Une seule monarchie, une seule souveraineté… et deux systèmes ! Par Abdelhamid Jmahri

Une seule monarchie, une seule souveraineté… et deux systèmes ! Par Abdelhamid Jmahri

Le Maroc a su maintenir un équilibre unique : l’État impérial, dans le langage des anthropologues et des historiens, n’a pas été remplacé par l’État national, mais coexiste avec lui. Ce chevauchement des temps, celui de la continuité dynastique et celui de la modernité politique, constitue une leçon d’histoire et de gouvernance.

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Le Maroc a longtemps incarné un modèle d’organisation politique original, fondé non sur la domination directe mais sur une alliance tripartite entre le peuple, le sultan et la religion — à travers l’Imamat et la bay‘a, y compris dans sa dimension territoriale. Aujourd’hui, dans un contexte renouvelé, cette singularité pourrait bien préfigurer un nouveau modèle d’État, analyse Abdelhamid Jmahri, éditorialiste et directeur du quotidien Al Ittihad Al Ichtiraki : une monarchie unifiée exerçant une souveraineté partagée à travers deux systèmes — celui du Royaume et celui du futur régime d’autonomie.

Abdelhamid Jmahri

Une architecture historique de la souveraineté

Il fut un temps où le territoire marocain n’avait pas besoin d’un pouvoir administratif direct pour garantir son unité. Le lien fondamental reposait sur une relation triangulaire entre la population, le sultan et la religion, cette dernière incarnée par le principe de l’« Imarat al-Mouminine » (Commanderie des croyants) et le pacte d’allégeance, la bay‘a, incluant implicitement le pacte territorial.

Le plaidoyer marocain devant la Cour internationale de justice pour la reconnaissance de ses droits historiques sur son territoire a mis en lumière cette structure politique singulière. Le Maroc y trouva alors une opportunité, ouverte par le droit international lui-même, de réaffirmer la spécificité de son modèle. La Cour de La Haye avait d’ailleurs admis la possibilité d’un « mode d’organisation propre » – une structure spécifique – pouvant s’intégrer dans les formes existantes d’exercice de la souveraineté à la lumière de l’histoire étatique marocaine.

De la dualité historique à la double légitimité

Le colonialisme avait enfermé le Maroc dans une dichotomie artificielle : celle du « pays du Makhzen » et du « pays de la Siba » ( pays du désordre et de la désobéissance), qui servit pourtant de fondement au plaidoyer marocain en faveur d’une expérience politique originale conciliant autorité et allégeance populaire.

Mais le Maroc contemporain a dépassé cette division. Le pays est désormais régi par une autorité centrale moderne, celle de l’État-nation, fondée sur le droit et reconnue par la communauté internationale.

Dès lors, une nouvelle dualité pourrait émerger : celle du pays du Makhzen et du pays de l’autonomie. Le concept de « structure propre », tel qu’il apparaît dans les documents de la Cour internationale de justice, trouverait dans le projet d’autonomie la réponse théorique et pratique d’un État capable de se penser hors du schéma classique de la souveraineté nationale uniforme. C’est d’ailleurs cette logique qui avait conduit à l’ambiguïté du verdict de La Haye, exploitée ensuite par les adversaires du Maroc à des fins ‘’géopoliticiennes’’.

Aujourd’hui, la question est posée : cette période et ses débats sont-ils définitivement dépassés ? Il est probable que le Maroc consolide désormais ses propositions sur la base de son histoire politique, notamment autour de cette idée de « structure propre », conçue non comme une exception, mais comme une preuve de souveraineté et de maturité étatique.

L’autonomie : continuité d’un modèle, non rupture

Le projet d’autonomie, dans sa version initiale présentée par le Maroc il y a dix-huit ans, contient déjà les éléments constitutifs de ce « mode d’organisation spécifique », sinon parallèle. Son actualisation et sa mise en œuvre ne feront qu’en renforcer la cohérence et la légitimité.

Le texte du projet en témoigne clairement : « Les populations du Sahara exerceront, de manière démocratique, la gestion de leurs affaires par elles-mêmes, à travers des institutions législatives, exécutives et judiciaires dotées de compétences exclusives. »

Autrement dit, le futur système politique et institutionnel du régime d’autonomie comportera un gouvernement, un parlement et une autorité judiciaire propres, parallèlement au gouvernement, au parlement et à la justice nationale. Ce régime ne sera pas subordonné à ces derniers, mais relèvera directement de l’autorité souveraine du Royaume.

Ainsi, loin de constituer une entorse à l’unité nationale, cette dualité institutionnelle – monarchie unique, souveraineté unique, mais deux systèmes d’organisation territoriale – serait l’expression la plus aboutie d’un modèle marocain de décentralisation souveraine, enraciné dans l’histoire, validé par le droit international et adapté aux réalités contemporaines.

Ainsi, la réflexion sur la souveraineté au Maroc ne peut se comprendre sans replacer le projet d’autonomie dans la continuité historique et constitutionnelle du pays. Au-delà de la centralisation héritée de l’État moderne, le Royaume explore une voie originale : celle d’une souveraineté unifiée capable d’intégrer la pluralité des régimes d’organisation territoriale, fidèle à sa tradition politique et à sa vocation d’État-nation ouvert et ancestral à la fois.

Une souveraineté repensée à la lumière du projet d’autonomie

Pour comprendre la souveraineté telle que le Maroc la conçoit, il faut l’envisager dans son rapport au projet d’autonomie. La Constitution elle-même fixe un cadre clair en précisant que « l’organisation territoriale du Royaume est une organisation décentralisée ». Cette disposition, loin d’être purement technique, trace les contours d’une souveraineté flexible, adaptée à la diversité du territoire.

Fait remarquable : le projet d’autonomie, dans sa formulation initiale, ne se fonde pas exclusivement sur la Constitution marocaine. Il affirme explicitement s’inspirer « des dispositions constitutionnelles en vigueur dans les pays géographiquement et culturellement proches du Maroc ». Autrement dit, il se situe dans une continuité régionale, ouverte sur les expériences comparées du voisinage euro-méditerranéen et africain, tout en restant enraciné dans l’histoire institutionnelle du Royaume.

Le texte constitutionnel adopté après la présentation du projet d’autonomie a d’ailleurs intégré la même philosophie, confirmant la convergence entre la démarche politique et la construction juridique du pays.

Une idée ancrée dans la tradition politique marocaine

Il ne faut pas oublier que la notion de régime d’autonomie a toujours fait partie du débat politique national. Dès l’après-Marche verte, à l’époque où le Maroc consolidait son unité territoriale, certaines forces politiques y avaient vu une voie d’avenir. Le parti de l’Union socialiste des forces populaires, héritier des valeurs de la résistance et de l’Armée de libération, plaidait déjà pour « un système de large décentralisation fondé sur une vraie démocratie politique, sociale et culturelle ». Cette vision, antérieure à toutes les propositions internationales et aux conseils des partenaires étrangers, témoignait d’une intuition marocaine avant-gardiste.

Aujourd’hui encore, ce concept est revisité sous un angle renouvelé : celui du renforcement de la souveraineté, de la crédibilité de l’initiative et de la consolidation de l’unité nationale à travers la démocratisation et la solidité des institutions. C’est ce que l’on pourrait appeler une véritable « révolution institutionnelle de l’autonomie », où la souveraineté se conjugue à la modernité politique.

Une monarchie unifiée, deux systèmes de gouvernance

Concrètement, le Maroc pourrait bien évoluer vers une configuration inédite : une monarchie unique et une souveraineté unique, mais deux systèmes d’administration et de gouvernance du territoire.

Faut-il craindre un tel scénario ? Rien n’est moins sûr. Plus le Maroc consolide son rôle régional et continental, plus il étend son rayonnement et son influence, plus il devient capable de gérer cette dualité avec souplesse et créativité. Cette capacité à articuler unité et diversité institutionnelle témoigne d’une maturité politique rare.

On pourrait même dire que l’un des traits les plus distinctifs de l’expérience marocaine est précisément cette aptitude à concilier deux registres : celui de l’État-nation moderne — auquel le Royaume a pleinement accédé — et celui de l’État chérifien, enraciné dans douze siècles d’histoire arabo-islamique continue.

Une coexistence historique entre tradition et modernité

Le Maroc a su maintenir un équilibre unique : l’État impérial, dans le langage des anthropologues et des historiens, n’a pas été remplacé par l’État national, mais coexiste avec lui. Ce chevauchement des temps, celui de la continuité dynastique et celui de la modernité politique, constitue une leçon d’histoire et de gouvernance.

Ce modèle hybride, fondé sur la fidélité aux fondements spirituels et politiques du Royaume et sur l’adaptation aux exigences contemporaines de l’État moderne, démontre que l’unité nationale marocaine n’est pas une rigidité, mais une construction vivante, capable d’intégrer la pluralité sans jamais renoncer à la souveraineté.

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