Maroc–États-Unis : un partenariat de défense qui change d’échelle - Par Cherkaoui Roudani

Maroc–États-Unis : un partenariat de défense qui change d’échelle - Par Cherkaoui Roudani

Le ministre délégué à l'Administration de la Défense nationale, Abdellatif Loudiyi, et l'inspecteur général des FAR, le général Mohammed Berrid, et le sous-secrétaire américain à la Guerre, Elbridge Colby

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La feuille de route de défense 2026–2036 entre le Maroc et les États-Unis marque une évolution vers une coopération plus intégrée, fondée sur l’interopérabilité, la co-production de capacités et l’adaptation aux transformations du champ de conflictualité. Cherkaoui Roudani, docteur en relations internationales, conférencier et expert en géopolitique sécurité de défense, analyse, dans un environnement marqué par la fragmentation des menaces, l’accélération technologique et la centralité des flux informationnels, ce partenariat s’oriente vers une logique de performance opérationnelle, de maîtrise des architectures C4ISR et de projection coordonnée. Il s’inscrit également dans une recomposition plus large des dispositifs de sécurité, où le Maroc occupe une position de relais régional et de stabilisation, en interaction avec les orientations stratégiques américaines récentes.

Cherkaoui Roudani

La signature de la feuille de route 2026–2036 entre le Maroc et les États-Unis consacre un changement de niveau dans la relation militaire bilatérale. Elle intervient dans un contexte singulier, à l’approche de près de 250 années de coopération continue, conférant à ce partenariat une profondeur stratégique rare. Cette continuité historique ne constitue pas un simple héritage, elle structure une convergence durable des intérêts, des perceptions et des modes d’action dans un environnement international marqué par l’incertitude et la recomposition des équilibres.

La phase actuelle traduit un déplacement vers une relation davantage intégrée, où la coopération ne se limite plus à l’échange ou à la coordination, mais s’inscrit dans une logique de génération conjointe de la capacité. Cette évolution répond aux mutations du champ de conflictualité, caractérisé par la fragmentation des menaces, l’accélération technologique et la contestation croissante des espaces opérationnels.

À cet égard, la séquence 2020–2030 a permis de stabiliser des fondamentaux essentiels : interopérabilité, formation, entraînement conjoint. Ces acquis constituent désormais un socle opérationnel consolidé. La nouvelle phase repose sur une logique de continuum capacitaire, dans laquelle préparation opérationnelle, équipements, doctrines et structures de commandement sont articulés dans un cadre cohérent et durable. Le déplacement est structurant : la relation évolue d’une logique d’activité vers une logique de performance mesurable, fondée sur l’intégration, la résilience et la capacité de projection.

De la supériorité matérielle à la supériorité informationnelle

Le Maroc opère aujourd’hui des systèmes américains de dernière génération avec un haut niveau d’interopérabilité. Toutefois, l’enjeu ne réside plus uniquement dans la détention de capacités, mais dans leur intégration au sein d’architectures opérationnelles complexes. La dynamique engagée vise une maîtrise accrue des systèmes, une appropriation progressive des technologies et un alignement des standards.

Dans ce cadre, le centre de gravité de l’action militaire tend à se déplacer. Il ne se situe plus exclusivement dans la masse ou la puissance de feu, mais dans la capacité à connecter, exploiter et protéger les flux d’information. La supériorité se construit désormais dans les architectures C4ISR, permettant de réduire le cycle entre détection et engagement (sensor-to-shooter loop) et d’assurer une continuité opérationnelle en environnement contesté. Cette intégration accrue expose également les architectures opérationnelles à des risques de vulnérabilité, notamment dans les domaines cyber et électromagnétique.

Cette évolution s’ordonne autour d’une transformation plus large du tempo opérationnel. La performance militaire dépend de plus en plus de la capacité à raccourcir la boucle décisionnelle communément appelée OODA loop (Observe, Orient, Decide and Act) , en intégrant capteurs, traitement de données et effecteurs dans une chaîne cohérente. De fait, la décision se déplace vers les systèmes d’information, où la vitesse de traitement et de diffusion conditionne l’efficacité tactique.

Recomposition du champ de conflictualité et “masse précise”

Parallèlement, la lecture des menaces converge autour d’un constat partagé : le champ de conflictualité s’est densifié et fragmenté. Cette dynamique se déploie dans un environnement concurrentiel, où plusieurs puissances cherchent à redéfinir les équilibres sécuritaires en Afrique. Aux menaces hybrides s’ajoute une accélération technologique qui réduit les écarts entre acteurs étatiques et non étatiques. Dans plusieurs zones, notamment en Afrique, des groupes terroristes et des forces chaotiques non étatiques disposent désormais d’une capacité d’action élargie, fondée sur l’accès à des technologies auparavant réservées aux armées régulières.

Cette évolution s’explique en grande partie par la diffusion accélérée des technologies militaires, qui reconfigurent les capacités d’action et abaissent les seuils d’entrée dans la conflictualité.

Les théâtres récents confirment l’émergence de nouveaux vecteurs, à travers le développement des capacités aérobalistiques, des effecteurs hypersoniques, des munitions rôdeuses et la diffusion massive des drones, du FPV (First Person View) tactique jusqu’aux plateformes MALE (Medium Altitude Long Endurance) et HALE (High Altitude Long Endurance). À ce titre, l’un des éléments les plus structurants réside dans la rupture économique des moyens engagés. Un drone FPV peut être acquis pour un coût compris entre 500 et 3 500 dollars, alors qu’un missile antichar de type Javelin atteint environ 180 000 dollars. Cette disproportion introduit une asymétrie critique, permettant à des acteurs faiblement dotés de produire des effets tactiques significatifs à moindre coût.

Dans ce contexte, l’asymétrie ne disparaît pas, elle se reconfigure autour de la masse précise, entendue comme la capacité à saturer un espace par des effecteurs nombreux, accessibles, mais guidés et coordonnés. Cette évolution impose des réponses multi-domaines, intégrant guerre électronique, maîtrise du spectre, cyberdéfense et exploitation de la donnée en temps réel. Elle constitue également un défi sécuritaire majeur pour le continent africain, où la diffusion de ces technologies dans des environnements instables renforce la capacité de nuisance des acteurs non étatiques.

Le champ de bataille se transforme ainsi en un espace de guerre des flux, où la maîtrise des flux informationnels, énergétiques et logistiques devient un facteur structurant de la puissance. Dans ce cadre, la résilience des architectures numériques et la protection des chaînes logistiques s’imposent comme des déterminants critiques de la supériorité opérationnelle.

African Lion : un laboratoire d’intégration multi-domaines

L’exercice African Lion 2026 constitue une traduction opérationnelle de ces évolutions. Son format élargi, intégrant plus de quarante entreprises américaines issues de la défense, du renseignement et des technologies avancées, reflète l’élargissement du spectre de la puissance militaire.

La génération de la capacité dépasse désormais le cadre strict des forces armées pour s’inscrire dans un écosystème intégrant industrie, innovation et systèmes d’information. L’introduction, pour la première fois, d’un volet dédié aux drones FPV et à leur neutralisation illustre une adaptation directe aux réalités tactiques contemporaines.

African Lion devient ainsi un espace d’expérimentation multi-domaines, où sont testées les interactions entre capteurs, effecteurs, systèmes de commandement et moyens de guerre électronique. Il permet d’évaluer, en conditions proches du réel, la capacité à intégrer la logique de masse précise dans un environnement opérationnel complexe.

Le Maroc : pivot stratégique et producteur de stabilité

Dans ce dispositif, le Maroc s’affirme comme un acteur pivot, à l’interface des espaces atlantique, méditerranéen et sahélien. Cette position confère également une dimension maritime structurante. Dans un contexte où la compétition stratégique se déplace vers les espaces maritimes, le contrôle des flux devient un facteur central de la nouvelle génération de la puissance.


De fait, la façade atlantique marocaine, articulée au détroit de Gibraltar, s’inscrit dans un ensemble de chokepoints critiques, dont la sécurisation conditionne la continuité des échanges énergétiques et commerciaux. Dans cette configuration, la sécurité maritime ne se limite plus à une fonction de soutien ; elle constitue désormais un vecteur de projection et de régulation des flux, au cœur des équilibres stratégiques contemporains.

Ce positionnement ne procède pas uniquement d’une donnée géographique, mais d’une capacité opérationnelle à intégrer, coordonner et projeter des effets dans des environnements dégradés, caractérisés par la porosité des frontières, la multiplicité des acteurs et la volatilité des menaces.

Cette dynamique prend place dans une modélisation spécifique de la sécurité nationale marocaine, fondée sur une articulation étroite entre stabilité interne, projection régionale et engagement international. Elle repose sur une approche intégrée où le renseignement, la prévention, la coopération sécuritaire et la présence opérationnelle forment un continuum cohérent. Dans ce cadre, la sécurité ne se limite pas à la défense du territoire, mais s’étend à la stabilisation de l’environnement stratégique proche, notamment dans l’espace sahélo-africain.

À cet égard, la notion de souveraineté opérationnelle active prend tout son sens. Elle renvoie à une capacité à agir de manière autonome, à anticiper les menaces et à structurer des réponses adaptées, tout en s’inscrivant dans des architectures de coopération avancées. Cette souveraineté n’est pas isolée, elle est interopérable, ce qui lui permet de s’articuler efficacement avec des partenaires majeurs, au premier rang desquels les États-Unis.

De son côté, la modélisation de la sécurité nationale américaine évolue vers une logique de projection indirecte, privilégiant l’appui sur des partenaires régionaux capables de porter une partie de la charge sécuritaire. Dans un contexte de compétition stratégique globale et de dispersion des théâtres d’engagement, cette approche repose sur la consolidation de relais fiables, dotés de capacités crédibles et d’une compréhension fine des dynamiques locales.

C’est dans cette convergence que s’inscrit le partenariat maroco-américain.
Le Maroc offre un point d’ancrage stable, une capacité d’intégration opérationnelle et une lecture contextualisée des menaces régionales. Les États-Unis apportent, quant à eux, profondeur technologique, supériorité informationnelle et capacité d’appui stratégique. L’interaction entre ces deux modèles produit une architecture de sécurité hybride, combinant autonomie régionale et soutien global.

Dans un environnement marqué par l’instabilité, notamment en Afrique et au Sahel, le Maroc s’impose ainsi comme un producteur de stabilité, en particulier dans l’espace afro-atlantique. Cette fonction ne repose pas uniquement sur la présence militaire, mais sur une capacité à structurer les équilibres, à contenir les dynamiques de déstabilisation et à maintenir une continuité sécuritaire dans des zones à forte entropie.

Cette capacité à organiser l’environnement, plutôt qu’à simplement y réagir, lui confère une valeur stratégique accrue dans les dispositifs contemporains de sécurité, désormais fondés sur la délégation, la complémentarité et l’interopérabilité. Elle inscrit le Maroc dans une logique de nœud stratégique, capable de relier les échelles locale, régionale et globale dans une architecture de sécurité en recomposition.

Vers une architecture de sécurité intégrée

Le partenariat de défense entre le Maroc et les États-Unis franchit ainsi un seuil qualitatif. Il ne relève plus d’une coopération fonctionnelle, mais s’insère dans une logique d’intégration capacitaire et doctrinale, appelée à se renforcer dans la durée.

Cette dynamique s’inscrit en cohérence avec les orientations stratégiques américaines récentes, notamment la National Security Strategy 2025 (NSS 2025) et la National Defense Strategy 2026 (NDS 2026), qui mettent l’accent sur la gestion des environnements contestés, la réduction des zones grises et le recours à des partenaires capables d’assurer une stabilité régionale. Dans cette perspective, le Maroc apparaît comme un acteur aligné avec cette doctrine, en raison de sa capacité à combiner ancrage régional et interopérabilité avancée.

De ce fait, cette évolution ouvre plusieurs perspectives structurantes.

D’abord, un approfondissement de l’intégration technologique, notamment dans les domaines critiques que sont les architectures C4ISR, la cybersécurité, l’intelligence artificielle et la gestion des données opérationnelles. L’enjeu ne sera plus seulement d’assurer l’interopérabilité des équipements, mais de garantir une interopérabilité des systèmes décisionnels, condition essentielle pour opérer dans des environnements dégradés et contestés, conformément aux principes de supériorité informationnelle mis en avant par la NDS 2026.

Ensuite, une montée en puissance de la dimension industrielle du partenariat. Dans le cadre des orientations de la NSS 2025, qui privilégie des chaînes d’approvisionnement résilientes et des partenariats technologiques durables, la coopération pourrait évoluer vers des formes plus avancées de co-développement, de maintenance intégrée et de transfert de savoir-faire. Cette évolution contribuerait à renforcer la base industrielle de défense marocaine tout en consolidant l’interdépendance stratégique.

Par ailleurs, le partenariat devrait s’inscrire davantage dans une logique de projection régionale coordonnée, notamment en Afrique et dans l’espace afro-atlantique. La NSS 2025 insiste sur l’importance de partenaires capables d’agir dans les zones de compétition stratégique sans recours systématique à une présence directe. Dans ce cadre, le Maroc consolide sa fonction de plateforme de stabilisation, capable de structurer des réponses sécuritaires dans son environnement immédiat.

Une autre évolution concerne l’approfondissement des capacités en matière de guerre multi-domaines, au cœur des priorités de la NDS 2026. La convergence doctrinale pourrait conduire à une intégration plus poussée des capacités terrestres, aériennes, maritimes, cyber et spatiales, dans une logique de synchronisation des effets. L’objectif reste la maîtrise du tempo opérationnel, à travers la réduction du cycle décisionnel et l’intégration des flux d’information.

Enfin, cette relation est appelée à contribuer à la structuration d’une architecture de sécurité distribuée, conforme aux orientations américaines récentes. Dans ce modèle, la crédibilité stratégique ne repose plus uniquement sur la projection directe de puissance, mais sur la capacité à s’appuyer sur des partenaires intégrés, capables de produire localement de la stabilité et de contenir les dynamiques de déstabilisation.

Ainsi, cette évolution dépasse le cadre bilatéral. Elle participe à une transformation plus large des architectures de sécurité, où la puissance ne se mesure plus uniquement en volume de moyens, mais en capacité à intégrer systèmes, acteurs et flux dans un ensemble cohérent. Le mouvement reste progressif, mais ses effets seront durables. Il relève pleinement des logiques définies par la NSS 2025 et la NDS 2026, et préfigure une recomposition des modes d’action militaires. À terme, ce type de partenariat pourrait constituer l’ossature d’un modèle de sécurité distribué, fondé sur l’intégration des capacités, la délégation stratégique et la maîtrise des flux. Dans un environnement marqué par la compétition des puissances et la fragmentation des menaces, la crédibilité ne reposera plus uniquement sur la puissance projetée, mais sur la capacité à structurer durablement des espaces de stabilité.

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