Washington et Moscou se sont-ils entendus sur les règles du nouvel ordre international ? Par Bilal Talidi

Washington et Moscou se sont-ils entendus sur les règles du nouvel ordre international ? Par Bilal Talidi

Le discours américain révèle que la cible prioritaire du nouvel ordre international que Washington cherche à promouvoir n’est pas seulement constituée des régions traditionnellement périphériques, mais bien le camp occidental lui-même, que les États-Unis entendent remodeler selon leurs intérêts stratégiques. (Photo AFP)

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 L’annonce par le président américain Donald Trump de la création d’un « Conseil de la paix », depuis le Forum économique mondial de Davos, a relancé le débat sur l’avenir du système international. Cette initiative vise-t-elle uniquement le dossier de Gaza ou marque-t-elle le début d’une recomposition plus profonde des équilibres mondiaux ? Entre remise en cause du rôle des Nations Unies et repositionnement stratégique des grandes puissances, la question d’un nouvel ordre international s’impose désormais au centre des discussions.

Bilal Talidi

LANCEMENT D’UN CONSEIL AUX AMBITIONS ÉLARGIES

Jeudi dernier, le président américain Donald Trump a officiellement lancé le « Conseil de la paix » depuis le Forum économique mondial de Davos, avec la participation de 21 pays sur les 35 ayant accepté d’y adhérer tout en s’engageant à contribuer à la reconstruction de la bande de Gaza. Cette annonce a immédiatement suscité un débat sur les motivations réelles de cette initiative. S’agit-il d’un cadre limité au règlement du conflit à Gaza ou d’un instrument destiné à intervenir dans d’autres zones de tension à travers le monde ? Doit-il fonctionner en parallèle avec les Nations Unies, voire s’y substituer ? Et annonce-t-il la fin de l’ordre international hérité de l’après-Seconde Guerre mondiale ?

Il apparaît clairement que la création de ce Conseil ne se limite pas au seul dossier de Gaza. Sa charte ne fait référence à aucune région spécifique, mais évoque la résolution des conflits et la promotion de la sécurité et de la stabilité dans plusieurs zones de crise. Son emblème lui-même renvoie à un espace géographique étendu, allant de l’Amérique latine et de l’Amérique du Nord, traversant l’Europe jusqu’aux régions arctiques.

ENTRE CRITIQUE DE L’ONU ET STRATÉGIE DE REPOSITIONNEMENT

À ce stade, le président américain n’a pas exprimé explicitement la volonté de remplacer les Nations Unies par ce nouveau Conseil. Toutefois, il n’a cessé de critiquer l’ONU et ses différentes agences, les accusant d’échec dans leurs missions de maintien de la paix. Cette posture s’est accompagnée de décisions marquantes, notamment le retrait des États-Unis d’environ 66 organisations internationales relevant du système onusien.

Pour autant, rien ne permet d’affirmer l’émergence immédiate d’une institution internationale capable de reprendre le rôle central qu’a joué l’ONU dans la préservation de l’ordre international depuis 1945. Ces signaux traduisent plutôt une tentative de Washington de tirer profit de la fragilisation actuelle des relations internationales et de l’incapacité du système existant à résoudre les crises, afin de se repositionner sur la scène mondiale et de légitimer des orientations politiques à venir, souvent en décalage avec les normes en vigueur.

UN SYSTÈME INTERNATIONAL EN PHASE DE MUTATION

Il convient de rappeler que de nombreuses voix avaient déjà annoncé le déclin de l’ordre international actuel, et pas uniquement aux États-Unis. Des dirigeants européens, canadiens et même issus de puissances concurrentes de Washington ont évoqué l’émergence progressive d’un nouvel ordre mondial, sans que ses contours ni ses règles ne soient clairement définis.

Dans cette dynamique, les États-Unis semblent appliquer une approche pragmatique : si le changement est inévitable, il vaut mieux tenter de le façonner, voire de le diriger, plutôt que de subir des transformations imprévisibles difficiles à anticiper ou à maîtriser.

EUROPE, RUSSIE ET CHINE : DES POSITIONS CONTRASTÉES

La France, l’Allemagne et une partie importante de l’opinion européenne regrettent l’ordre ancien et refusent de s’aligner sur la vision américaine, estimant que la force ne peut se substituer au droit, ni la domination territoriale au respect de la souveraineté des États. Pourtant, ce raisonnement a longtemps été appliqué par ces mêmes pays à l’encontre des nations les plus vulnérables. Leur opposition actuelle s’explique-t-elle par une perte d’influence ou par la crainte de devenir à leur tour des cibles des nouveaux rapports de force ?

Le président américain est conscient que ses ambitions, qu’il s’agisse du dossier du Groenland, des ressources énergétiques du Venezuela, d’une extension d’influence au Canada ou en Amérique latine, ou encore du contrôle des minerais stratégiques, dépendent d’une refonte des structures et des fondements idéologiques de l’ordre international. Il sait également que les puissances concurrentes ne permettront pas à Washington de monopoliser ces enjeux et qu’elles prendront le temps d’évaluer les gains et les pertes potentiels avant de définir leur position.

C’est dans ce contexte que Donald Trump a invité des pays concurrents ou rivaux des États-Unis, comme la Russie et la Chine, alors que les pays européens apparaissent aujourd’hui comme les plus opposés à son initiative. Théoriquement, il aurait été attendu que Moscou et Pékin rejettent l’invitation, tandis que les alliés occidentaux y adhèrent. Or, la réalité montre une posture plus nuancée : la Russie a choisi la prudence, annonçant étudier la proposition en concertation avec ses partenaires, notamment la Chine. Pékin, de son côté, n’a pas encore communiqué de position officielle, tout en exprimant sa préférence pour le maintien du rôle central des Nations Unies et son refus de voir le Conseil de la paix s’y substituer.

RUPTURE STRATÉGIQUE ENTRE WASHINGTON ET L’EUROPE

Cette contradiction consacre la persistance du désaccord structurel entre les visions américaine et européenne, qu’il s’agisse de la guerre russo-ukrainienne ou de la gestion de la relation conflictuelle entre l’Europe et la Russie. Depuis l’arrivée du président américain à la Maison-Blanche, et plus encore depuis sa rencontre avec son homologue russe Vladimir Poutine à Alaska en vue de négocier une issue au conflit ukrainien, l’Europe a pris conscience d’un basculement profond de la politique de Washington. La logique des alliances, les orientations diplomatiques et même la définition des intérêts stratégiques et de la sécurité nationale ont été entièrement révisées. La sécurité de l’Europe n’est plus un pilier intangible de la politique américaine. Ce qui importe désormais à Washington est l’instauration d’un équilibre avec ses rivaux sans provoquer une déstabilisation de la sécurité internationale ni porter atteinte à ses propres intérêts nationaux.

C’est dans ce cadre que le président américain n’hésite pas à avancer l’idée d’un abandon par l’Ukraine d’une partie de son territoire en échange de la paix, alors que l’Europe considère une telle option comme une menace existentielle pour sa sécurité collective. Cette divergence illustre l’ampleur du fossé stratégique entre les deux partenaires historiques.

Faut-il voir dans l’attitude de Donald Trump une imprudence lorsqu’il a anticipé la position russe en affirmant l’acceptation par Vladimir Poutine de son invitation avant toute annonce officielle de Moscou ? Certainement pas. Il n’est pas exclu qu’il se soit exprimé à la lumière d’accords conclus lors de la rencontre d’Alaska entre les deux dirigeants. Cette réunion ne semble pas avoir été une simple consultation visant à mettre fin à la guerre en Ukraine. Il est possible que l’ensemble des dossiers y ait été abordé et qu’un accord ait été esquissé sur les grandes lignes du nouvel ordre international.

LE DÉBAT SUR LE PARTAGE DES SPHÈRES D’INFLUENCE

Ceux qui rejettent cette lecture avancent l’incompatibilité structurelle entre les intérêts américains, russes et chinois, estimant qu’elle empêche toute transition rapide vers un système fondé sur le partage des sphères d’influence et de nouvelles règles d’engagement. Cette problématique paraît bloquée, mais elle l’est surtout parce qu’elle est analysée à travers les cadres de l’ordre international existant. La question centrale demeure : qu’est-ce qui empêche une redéfinition de la carte des zones d’influence selon un nouveau paradigme, tout en préservant les mécanismes de prévention des affrontements nucléaires et en instaurant de nouvelles règles d’interaction stratégique entre Washington, Moscou et Pékin ?

Il convient de rappeler que la majorité des États ne disposent pas de l’arme nucléaire et que la neutralité demeure une option largement répandue. L’Europe, dans sa configuration actuelle, n’est plus un cadre intangible. Dès lors, rien ne s’oppose à l’émergence d’un nouvel ordre reposant sur des règles renouvelées, fondées sur un principe classique de partage de l’influence, mais avec une redistribution partielle des acteurs disposant d’un poids réel dans la décision internationale.

Les divergences entre les États-Unis et l’Europe se sont accentuées autour de l’Ukraine, de la sécurité collective, de l’OTAN, des politiques commerciales, des frontières et des ambitions territoriales. Dans le discours présidentiel américain, l’Europe est désormais présentée comme un acteur affaibli, incapable d’assurer sa propre sécurité, notamment en raison de son incapacité à accroître ses dépenses militaires à un niveau garantissant son autonomie stratégique.

VERS UN ORDRE MONDIAL FONDÉEXPLICITEMENT FONDE SUR LA FORCE

Le discours américain révèle que la cible prioritaire du nouvel ordre international que Washington cherche à promouvoir n’est pas seulement constituée des régions traditionnellement périphériques, mais bien le camp occidental lui-même, que les États-Unis entendent remodeler selon leurs intérêts stratégiques.

Certains considèrent Donald Trump comme un nouveau Don Quichotte, mû par des illusions et destiné à se heurter à des résistances internes et externes. Pourtant, l’ampleur des réactions suscitées par son initiative montre l’émergence d’une prise de conscience chez de nombreux décideurs internationaux. La réunion d’Alaska pourrait avoir scellé une partie décisive des équilibres à venir.

Donald Trump a toujours affirmé sa capacité à négocier avec les puissances fortes et son mépris pour les acteurs faibles. Cette posture traduit la volonté de Washington de bâtir un nouvel ordre international fondé sur la convergence d’intérêts entre grandes puissances, sans considération majeure pour les principes traditionnels de souveraineté et d’équilibre géopolitique. Dans ce scénario, le coût de cette recomposition sera supporté par une large partie du monde considérée comme faible, y compris l’Europe, si elle persiste dans son opposition à la stratégie américaine.