Maroc-Algérie : De la guerre des sables à la guerre des narratifs - Mohamed Benabdelkader

Maroc-Algérie : De la guerre des sables à la guerre des narratifs - Mohamed Benabdelkader

Steve Witkoff, émissaire spécial de Donald Trump pour le Moyen-Orient et le monde arabe (à droite), et Jared Kushner, ancien conseiller présidentiel, ont annoncé travailler sur un « accord de paix » entre le Maroc et l’Algérie. Ce qui a particulièrement retenu l’attention c’est surtout l’emploi du terme « accord de paix », laissant entendre que les deux nations maghrébines seraient en état de guerre.

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L’annonce surprise d’un « accord de paix » en préparation entre le Maroc et l’Algérie, faite par Steve Witkoff et Jared Kushner dans une interview à CBS News, ravive les débats sur la nature réelle des relations entre les deux voisins maghrébins. Derrière la sémantique diplomatique se profile une lecture américaine d’un conflit qualifié de « non-paix » : ni guerre ouverte, ni entente durable, mais une rivalité structurelle où se mêlent guerre par procuration, affrontement hybride et bataille des narratifs. En retraçant cette tension historique, de la guerre des sables à la guerre des récits, Mohamed Benabdelkader propose une analyse lucide d’un demi-siècle d’hostilité froide qui continue de façonner le destin du Maghreb.

Mohamed Benabdelkader

Le 20 octobre 2025, dans une interview sur CBS News, Steve Witkoff, émissaire spécial de Donald Trump pour le Moyen-Orient et le monde arabe, et Jared Kushner, ancien conseiller présidentiel, ont annoncé travailler sur un « accord de paix » entre le Maroc et l’Algérie. Ce qui a particulièrement retenu l’attention de certains observateurs, n’est pas seulement la redéfinition des parties prenantes dans le conflit du Sahara occidental, en mettant de côté le Polisario, mais surtout l’emploi du terme « accord de paix », laissant entendre que les deux nations maghrébines seraient en état de guerre. Witkoff a ajouté : « Mon équipe travaille activement sur cet accord, et je pense qu’il sera finalisé dans les 60 prochains jours. » Bien que cette initiative s’inscrive dans la continuité des efforts de l’administration Trump pour stabiliser la région, normaliser les relations bilatérales et résoudre le conflit du Sahara marocain, une question légitime se pose : dans quel état se trouvent véritablement les relations entre le Maroc et l’Algérie ? Les deux nations maghrébines traversent-elles une crise profonde qui risque de déclencher à tout moment une confrontation militaire ? Ont-elles toujours été marquées par un conflit ouvert de haute tension, qu’il soit sous forme de guerre chaude par procuration ou de guerre froide de type hybride ?

À travers les immenses étendues du Sahara marocain tant à l’est qu’à l’ouest, où les grains de sable murmurent encore les secrets des empires chérifiens qui ont façonné l’histoire du Maroc, les échos des canons continuent de résonner dans une mémoire toujours vivante, rappelant la longue et complexe histoire d’une guerre froide unissant le Maroc et l’Algérie. Cette histoire trouve son origine au début des années soixante, lors de la guerre des sables (1963), et se prolonge à travers la bataille d’Amgala (1976), où les forces armées des deux pays s’affrontèrent directement, révélant ainsi la véritable nature de l’implication d’Alger dans le conflit du Sahara. Depuis, la langue du fer et du feu n’a cessé de se faire entendre, de Guerguerat aux confins des provinces du sud, en passant par les multiples épisodes d’une guerre par procuration, qui, sans jamais dire son nom, continue de façonner les relations entre les deux nations.

Typologie des rapports entre États

En relations internationales, la typologie des rapports entre États distingue généralement plusieurs formes ou situations-types de relations, allant de la coopération la plus technique à l’affrontement ouvert. Ainsi, les relations interétatiques peuvent se manifester sous la forme d’une coopération sectorielle, fondée sur la collaboration dans des domaines spécifiques tels que l’économie, la sécurité, la culture ou l’environnement. Elles peuvent également évoluer vers un partenariat stratégique, caractérisé par une relation institutionnalisée, durable et consolidée par la confiance mutuelle et la convergence d’intérêts. À l’opposé, certaines relations se définissent par une rivalité stratégique, marquée par une opposition d’intérêts persistante, mais sans affrontement direct, ou encore par une situation de crise, où dominent la rupture du dialogue, la menace ou l’usage de la force. Enfin, au degré le plus extrême de tension, on observe la relation du conflit ouvert, se traduisant par un affrontement armé, qu’il soit localisé ou prolongé.

Dans quelle type peut-on inscrire les relations entre le Maroc et l’Algérie ?

Il est manifeste, répondront certains observateurs, que les relations entre le Maroc et l’Algérie s’inscrivent dans une logique de rivalité stratégique persistante, traduisant une situation de conflit latent mais non belliqueux. Cette rivalité se traduirait d’après cette logique, par une méfiance politique réciproque, une compétition pour le leadership régional et une absence de coopération institutionnalisée, alors même que les deux pays partagent des liens historiques, culturels et linguistiques profonds. Or, pour les spécialistes les plus avertis du Maghreb, il s’agirait moins d’une simple dynamique de rivalité que d’un véritable conflit géopolitique, dans la mesure où l’Algérie joue un rôle déterminant dans la genèse et la perpétuation de cet état de  tension, notamment à travers l’instrumentalisation politique, diplomatique et militaire du front Polisario, en en faisant un levier de pression et de déstabilisation destiné à affaiblir le Maroc sur la scène régionale et à compromettre son intégrité territoriale.

Mais si tel est le cas, comment comprendre et expliquer la préparation, par l’administration Trump, d’un “Accord de paix” entre les deux pays maghrébins, alors même qu’aucun conflit armé déclaré n’oppose actuellement le Maroc et l’Algérie ? Pourquoi parler d’un accord de paix, et non d’un accord de réconciliation, ou même de normalisation ? Une telle terminologie interroge sur la perception américaine de la nature réelle du différend maroco-algérien, et laisse supposer une volonté de Washington d’introduire une lecture sécuritaire du conflit, en le cadrant non pas comme une rivalité politique régionale, mais comme une situation de paix à rétablir entre deux États supposément en opposition ouverte, ou plus précisément en situation de non paix.

Certes, le Maroc et l'Algérie ne sont pas en guerre ouverte ou « chaude » au sens classique du terme – c'est-à-dire une confrontation armée directe et généralisée entre leurs forces régulières. Il n'y a pas actuellement d'invasion mutuelle, de bombardements massifs ou de déclaration de guerre formelle. Cependant, les deux pays sont engagés dans un conflit latent et hybride depuis plus de 50 ans, qualifiable de guerre froide régionale avec des éléments de guerre par procuration ainsi que de guerre de l'information. Il ne s’agit pas dans ce contexte d’une paix structurelle qui va au-delà de la simple absence du conflit armé, mais d’une hostilité prolongée, qui justifie l'usage du terme « accord de paix » par Washington, il s'agit moins de mettre fin à une guerre active que de désamorcer des tensions explosives, qui menacent la stabilité de l'Afrique du Nord.

Depuis plusieurs décennies, les relations entre le Maroc et l’Algérie oscillent apparemment entre crise diplomatique et guerre médiatique, sans toutefois basculer dans le conflit armé ouvert. Elles relèvent ainsi du type de relations que la littérature en relations internationales qualifie de guerre froide régionale, ou de paix négative, où les hostilités sont suspendues mais la méfiance demeure totale. La notion de paix négative, au sens défini par le sociologue norvégien Johan Galtung, s’applique parfaitement à la situation des relations entre le Maroc et l’Algérie. Elle désigne un état intermédiaire caractérisé par l’absence de paix structurée, c’est-à-dire sans résolution des causes profondes du conflit ni véritable coopération, et par l’absence de guerre ouverte, marquée par l’inexistence de combats généralisés ou de frappes massives entraînant des pertes régulières. Dans ce contexte, il ne subsiste qu’une guerre par procuration, suspendue par un cessez-le-feu fragile, conclu en 1991 sous l’égide des Nations unies, mais régulièrement violé par les milices du Polisario, agissant sous les ordres d’Alger.

Pour comprendre pourquoi un tel accord de paix a pu être perçu comme nécessaire, il convient d’analyser la situation de cette “paix négative” qui caractérise les relations entre le Maroc et l’Algérie à travers l’articulation de trois concepts fondamentaux des relations internationales : la guerre par procuration, la guerre hybride et la guerre des narratifs.

Guerre par procuration

Une guerre par procuration (ou proxy war en anglais) désigne un conflit armé dans lequel deux puissances rivales s’affrontent de manière indirecte, en soutenant, finançant ou armant des factions opposées dans un pays tiers, sans s’impliquer directement dans les hostilités. Elle peut également prendre la forme d’une stratégie où un État mobilise des groupes armés ou des mercenaires, afin de déstabiliser un autre État et de défendre ses propres intérêts géopolitiques sans assumer ouvertement la responsabilité du conflit. C’est exactement ce qui a permis à l’Algérie d'avancer ses intérêts stratégiques (idéologiques, territoriaux et géopolitiques) tout en évitant une escalade directe qui pourrait la mener à une confrontation globale avec le Maroc.

Depuis 1975, l'Algérie soutient activement le mouvement séparatiste du front Polisario, en lui fournissant armes, bases et entraînement depuis son territoire. Cela permet à Alger d'affaiblir le Maroc sans engagement direct. Lorsque le régime algérien crée, abrite, arme et mobilise le Polisario contre le Maroc depuis son territoire, cela correspond parfaitement à la définition d’une guerre par procuration : une Etat (l’Algérie) soutient et finance un acteur tiers (le Polisario) pour mener des hostilités dans un pays cible (le Maroc), ce qui lui permet de renforcer ses intérêts géopolitiques (opposition à l’intégrité territoriale marocaine) sans risquer une guerre totale.

En tenant compte des différents aspects de cette guerre par procuration, on peut considérer qu’entre le Maroc et l’Algérie, il n’existe pas de guerre déclarée au sens classique du terme, mais il n’y a pas non plus de paix véritable. Il s’agit donc d’une situation de non-paix, masquée et entretenue par les mécanismes indirects d’une guerre par procuration. Les relations entre le Maroc et l’Algérie demeurent ainsi marquées par une trêve technique prolongée, résultant du cessez-le-feu observé par la MINURSO, lequel, faute d’un accord de paix global et définitif, et en raison des violations mineures persistantes, a figé la situation dans une guerre par procuration plutôt qu’il n’a instauré une paix réelle.

Guerre hybride

La guerre hybride est une forme de conflit moderne qui combine des méthodes traditionnelles de guerre conventionnelle (troupes, armes) avec des tactiques non conventionnelles, telles que la guerre irrégulière (guérilla), les cyberattaques, la désinformation, les opérations psychologiques et l'ingérence économique ou politique. Elle vise à déstabiliser l'adversaire de manière asymétrique, en brouillant les lignes entre paix et guerre. Ce concept a été popularisé dans les analyses des actions russes en Ukraine depuis 2014, où des forces "séparatistes" étaient soutenues par des opérations cyber et propagandistes.

Le conflit du Sahara marocain provoqué par l’Algérie, semble intégrer des tactiques hybrides qui englobent des attaques militaires (via le Polisario), mais aussi des mesures non conventionnelles, comme la fermeture unilatérale des frontières, la rupture des relations diplomatiques et la fermeture de l’espace aérien aux avions marocains. Ces actions brouillent les lignes entre paix et guerre, combinant pression économique (isolement frontalier), politique (rupture diplomatique) et stratégique (contrôle aérien).  L’affichage d’hostilité à l’intégrité territoriale marocaine dans le discours officiel algérien, renforce cette hybridité, en mêlant revendications idéologiques (instrumentalisation du Polisario comme "mouvement de libération") à des opérations de déstabilisation asymétrique. Contrairement à une guerre conventionnelle, il n’y a pas de confrontations ouvertes entre les forces armées des deux pays, mais une accumulation d’actions menées par l’Algérie pour épuiser son voisin marocain.

En plus des ruptures diplomatiques et frontalières unilatérales, l’Algérie à travers ses médias officiels, mène une propagande anti-marocaine, visant à influencer les perceptions internationales et internes. Diffusant une rhétorique idéologique virulente, ces médias non seulement contestent l'intégrité territoriale du Maroc, mais ils accusent Rabat d'être derrière les incendies qui ont ravagé la Kabylie ! de déployer des « agents de renseignements sionistes » ! et de mener « diverses actions attentatoires à la stabilité de l’Algérie et à sa sécurité nationale » ! Cela alimente une guerre psychologique, avec des campagnes de désinformation sur les médias étatiques, les réseaux sociaux et dans les forums internationaux.

Cette dynamique s’inscrit dans le cadre d’une guerre de l’information, qui se manifeste par des campagnes de manipulation cognitive, visant à délégitimer le Maroc, notamment sur la question de son intégrité territoriale, à diffuser des narratifs hostiles et à orienter l’opinion publique. Il s’agit d’une arme d’influence “douce, qui contribue à exacerber les tensions sans recourir directement à la force militaire, et qui agit souvent en complément des actions menées dans le cadre de la guerre par procuration.

Guerre des narratifs

Le conflit artificiel autour du Sahara marocain, n’est pas seulement un conflit territorial, mais aussi une guerre de narrations stratégiques visant à légitimer leurs causes respectives auprès de l’opinion publique et des acteurs internationaux. C’est une guerre qui illustre la compétition stratégique entre le Maroc et l’Algérie pour la légitimité internationale et le soutien politique.

Le narratif algérien, centré sur une “cause anticoloniale” avec un soutien inconditionnel au Polisario comme “mouvement de libération”, s’essouffle face à un consensus émergent autour de l’initiative marocaine. Ce discours anticolonial et tiers-mondiste construit autour d’une posture de champion des “peuples opprimés” a effectivement connu son apogée pendant la Guerre froide, précisément en raison des échos massifs qu’il recevait auprès des mouvements communistes et de la gauche radicale, des forces alors au zénith de leur influence idéologique et organisationnelle. Aujourd’hui, il a perdu de sa puissance persuasive depuis l’époque de la Guerre froide, où il bénéficiait d’un contexte idéologique favorable, et pouvait mobiliser des alliances solides et une audience internationale réceptive. Le déclin de ses alliés traditionnels explique en grande partie l’essoufflement de ce narratif, qui semble aujourd’hui privé de ses anciens relais. Alger, malgré ses efforts (médias d’État, lobbying à l’ONU), ne parvient plus à “exporter” son discours, qui survit comme un rituel interne pour consolider le régime, mais sans la magie d’antan. Des rapports émanant de plusieurs think tanks soulignent que le Polisario, orphelin de ses alliés radicaux, doit s’adapter ou s’effacer. 

La défaite de la narration algérienne dans le conflit du Sahara marocain, s’explique également par son anachronisme et sa déconnexion avec la réalité mondiale contemporaine. Son discours repose sur des concepts propres à la Guerre froide, tels que l’anti-impérialisme, la décolonisation, le droit des peuples et l’autodétermination, qui, bien qu’ils restent pertinents dans certains contextes, ont perdu en vigueur et en résonance dans un monde qui exige des approches plus pragmatiques et adaptées aux dynamiques multipolaires actuelles. Cette rigidité conceptuelle limite sa capacité à se connecter avec des publics internationaux et des acteurs politiques qui valorisent la stabilité, le développement et la coopération régionale.

Dans le cadre de cette guerre des narratifs, les deux parties déploient des discours opposés pour défendre leurs positions, le Maroc a progressivement renforcé sa position à travers une narration qui combine souveraineté historique, développement économique et stabilité régionale, soutenue par une diplomatie efficace et des alliances internationales diversifiées. Cette avancée lui a permis de prendre du terrain dans les forums multilatéraux et les médias mondiaux, érodant peu à peu l’influence du discours algérien séparatiste. Par conséquent, avec un soutien croissant tant politique que médiatique, le Maroc consolide son leadership dans la guerre des récits, s’imposant face à l’Algérie dans la lutte pour l’opinion publique et la légitimité internationale.

Le narratif algérien n’est plus un outil de manipulation efficace, dans la mesure où il se trouve piégé dans un passé idéologique, confronté à un monde connecté et pragmatique où la crédibilité repose sur des actes concrets plutôt que sur des slogans périmés. Comme l’a souligné le philosophe austro-britannique Ludwig Wittgenstein, « Les limites de mon langage signifient les limites de mon propre monde », le narratif algérien trop limité dans son langage, reste incapable de saisir toute la complexité du nouvel ordre mondial, la restriction de son cadre discursif ne cesse de réduire son univers d’influence, diminuant son efficacité dans la scène internationale et contribuant à sa défaite narrative, face à un Maroc plus flexible et mieux adapté aux codes communicationnels actuels.

L’accord de paix sur lequel se penchent les collaborateurs du président Trump ne vise pas tant à faire taire les armes ou à mettre un terme à une guerre ouverte entre les deux voisins maghrébins, qu’à clore une ère de fortes tensions géopolitiques, qui, depuis des décennies, entravent l’intégration régionale et freinent les dynamiques de développement du Maghreb, Cette initiative s’inscrit me semble-t-il, dans une logique américaine de stabilisation régionale, cherchant à réduire les antagonismes persistants au sein du Maghreb et à favoriser un environnement plus propice à la coopération économique et sécuritaire. En arrière-plan, elle traduit également la volonté de reconfigurer les équilibres politiques dans la région, dans un contexte où la stabilité du Maghreb et du Sahel est perçue comme un élément clé de la sécurité euro-méditerranéenne.

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