Première lecture dans un Al Adl Wal Ihsane aux prises avec le constant et le variable, la réalité et l’idéal - Par Bilal TALIDI

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Capture d’écran de la conférence de presse d’Al-adl Wa Al-ihsane pour présenter le nouveau document politique. Sur la photo Amane Jaraoud, membre du secrétariat général de la Da-ira politique de la Jamaa.

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L'errance d'Al Adl Wal Ihsane en panne sèche, 40 ans après sa création -Par  Bilal TALDI

Le Mouvement islamiste Al Adl Wal Ihasane (Justice et Bel agir) a rendu public, cette semaine, un important document qu’il a présenté comme une étape avancée dans l’évolution de son projet politique, après avoir produit « L’Alliance de la fraternité », en 2006, et « Ensemble pour le salut », en 2007.

Outre un axe préliminaire précisant le référentiel et l’horizon du projet politique du Mouvement, le nouveau document s’articule autour de trois autres axes fondamentaux portant sur les dimensions politique, socioéconomique et sociétale.

Le Mouvement a toujours rejeté l’idée de présenter un programme politique comportant un diagnostic précis de la situation et des propositions concrètes en réponse. Considérant que son problème est avec le despotisme, il n’a en conséquence, avait-il toujours affirmé, pas de solutions à fournir au système en place, sinon de le changer radicalement.

Avec ce document et les remarques qu’il suscite, l’on peut d’ores et déjà dans cette première lecture constater une évolution importante dans la littérature d’Al Adl Wal Ihasane sur trois niveaux au moins. 

L’évanescente matrice doctrinale du mouvement

Le premier concerne le lexique qui, mis à part le prélude, s’apparente plus au langage de la communication politique moderne. Un accent particulier est mis sur les concepts de l’Etat de droit, l’Etat des institutions, l’Etat social au lieu de la société d’Etat, entre autres notions. Ce style, nouveau chez la Jamaa révèle clairement le souffle des disciplines sociales (droit, droit constitutionnel, droits de l’Homme). En revanche, on peut noter la présence timide des enjeux et des notions qui ont autrefois constitué la matrice du Mouvement, tels Etat du Califat, Califat sur le modèle du Prophète, soulèvement (Al-Qawma), etc...

Le deuxième niveau est que le document fait la distinction entre la dimension prédication et le volet politique dans le projet de la Jamâa, le document étant présenté (fait inédit dans la littérature du Mouvement !), comme un maillon dans la chaîne de l’évolution de son projet, tel que conçu et développé par sa Da’ira politique, sa branche en charge des questions profanes. Ce constat, relié au précédent, indique que le Mouvement serait en passe de marquer une distance avec le projet doctrinal de cheikh Abdessalam Yassine, quand bien même le prélude souligne l’ancrage du document dans le référentiel du défunt cheikh fondateur, et particulièrement son livre « la Voie du prophète» (Al-minhaj Annabaoui).

Le troisième niveau se rapporte au dépassement de la terminologie utilisée jusqu’ici dans les documents de la Jamâa. Le nouveau pacte, contrairement à la terminologie traditionnelle visant à rallier les «  démocrates vertueux », n’exige plus l’adhésion à une plateforme référentielle préalable, mais s’appuie plutôt sur les termes de la politique et de la démocratie qui devraient servir de socle à cette entente. Preuve en est que les prérequis politiques appelant à faire table rase de tout l’existant avant toute contribution,  ne sont plus une condition préalable à toute initiative, s’affranchissant ainsi de toutes les chaînes où il s’était enferré auparavant.

A bien des égards, la publication de la nouvelle plateforme en décalage de sa datation (octobre 2023) laisse penser à l’existence d’un désaccord sur son élaboration ou sur l’évaluation de la situation politique, dont le règlement aurait pris quatre mois. Quoi qu’il en soit, la Jamâa a choisi la mauvaise conjoncture pour une pareil positionnement. Celle-ci est marquée par le reflux de l’ensemble des forces démocratiques, et du repli des mouvances islamistes dans ce qu’il est convenu d’appeler « l’automne des islamistes », elle n’est donc pas propice à une opération sur ce terrain. Elle témoigne d’une appréciation approximative de la situation à travers le décalage entre la réalité marquée par la régression et l’objectif qui appelle à une entente avec les démocrates en déperdition.  

Se distinguer avant de se départir du legs ?

Tout porte à croire que le Mouvement, par crainte que son document, ne se. retrouve dépassé, a  jugé bon de ne pas trop attendre une conjoncture politique favorable pour présenter sa vision. Et il n’est pas exclu que c’est précisément le désir de différentier clairement les limites entre prédication et politique dans son projet qui aient probablement amené la Jamâa à faire cette sortie, qu’elle n’aurait jamais osé auparavant sans choix minutieux de la conjoncture politique propice. 

S’il n’est pas aisé de circonscrire, ici, les contours d’un long document de 196 pages, il n’empêche que l’analyse des deux premiers axes (préliminaire et politique) permet déjà d’en ressortir trois observations majeures.

La première concerne l’ambiguïté intellectuelle et référentielle de ce document, qui n’arrive pas à faire la jonction entre « la voie du prophète », ouvrage clé de son cheikh fondateur sur lequel pourtant il prétend s’appuyer et le nouveau projet politique. A coups de circonvolutions autour de la littérature léguée par le cheik, le document a tenté de faire de « La voie du prophète » un simple dispositif de lecture, au mieux un guide éclairant, et non pas un élément déterminant dans le projet politique de la Jamâa et de ses enjeux, au même titre d’ailleurs que la Justice (Al Adl) en tant que revendication pressante dans ce projet de transformation globale. 

Par l’usage qu’il fait des crédo de cheikh Yassine, le document finasse avec les termes et opère bien plus que des glissements sémantiques. En lieu et place de la Qawma (soulèvement général) recourt à « changement politique historique », et l’Etat du Califat se transforme pêle-mêle en « Etat social », construction de l’Homme, peuplement vertueux de la Terre (Ûmrane), ou encore consécration des valeurs islamiques et des idéaux universels.

Ce genre d’approche syncrétique est tout à fait compréhensible dans le contexte de la mutation lente que vit Al Adl Wal Ihasane. Il est, en effet, difficile pour une Jamâa, historiquement marquée par la prédominance du cheik et de ses orientations, d’opérer une refonte de tout son référentiel intellectuel. La révision dans ce contexte, ce n’est ni nouveau ni propre à la Jamaa, s’inscrit forcément dans ce référentiel et s’en réclame pour mieux rompre avec lui en douceur. 

La deuxième observation tient au modèle standard, presque utopique, que le document s’évertue d’esquisser, mais sans prise sur la réalité et le rapport des forces. Qu’offre le document ? Des généralités : Etat social, Etat de justice, dignité et liberté, fin de l’autocratie, constitution démocratique issue d’une assemblée constituante élue, séparation et équilibre des pouvoirs, Etat de droit et des libertés, Etat décentralisé, Etat qui lutte contre la corruption, Etat dont les institutions représentatives reflètent la volonté populaire, où le Chef du gouvernement, dont le parti est vainqueur aux élections, sera doté de prérogatives sur l’ensemble des politiques publiques, y compris celles en lien avec des domaines stratégiques comme la défense, la sécurité et les relations étrangères, un Etat où seul le Parlement a l’apanage du rôle législatif et de contrôle et dont la mission peut s’étendre aux départements de la sécurité et de la défense.

En bref, un Etat social dans la meilleure des sociétés, dont les termes définissant ses contours sont puisés dans l’abstraction des manuels du droit constitutionnelle.

Des concepts tirés de l’abstraction des manuels du droit constitutionnelle

Le document est pourtant censé livrer sans faux-fuyants la vision de ses auteurs sur le système de pouvoir et sa position sur la monarchie, clarifier au moins sa vision sur la monarchie parlementaire, à l’instar de la Gauche socialiste unifiée, ou proposer un modèle de monarchie constitutionnelle. Il s’est contenté d’une conception de modèle politique qui, sans rapport avec la réalité, semble voguer dans un espace-temps sans centre de gravitation. 

Curieusement, le document s’est abstenu de se prononcer pour un quelconque régime de pouvoir (parlementaire, présidentiel ou hybride), se contentant de prendre ses distances avec la réalité politique. Bien que l’axe préliminaire ait clairement révélé l’intention de ses auteurs d’interagir avec les préoccupations, les contraintes et les interrogations de cette même réalité têtue.

Le plus surprenant est que la Jamâa, en feignant d’ignorer la prééminence du régime monarchique en place, ne pouvait se priver d’y faire une allusion même oblique, comme le révèle son obsession du remodelage des institutions et de la refonte des prérogatives législatives et de contrôle du Parlement, en matière de sécurité et de défense. Si cette intention se confirme, elle témoignerait d’un manque flagrant d’audace dans la révision du legs.

Dans ce travail sur la doctrine de cheikh Yassine ou la révision de ses fondements théoriques, la position de la Jamâa à l’égard de la monarchie présente des balbutiements mais semble n’avoir pas été tranchée. D’où l’inclination du document à surfer sur des propos passe-partout en lien avec l’Etat, les institutions, la séparation des pouvoirs et les politiques publiques, sans jamais prendre en compte le contexte politique en place et la centralité de la monarchie. 

La troisième et dernière remarque concerne le destinataire de ce document : la Jamâa vise-t-elle le grand public, les élites ou le cercle du Pouvoir ? Sur ce point précis, mutisme encore !

Toutefois, le document, présenté comme un maillon dans le prolongement de l’initiative politique de 2006, s’adresserait visiblement aux élites, ou aux démocrates vertueux, selon l’acception de cheikh Yassine, aspirant à créer un front de salut avec la Jamâa. 

Dans cette conjoncture politique, la Jamâa chercherait peut-être, sans trop rompre avec son passé, à rassurer sur les appréhensions nées de ses documents antérieurs datant du temps de Cheikh Yassine, de ses postulats et de ses écrits religieux, que nombre d’élites laïques ont considéré, non pas comme une proposition à faire front commun contre le despotisme, mais comme une sommation à se mettre sous la coupe d’Al Adl Wal Ihsane.

C’est certainement à cette fin que le document a transcendé le lexique religieux habituel pour épouser une terminologie laïque et constitutionnelle, forcément empreinte du vocabulaire des droits de l’Homme. Le document pullule de slogans fédérateurs et consensuels (justice, liberté et dignité), en concomitance avec les objectifs stratégiques (religieux), assignés à plus tard aux rôles et aux missions que le document identifie comme construction de l’Homme et édification fraternelle de l’Ûmrane. 

Le questionnement reste donc entier : peut-on se limiter à un modèle standard de régime de pouvoir pour engager un dialogue politique préalable avec qui que ce soit, le pouvoir ou les ‘’démocrates vertueux’’ ? Ou faudrait-il repenser au préalable la réalité politique ainsi que le rapport aux structures du système en place, ses institutions et ses politiques ?