Le Maroc dans le discours espagnol, quelques paralogismes récurrents - Par Mohamed Benabdelkader

Le Maroc dans le discours espagnol,  quelques paralogismes récurrents - Par Mohamed Benabdelkader

La majestueuse muraille mérinide de Sebta, fière sentinelle du XIVe siècle, continue de témoigner avec force de l’identité marocaine profonde de la ville.

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Dans cette chronique, l’analyste et ancien ministre Mohamed Benabdelkader analyse les représentations du Maroc dans une partie du discours politique espagnol. À travers l’exemple des déclarations du dirigeant de Vox, Santiago Abascal, sur Sebta et Melillia, il examine les lectures historiques réductrices et plaide pour une approche plus rigoureuse des relations entre le Maroc et l’Espagne, fondée sur la connaissance du passé et des trajectoires étatiques des deux pays.

Mohamed Benabdelkader

Paradoxalement, plus le Maroc devient important pour l'Espagne sur les plans sécuritaire, économique, migratoire et géopolitique, plus l'insuffisance de certains discours politiques espagnols pour comprendre cette nouvelle réalité apparaît évidente. Le problème ne réside pas uniquement dans l'existence de désaccords entre les deux pays, naturels entre États voisins, mais dans la persistance d'une asymétrie de perception : tandis que le Maroc étudie attentivement l'Espagne comme une priorité stratégique, une partie de la classe politique espagnole continue d'analyser le Maroc à travers des clichés historiques, des réflexes idéologiques ou des manipulations médiatiques, produisant ainsi un discours politique sur le Maroc marqué par l'ignorance, la simplification et l'incapacité de comprendre les transformations profondes du Maroc contemporain.

Même lorsque certains dirigeants politiques espagnols tentent d'abandonner la logique de confrontation permanente avec le Maroc, ils restent souvent prisonniers de réflexes culturels et historiques profondément intériorisés. Le problème n'est pas simplement politique, il est également épistémologique et historiographique. L'Espagne poursuit ses difficultés à penser le Maroc en dehors des cadres hérités de la rivalité coloniale, de la frontière méditerranéenne et d'une certaine perception hiérarchique du voisin du Sud.

C'est pourquoi le véritable défi pour la classe politique espagnole ne réside pas seulement dans l’amélioration des relations avec le Maroc, mais dans la nécessité de construire enfin une compréhension plus rigoureuse, moins émotionnelle et historiquement plus sophistiquée de l’État marocain et de sa trajectoire géopolitique contemporaine. Sans cette perspective, le discours politique espagnol sur le Maroc risque de perdre toute cohérence interne et de s’enliser dans un labyrinthe infini de paralogismes, où les conclusions ne découlent plus logiquement des prémisses.

Dans ce contexte, lorsque certains acteurs politiques tentent de justifier une prémisse erronée ou une affirmation infondée, ils finissent souvent par commettre de nouvelles inexactitudes ou par produire des arguments encore plus problématiques : c’est le cas où l’excuse devient pire que l’erreur. Non seulement la justification est alors inadéquate, mais elle aggrave activement la situation morale ou factuelle du discours politique, car la tentative de défense amplifie la distorsion initiale au lieu de la corriger. Sortir de cette logique exige de la classe politique espagnole qu’elle renonce à une lecture du Maroc fondée sur le traumatisme historique, les sentiments de culpabilité coloniale et les schémas émotionnels, pour adopter une approche analytique capable de saisir la complexité, la continuité et la stratégie propre à l’État marocain.

Lors d'un entretien accordé au début de mois de mai dernier, le président du parti d'extrême droite Vox, Santiago Abascal, a affirmé que « Ceuta et Melilla sont espagnoles avant même l’existence du royaume du Maroc ». Cette formulation constitue un simple exemple parmi d’autres du phénomène de « l'excuse pire que l'erreur », récurrent au sujet du Maroc dans certains débats publics en Espagne, par lequel un raisonnement destiné à renforcer une position politique intenable, finit par produire une affirmation historique absolument ridicule. Dans ce cas, le dirigeant de la formation ultraconservatrice reproduit cette thèse comme s'il s'agissait d'une évidence auto-explicative, sans prêter attention à ses implications historiques et analytiques.

Il est significatif que M. Abascal ait tenté, dans ses récentes déclarations, de modifier publiquement son discours belliqueux à l'égard du Maroc. Cependant, il lui manque encore d'énormes efforts pour se défaire de certains préjugés sur le voisin du sud, ce qui entrave pour le moment la construction d'un discours de politique étrangère pleinement rigoureux, cohérent et crédible.

Le déni de l'historicité de l'autre

Il est, pour le moins, frappant que le dirigeant politique Santiago Abascal, en affirmant que Ceuta et Melilla étaient espagnoles avant même l'existence du Royaume du Maroc, semble réduire à une formule simplificatrice une histoire millénaire de relations diplomatiques, militaires, commerciales et culturelles entre les deux rives du détroit. Ce qui est encore plus grave, c’est que ce type d'argumentation repose sur un mécanisme discursif bien connu dans les conflits politiques et territoriaux, le déni de l'historicité de l'autre en tant que sujet politique légitime. En contestant rétrospectivement l'existence historique du Maroc en tant qu'entité étatique, on ne fait pas seulement estomper la complexité des processus de formation politique au Maroc, mais on introduit également une forme de délégitimassion visant à affaiblir, par la voie historique, la validité des revendications contemporaines de l'interlocuteur.

Cependant, l'histoire montre que les entités politiques ne sont pas des réalités immuables, mais des constructions historiques en transformation constante. Appliqué avec rigueur, le même raisonnement pourrait être utilisé pour remettre en question l'existence de nombreux États actuels, y compris l'Espagne elle-même, dont la configuration en tant qu'État national est également le résultat d'un long processus historique. Il parait évident que le déni de la trajectoire étatique de l'autre, constitue moins un argument historique qu'un ressort rhétorique orienté à affaiblir sa légitimité politique.

La prétention arrogante selon laquelle Ceuta et Melilla seraient « espagnoles même avant l'existence du Royaume du Maroc », en plus d'être méprisante, elle est historiquement inexacte. Elle repose sur une vision réductionniste qui ignore les dynasties marocaines qui ont gouverné successivement l'Empire/Royaume du Maroc bien avant les conquêtes ibériques du XVe siècle.

Succession des dynasties continuité de l’Etat

Il convient dès lors de s'interroger : le chef de la troisième force politique en Espagne ignorerait-il à ce point des épisodes historiques aussi significatifs des relations de l'Empire marocain avec le territoire ibérique ? Monsieur Abascal ignore-t-il donc qui a vaincu le Roi Alphonse VI de León et de Castille à la bataille de Sagrajas ? Qui a vaincu le Roi Alphonse VIII de Castille à Alarcos, et qui a signé les traités et les trêves avec le Roi Sanche IV de Castille ? Ce n'étaient pas, du côté marocain, de simples seigneurs de guerre ni de braves chefs tribaux, mais des souverains de dynasties successives - almoravides, almohades et mérinides - qui incarnaient des formes pleinement structurées de pouvoir étatique dans le vaste espace du Royaume du Maroc.

Le territoire du Maroc actuel n'était ni un « vide » ni une terre sans souveraineté. Des dynasties et des empereurs y ont exercé un pouvoir centralisé et structuré pendant des siècles. Sous le pouvoir des Idrissides (788–974), des Almoravides (1050–1147), des Almohades (1121–1269), des Mérinides (1244–1465), Ceuta et Melilla faisaient partie du Royaume du Maroc et étaient parfaitement intégrées à sa souveraineté. Il convient de rappeler également que ces dynasties n'étaient pas de simples tribus guerrières, elles disposaient de capitales, d'une administration, d'une armée et d'une diplomatie, et contrôlaient de vastes territoires (y compris des parties de l'Espagne actuelle pendant la période d'al-Andalus).

Ceuta fut un port stratégique majeur sous les dynasties almoravide, almohade et mérinide. Elle n’était nullement une terre « sans maître ». Les Portugais s’en emparèrent par la force en 1415, aux dépens des Mérinides. Elle passa ensuite sous souveraineté espagnole à la faveur de l’Union ibérique, puis du traité de Lisbonne de 1668. Melilla, également placée sous l’autorité des dynasties marocaines, fut conquise par l’Espagne en 1497, peu après la prise de Grenade en 1492. Les travaux académiques les plus sérieux consacrés à l’histoire médiévale soulignent que ces conquêtes ibériques s’inscrivaient dans la logique de la Reconquista et de l’expansion coloniale européenne en Afrique du Nord, à la même époque que la découverte de l’Amérique.

L’argument selon lequel ces événements seraient intervenus « avant même l’existence du Royaume du Maroc » relève d’une véritable aberration historique. Il trouve son origine dans la perception erronée que certains acteurs médiatiques et politiques entretiennent à l’égard du Maroc. Les plus heureux dans leur ignorance considèrent que l’histoire de l’État marocain commence en 1956, avec le recouvrement de son indépendance. Ceux qui se montrent plus généreux dans leur raisonnement remontent davantage dans le temps et soutiennent que le Maroc moderne, celui du Royaume Chérifien Alaouite, n’aurait pris sa forme actuelle qu’à partir du XVIIe siècle.

Soutenir que « le royaume du Maroc n’existait pas » en 1415 relève donc d’une prétention ridicule, fondée sur une lecture anachronique et fantaisiste de l’histoire. En réalité, ce qui n’existait pas à cette époque, c’était une Espagne unifiée, puisque l’entité politique espagnole ne se consolidera qu’à la fin du XVe siècle avec l’union des couronnes de Castille et d’Aragon. Les enclaves ont donc été conquises par la force sur des territoires gouvernés par des dynasties marocaines. Il ne s’agissait nullement de terra nullius (terres sans souverain).

Les livres d’histoire nous enseignent qu’au fil des siècles, de nombreuses tentatives furent entreprises pour récupérer ces deux villes. Le Sultan Moulay Ismaïl maintint Ceuta sous siège pendant près de trente-trois ans, allant jusqu’à se rapprocher de sa reconquête, tandis que le sultan Mohammed III soumit Melilla à un long blocus de plus d’une centaine de jours. Il convient également de rappeler que la contestation marocaine de la présence espagnole à Ceuta ne se limita pas aux seules campagnes menées par les Sultans de l’Empire Chérifien. Elle fut également alimentée par une pression constante exercée par les tribus marocaines du Nord, notamment les puissantes tribus des Anjra, établies dans la région voisine de Ceuta.

De la nécessité de comprendre le passé

Après l’indépendance du Maroc en 1956, la revendication de ces deux villes fut immédiatement reprise par l’État marocain, qui les considère comme partie intégrante de son intégrité territoriale, de la même manière que l’Espagne maintient sa revendication historique sur Gibraltar face au Royaume-Uni.

Historiquement, la région du détroit de Gibraltar a constitué un espace de confrontation et de rivalité entre les puissances ibériques et marocaines, comme en témoignent notamment les sièges répétés de Ceuta par les forces marocaines aux XVIIe et XVIIIe siècles. Il s’agit donc, ni plus ni moins, d’un cas classique de l’histoire coloniale : des puissances européennes profitant de l’affaiblissement d’un État maghrébin pour s’implanter durablement sur son territoire. La dynamique de l’histoire a progressivement conduit le Maroc à restaurer sa capacité d’action et à s’inscrire dans un long processus visant la consolidation et le parachèvement de son intégrité territoriale.

L’historien français Charles-André Julien (1891-1991), figure emblématique de l’anticolonialisme et spécialiste du Maghreb, présente dans son ouvrage Le Maroc face aux impérialismes (1415-1956) la conquête de Ceuta en 1415 comme le point de départ de l’expansion européenne vers l’Afrique du Nord. Les royaumes chrétiens ibériques, animés par l’esprit de la Reconquista et de la Croisade contre l’Islam, voyaient dans le Maghreb à la fois une opportunité commerciale - notamment à travers l’or soudanais et le contrôle des routes maritimes -  et un enjeu stratégique majeur.

Selon Charles-André Julien, la prise de Ceuta par le Portugal ne saurait être interprétée comme un simple acte de « reconquête défensive », mais comme l’amorce d’une entreprise expansionniste visant à établir des bases en Afrique afin de contrôler le commerce et le détroit de Gibraltar. Il met en avant la combinaison de motivations économiques - pénurie monétaire, lutte contre la piraterie, accès à l’or africain - et religieuses, dans le cadre des dynamiques propres aux royaumes ibériques de l’époque.

Pour l’historien français, cet événement marque ainsi le commencement de l’impérialisme européen moderne en Afrique du Nord, un processus qui trouvera plusieurs siècles plus tard son aboutissement dans l’instauration des protectorats coloniaux du XXe siècle.

Les monarchies ibériques - en particulier la Castille et le Portugal - ont manifesté, à plusieurs reprises, une volonté claire de s’emparer de plusieurs ports stratégiques du littoral marocain, non seulement Ceuta, mais également Tétouan, Salé, Larache, Mazagan et Agadir. Ces ambitions s’inscrivaient dans un projet offensif plus vaste visant à contrôler la rive sud du détroit de Gibraltar ainsi que les principales routes commerciales (or soudanais, épices, etc.), tout en prolongeant l’esprit de Croisade hérité de la Reconquista.

Mon intention n’était pas d’engager ici un débat avec M. Santiago Abascal au sujet des revendications territoriales marocaines au nord du pays, mais plutôt de souligner l’importance fondamentale de la culture historique dans la formation de tout dirigeant politique. Au-delà des positions idéologiques et des débats conjoncturels, une compréhension rigoureuse du passé constitue en effet une condition essentielle pour éviter les lectures simplificatrices de processus historiques complexes, particulièrement dans des espaces comme celui du détroit de Gibraltar, où se sont entrecroisées pendant des siècles des dynamiques de conflit, d’échange, de négociation et de coexistence entre différentes entités politiques. Comprendre le passé n’est donc pas un exercice de nostalgie historique, mais une nécessité pour interpréter avec justesse les défis du présent et orienter avec lucidité les choix de l’avenir.

L’espagnolité des enclaves ou la fabrication tardive d’un concept

Comme l’ont montré de nombreux travaux historiques de référence, l’idée de l’« espagnolité » de Ceuta et Melilla constitue une construction relativement tardive dans l’histoire politique espagnole. Pendant de longues périodes, ces places furent envisagées davantage comme des enclaves stratégiques à vocation militaire et commerciale que comme des parties indissociables du territoire national.

Il n’est d’ailleurs pas anodin qu’à différentes époques, leur cession, leur échange, à l’instar des présides nord-africains, ou même leur restitution au Sultan du Maroc aient été envisagés sans contrepartie particulière, lorsque les contraintes économiques, militaires ou géopolitiques rendaient leur maintien particulièrement coûteux.

De tels épisodes suggèrent que ni les élites dirigeantes ni de larges secteurs de l’opinion publique espagnole, n’ont historiquement perçu ces territoires comme un prolongement naturel et irrévocable de la nation ibérique. L’intégration progressive de Ceuta et Melilla dans l’imaginaire territorial espagnol semble surtout se concrétisée à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, dans le contexte de l’expansion coloniale européenne et de la redéfinition des discours nationaux et impériaux de l’Espagne contemporaine.

Ce n’est véritablement qu’après l’indépendance du Maroc et la réapparition de revendications territoriales marocaines portant sur Ceuta, Melilla et les îles Zaffarines, que le terme

d’«espagnolité» fit son apparition en Espagne, acquérant progressivement une forte charge émotionnelle. Il est d’ailleurs remarquable de constater que la popularisation de ce concept est généralement attribuée au régime franquiste. Plus surprenant encore est le fait que l’avènement de la démocratie n’ait nullement conduit à son abandon dans la vie politique espagnole, alors même que l’on aurait pu s’attendre à ce que l’Espagne cherche à se défaire de cet héritage discursif du franquisme.

Il est difficile par ailleurs d’ignorer la singularité de la place qu’occupent Ceuta et Melilla au sein de l’État espagnol. Leur statut d’enclaves situées sur le continent africain, le fait que leur défense ne soit pas explicitement couverte par l’article 5 du Traité de l’Atlantique Nord dans les mêmes conditions que le territoire péninsulaire espagnol, leur incorporation à l’Espagne à la suite de conquêtes militaires intervenues dans le contexte de l’expansion ibérique sur les côtes marocaines, ainsi que la permanence d’une revendication territoriale marocaine ininterrompue, constituent autant d’éléments qui invitent à nuancer l’idée de leur « espagnolité » comme une réalité évidente, naturelle et incontestable.

D’un point de vue historique, aucun discours politique, aussi forte que soit sa charge émotionnelle, symbolique ou idéologique, ne peut se substituer à l’analyse des faits historiques. Or, ceux-ci montrent que la présence espagnole sur la façade méditerranéenne marocaine trouve ses origines dans le prolongement outre-mer de la Reconquista puis, ultérieurement, dans les dynamiques d’expansion coloniale qui ont marqué les relations entre l’Europe et l’Afrique du Nord à l’époque contemporaine.

Dès lors, au-delà des récits identitaires élaborés a posteriori, l’image de Ceuta et Melilla demeure étroitement liée à une trajectoire historique façonnée par des considérations stratégiques et militaires. Cette dimension explique que, pour le Maroc, ces deux villes continuent d’être perçues non comme une expression naturelle de la souveraineté espagnole, mais comme les derniers vestiges territoriaux d’une présence étrangère forgée dans un contexte de domination coloniale.

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