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Que Dieu préserve le Maroc – Par Seddik Maaninou
Une femme sort d'un magasin après avoir fait ses courses à Téhéran, le 20 avril 2026. (Photo Atta Kenare / AFP)
Dans un contexte de guerre incertaine et de recomposition géopolitique, Seddik Maaninou revient sur les divisions internationales, les scénarios d’après-conflit et les inquiétudes des uns et des autres quant aux répercussions régionales et mondiales, avant de revenir sur une interrogation essentielle : quelles conséquences pour le Maroc ?

Seddik Maanionou
Une guerre insaisissable
Sur la guerre en cours au Moyen-Orient, j’ai écrit plusieurs articles dans lesquels j’ai tenté d’analyser le déroulement des événements à partir des informations disponibles. Mais à peine un article achevé, je ressentais déjà qu’il devenait obsolète, tant les données en provenance du terrain ou des capitales concernées évoluaient rapidement.
Dans cette lecture géopolitique, j’ai été amené à poser de nombreuses questions face à l’ambiguïté délibérée entourant les objectifs de la guerre contre l’Iran. À mesure que s’intensifiaient les frappes aériennes israéliennes et américaines et les ripostes iraniennes, la confusion des observateurs grandissait quant à la finalité de ces opérations militaires destructrices.
Le feu de la discorde
Dans les réactions de certains lecteurs, ainsi que dans mes échanges avec des observateurs avertis, il a été avancé que la guerre actuelle a plongé la région dans un foyer d’instabilité susceptible de s’aggraver au fil des années et des décennies.
J’avais déjà exprimé mes craintes quant à la résurgence des tensions confessionnelles historiques entre chiites et sunnites, un feu ancien qui a marqué l’histoire du monde musulman. Quelle que soit l’issue du conflit, ses répercussions continueront de peser sur la région, l’installant dans un état de tension permanente. Le détroit d’Ormuz demeurera sans doute un point de fixation majeur pour les générations futures.
Le nucléaire au cœur des tensions
Un ami m’a confié qu’il comprenait, dans une certaine mesure, les frappes américano-israéliennes contre les sites de production nucléaire, tout en condamnant fermement les bombardements visant des infrastructures civiles telles que les écoles, les ponts ou les immeubles d’habitation. Il a ajouté que les pays du Golfe avaient commis une erreur en pensant que la protection militaire américaine suffirait à les prémunir contre toute attaque, alors que les missiles et les drones iraniens ont réussi à percer les systèmes de défense et à infliger des dégâts à plusieurs installations militaires et civiles.
Après avoir condamné l’offensive iranienne, il a esquissé un sourire en évoquant « une logique de chaos, une loi de la jungle où le fort l’emporte sur le faible », estimant également que l’Iran s’était engagé dans une politique d’hostilité envers ses voisins.
Un autre interlocuteur, lecteur de mes analyses, a dénoncé l’agression israélienne contre l’Iran et a avancé que l’État hébreu pourrait s’imposer comme l’unique puissance dominante dans la région, et de voir les espoirs des Palestiniens s’évanouir face à l’arrogance militaire et à la montée des forces politiques d’extrême droite au pouvoir à Tel-Aviv.
Capacités industrielles et résilience
Un correspondant a, pour sa part, abordé la question sous un angle différent, estimant que l’Iran finirait par sortir victorieux, malgré un affaiblissement significatif. Le pays serait contraint de reculer après la destruction d’une partie de ses infrastructures, et le retour à la situation actuelle pourrait nécessiter plusieurs décennies.
Il a toutefois souligné que l’Iran dispose d’un important capital humain, avec un grand nombre de scientifiques et d’ingénieurs formés dans ses universités. Il a rappelé que le pays a réussi à développer des armements sophistiqués et qu’il possède des capacités avancées en matière de planification et de production. Selon lui, aux côtés d’Israël et de la Turquie, l’Iran figure parmi les rares États de la région à disposer d’un appareil industriel et scientifique capable de tirer parti des évolutions technologiques. Il a même estimé que l’Iran se distingue en ayant atteint un niveau avancé dans le domaine nucléaire malgré les sanctions et le blocus.
Le détroit d’Ormuz, épicentre des inquiétudes
La discussion s’est prolongée longuement lors d’un dîner où la guerre dominait les échanges. Elle a débuté par l’évocation de la hausse des prix du pétrole et la décision du gouvernement espagnol de réduire la TVA et les taxes sur les carburants, permettant de faire baisser le prix du litre. Certains se sont interrogés sur l’absence de mesures similaires au Maroc.
Le débat s’est ensuite orienté vers le blocus du détroit d’Ormuz et ses répercussions sur l’économie mondiale, donnant à des centaines de millions de personnes le sentiment de payer le prix d’une guerre à laquelle elles ne participent pas.
Certains ont critiqué les hésitations de l’administration américaine, les déclarations contradictoires du président américain et le flou entourant les objectifs de Washington dans cette guerre. D’aucuns se sont interrogés : Donald Trump est-il tombé dans un piège savamment orchestré par Benyamin Netanyahou ?
Les fluctuations perceptibles dans les prises de position du président américain et ses changements de justification semblent confirmer que les États-Unis se sont engagés unilatéralement dans ce conflit sans préparation, sans stratégie claire ni objectifs définis. Cette situation a conduit la plupart des pays européens à refuser tout soutien aux forces américano-israéliennes, plaçant ainsi les alliés traditionnels de Washington en Europe et en Asie, au mieux dans une posture de neutralité, au pire en porte-à-faux avec le ‘’grand ami’’ américain.
Dans le train
À bord du train reliant Rabat à Fès, la discussion s’est engagée avec des Marocains résidant à l’étranger, attentifs à ces évolutions. Leur question centrale était simple : la guerre prendra fin dans quelques semaines, mais dans quel état la région en sortira-t-elle ?
Face à cette interrogation, j’ai reconnu mon hésitation, tout en avançant trois scénarios pour l’après-guerre
Un, la guerre s’achèvera en laissant une région épuisée et profondément meurtrie, qui aura besoin de longues années pour se relever. La confiance entre l’Iran et les pays du Golfe disparaîtra encore plus, tandis qu’un esprit de revanche, enraciné dans les tensions entre sunnites et chiites, risque de s’imposer durablement, avec des conséquences humaines, politiques et économiques lourdes. Un Iran blessé pourrait se révéler plus dangereux qu’un Iran en quête de puissance nucléaire. Le vivre-ensemble semble brisé, et sa reconstruction apparaît improbable.
Deux, Israël renforcera son hégémonie régionale et accentuera la pression en faveur de sa reconnaissance et de la normalisation de relations diplomatiques et économiques avec les pays voisins. La question palestinienne pourrait être reléguée dans le meilleur des cas au second plan. Les États-Unis maintiendront leur présence dans cette région stratégique riche en pétrole, même si leur priorité demeure l’Asie et la rivalité avec la Chine.
Trois, il convient de souligner que les actions menées par les États-Unis et Israël contreviennent au droit international et pourraient être qualifiées de crimes de guerre. Une telle situation pourrait entraîner une recrudescence du terrorisme, des difficultés économiques, un affaiblissement des alliances militaires et économiques, ainsi qu’un ralentissement de la croissance mondiale. Dans ce contexte, la Chine et la Russie pourraient tirer parti de la situation pour renforcer leur influence et poursuivre leur ambition de partager le leadership mondial avec les États-Unis.
Les prix du pétrole devraient, à terme, se stabiliser autour de leur niveau habituel, entre 70 et 80 dollars le baril. Toutefois, les développements les plus significatifs pourraient survenir aux États-Unis : si Donald Trump venait à perdre sa majorité parlementaire et que le mouvement d’opposition à sa politique militaire se poursuivait, des mécanismes juridiques déjà évoqués pourraient être envisagés pour mettre fin à son mandat présidentiel.
Le silence et la question essentielle
Soudain, une femme, restée silencieuse tout au long du trajet, est intervenue : « Ce qui m’importe, c’est mon pays. Quelles seront les répercussions de tout cela sur le Maroc ? »
Un silence s’est alors installé, y compris parmi les plus causants. Tous attendaient ma réaction. J’ai souri, puis répété à plusieurs reprises : « Que Dieu préserve le Maroc ».