Un désir d’alternance face aux trois scénarii des ''spin doctor'' PJDistes (Par Mokhtar Salamate)

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Saâdeddine El Othmani et Abdalilah Benkirane : les frères-ennemis musulmans

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Il y a un vrai désir d’alternance qui s’exprime dans le pays ces derniers temps. Tous les observateurs, sérieux et assidus, de la vie politique marocaine l’ont remarqué. Ce constat est le produit de plusieurs facteurs. L’usure naturelle du gouvernement El Othmani après 2 mandats sous le leadership du PJD en est le premier. Mais il y en d’autres : comme l’usure du modèle économique, l’usure de la vie politique marocaine, l’usure même de l’idée de représentation électorale qui en est désormais réduite au Parlement marocain à sa simple caricature. Si on ajoute à cela l’effet décapant de la crise pandémique, le tour est complet des défis qui attendent le Maroc en l’année multi-électorale 2021. 

L’usure du PJD est manifeste. Ce parti est confronté d’abord à un défi organisationnel. Le départ de Abdalilah Benkirane, dans des conditions irrationnelles, du poste de chef de gouvernement et de secrétaire général du parti n’a pas été assez documenté et analysé pour expliquer aux « frères » où ils en sont sur le plan à la fois politique et organisationnel.

Le soulagement général des adversaires de Benkirane à l’intérieur du PJD après son départ n’a pas pu servir valablement de quitus politique ou de solde de tout compte idéologique de ses années de gouvernance. Trop heureux de remplacer le « leader maximo », de partager ses dépouilles, sous la pression du pôle des ministrables, les pjdistes ont fait l’économie, comme autrefois les uspéistes, d’un vrai inventaire politique et organisationnel.

Le nouveau leadership post-Benkirane a rapidement montré ses limites. Le « leader minismo ».  Il n’imprime pas sur l’opinion publique, ni par son discours ni par sa symbolique, et n’étanche pas la soif des Marocains de vraies réformes. Il donne l’image d’impréparation, de navigation à vue et d’amateurisme. Et ce, quel que soit son bilan qui, au demeurant, ne peut pas être réduit, décemment, à zéro. Mais la réalité est là, ce gouvernement n’imprime plus quoi qu’il fasse !

L’exécutif donne aux Marocains une impression, parfois fondée, de ne pas être gouvernée, celle-ci — cette impression — étant aggravée soit, régulièrement, par la cacophonie de la majorité gouvernementale, soit, parfois, par un ratage ministériel retentissant, soit par des castings ministériels improbables, ou soit, finalement, par des affaires stigmatisantes comme celle de Mustapha Ramid ministre des Droits de l’Homme ou celle de Mohamed Amekraz, ministre du Travail en délicatesse, tous les deux, avec la CNSS.

Le coût du post-printemps arabe 

Dans la science politique le plus décisif ce ne sont pas les éléments objectifs mais la perception qui en est faite par l’opinion publique. La perception dominante est que le gouvernement El Othmani, dans son essence et sa structure, est usée, incapable de faire face aux défis réels qu’affrontent le pays et qu’il est, désormais, en déphasage avec les exigences démocratique qui ont prévalu à sa composition.

En huit ans de PJD au pouvoir la donne nationale a changé. Sur le plan arabe, aussi. Sur le plan international, également. Alors que reste-t-il de notre belle et exemplaire transition démocratique qui a laissé les « frères musulmans marocains » arriver au pouvoir ?

Nous ne sommes plus le premier élève de la classe dans la région parce qu’il n’y a plus de classe, et bientôt plus de région.  La démocratie recule partout y compris en Europe et aux USA et les expérimentations démocratiques, sincère et engagée, comme la nôtre n’intéressent plus personne au monde sauf, peut-être, nos adversaires qui veulent nous contraindre ou nous obliger, par des pressions directes ou indirectes, à nous aligner sur des positions qui ne servent pas les intérêts nationaux.

Le jeu politique post-printemps arabe commence à coûter cher au Maroc. Des points de croissance, des retards dans les réformes, la stérilisation de la vie politique, un ralentissement général de modernisation du pays, une « islamisation » de la société de plus en plus sous l’emprise conservatisme etc. Ce jeu à somme nulle conduit le pays doucement vers une impasse institutionnelle de laquelle seule une nouvelle constitution peut nous sortir.

Les « spin-doctor » du PJD 

Maintenant que disent les « spin-doctor » du PJD ? Il y a trois analyses qui sont développées avec plus ou moins de conviction.

La première, conjoncturelle, dit que le défi sanitaire dû à la pandémie ne peut être levé qu’avec une stabilité politique. Et la stabilité politique en 2021 c’est le PJD qui jouit d’une assise électorale substantielle. Dans ce cadre étroit le pouvoir ne peut nous échapper d’autant que nos adversaires n’ont pas préparé l’alternance. Vous l’aurez constaté c’est une nouvelle version du fameux « le changement dans la stabilité » de 2011. Ou plus prosaïquement nous avons fait peur au pouvoir en 2011 avec le Printemps arabe, cette fois-ci on sort la pandémie comme arme de dissuasion. L’État ne peut enfermer une population pour faire face au virus et ses retombées sanitaires, sociales et économiques si le PJD n’est pas avec lui !!!!       

La deuxième analyse, plus structurelle, avance que si on veut chasser le PJD du pouvoir malgré ses attributs électoraux, l’État choisirait alors de rentrer dans une phase durable d’instabilité qui peut poser des problèmes institutionnels sérieux. La sortie de la feuille de route démocratique — un rappel de la méthodologie démocratique chère à Abderrahmane Youssoufi — occasionnerait au pays des troubles, que les islamistes entretiendraient le cas échéant, et déchirerait le pays en ouvrant la voie à une radicalisation des protagonistes et à une prise en otage de la nation.

L’analyse Benkiranienne

La troisième analyse plus fine — ou plus habile, comme toujours — est celle que développent les amis de Abdelilah Benkirane. La crise multiforme que vit le pays ne permet plus de continuer à expérimenter les « joies » de la démocratie représentatives. Ce faisant on peut s’exposer à une confrontation générale. On ne serait plus dans une collaboration entre les pouvoirs mais face à une confrontation des pouvoirs. Et le plus fort va gagner un pays en miettes. Une victoire à la Pyrrhus. C’est pour cela que les frères doivent prendre conscience que la gravité de la situation est plus « grande » que le PJD lui-même et que les enjeux dépasseraient, et de loin, les compétences des cadres les plus aguerris du parti. C’est une nouvelle version de l’exercice de la fameuse autolimitation que le PJD connait bien et qui permettrait d’imaginer un avenir meilleur pour le parti qui reste dans la majorité et qui échappe aux affres de l’opposition sans rentrer en confrontation électorale avec un État fébrile, et énervé, qui supporte mal l’éventualité « douloureuse », et fort probable, d’une troisième victoire du PJD.  

L’intérêt de cette 3ème analyse « Benkiranienne » est manifeste pour celui qui saura la déchiffrer. 

Un. On liquide le « Othmanisme » qui est un « pjdisme » par défaut, mou et soumis. On purge le parti de ses opportunistes et de ses légions de ministrables pressés qui se sont retournés contre Benkirane à la première occasion venue.

Deux. On fait une mise à plat idéologique plus compatible avec les défis du moment qui consisterait notamment à s’accrocher fermement à Imarat Al Mouminine jusqu’à l’étouffement, une triangulation, pour empêcher toute modernisation du pays qui s’éloignerait alors de notre référentiel religieux.

Trois. On sera présent dans une majorité que nous ne dirigeons plus, on aura des ministres qui poursuivront leur apprentissage du métier de ministre, des commis de l’État en devenir, et nous continuerons à faire émerger une classe moyenne islamisante, la base électorale du parti, qui entre les vacances à Istanbul et la Omra en Arabie saoudite développera davantage ses valeurs religieuses et son conservatisme social.

Quatre. Abdellah Benkirane, en démiurge, reprend la main, dans ce contexte précis, — ce qui est fort probable — et son retour aux affaires, dans le cadre d’une alternance traditionnelle Othmani/Benkirane, serait moins spectaculaire et moins problématique. Ce retour de l’enfant prodige donnerait un nouveau souffle à ce parti qui s’est épuisé dans la gestion harassante du pays, qui s’est discrédité dans des affaires au coût moral et éthique très élevé et qui a fini par se banaliser dans la sphère politique.

L’on voit bien que ça carbure beaucoup chez les « spin-doctors » du PJD et c’est tant mieux. Quand il le faut ce parti sait habilement ne plus faire partie du problème mais de la solution. C’est une spécificité marocaine que les « frères » marocains ont développée comme mode de survie et cela leur a, historiquement, plutôt réussi.