Science & tech
Et si la transformation numérique était la grande affaire de la France et du Maroc ? - Dr Az-Eddine Bennani
Les raisons profondes de ces échecs partiels en France et au Maroc : absence d’approche systémique, cloisonnement des initiatives, et culture managériale héritée d’une tradition hiérarchique et technocratique
Le numérique ne se limite pas à une affaire de technologie ? Dans cette réflexion croisée entre la France et le Maroc, le Dr Az-Eddine Bennani défend une vision systémique de la transformation numérique, où le management joue un rôle central. Face aux limites des approches technocratiques, il plaide pour une gouvernance plus horizontale, inclusive et culturellement ancrée. Un appel à repenser l’IA, non comme un outil, mais comme un révélateur des choix politiques, sociaux et humains à opérer.

Dans son analyse publiée sur LinkedIn, Nicolas Mariotte pose une question essentielle : et si le management était la grande affaire de la France ? Ce constat rejoint mes réflexions développées dans Gouverner l’IA : Savoirs, systèmes et performance et L’intelligence artificielle au Maroc – Souveraineté, inclusion et transformation systémique.
Mariotte constate qu’en France, malgré les initiatives telles que le rapport Villani sur l’IA (2018), la stratégie nationale pour l’IA et les annonces récentes du plan France 2030, la transformation numérique peine à devenir un véritable levier collectif. Selon les dernières données de la Dares (2025), 68 % des managers français jugent leur environnement excessivement contrôlant, et un sur deux déclare ne pas avoir la main sur les outils numériques imposés. Ces chiffres font écho aux travaux de l’Inserm et ESG Montréal (2024), qui révèlent une hausse de 18 % des troubles psychologiques liés au travail chez les cadres, notamment les plus jeunes.
Dans Gouverner l’IA, j’analyse les raisons profondes de ces échecs partiels : absence d’approche systémique, cloisonnement des initiatives, et culture managériale héritée d’une tradition hiérarchique et technocratique. Comme l’indique Mariotte (2025), la France forme des managers dans des écoles de renom (6 dans le top 10 mondial selon le Financial Times), mais continue de les enfermer dans des structures verticales et des logiques de contrôle, au lieu de leur donner un rôle d’animateur et de catalyseur de transformation.
Cette situation n’est pas propre à la France. Au Maroc, j’ai montré que la fascination pour la technologie peut conduire à ignorer l’essentiel : l’IA et le numérique exigent une recomposition des rapports de pouvoir, une appropriation collective, et un investissement massif dans la formation managériale. Sans cela, comme l’a illustré la récente création du cluster MedinIA (mai 2025), le risque est fort de voir l’IA renforcer les inégalités existantes, perpétuer une dépendance technologique et freiner l’innovation locale.
Les données d’Inserm-ESG Montréal (2024) et le rapport Dares (2025) confirment le diagnostic : le numérique et l’IA peuvent devenir des facteurs d’épuisement et de désengagement si le management ne change pas radicalement. C’est aussi l’analyse de Frédéric Fréry (ESCP), cité par Mariotte (2025), qui rappelle que la culture technique française a longtemps relégué le management et la dimension humaine au second plan.
Dans mes travaux, j’ai insisté sur le fait que le numérique et l’IA ne peuvent être réduits à des projets techniques ou à des décisions stratégiques isolées. Comme le montrent les analyses comparées entre la France et le Maroc, ce sont les systèmes de gouvernance, la culture managériale et la capacité collective à articuler vision, mise en œuvre et apprentissage qui conditionnent le succès ou l’échec de ces transformations (Bennani, 2025).
En France, la persistance d’un modèle technocratique – hérité d’une longue tradition centralisée et pyramidale – freine l’émergence d’une culture managériale plus horizontale et plus ouverte à l’expérimentation (Mariotte, 2025). De même, au Maroc, la tentation d’importer des modèles étrangers et la tendance à piloter les grands chantiers numériques par le haut limitent la diffusion des compétences et l’appropriation des innovations à tous les niveaux de la société.
Pourtant, l’IA et le numérique bouleversent déjà la façon de produire, de coopérer, d’apprendre et de gouverner. Ils appellent un réagencement des rôles entre dirigeants, managers, collaborateurs et citoyens. Dans Gouverner l’IA, je propose un cadre systémique qui associe le politique, l’économique et le social pour éviter que l’IA ne soit qu’un simple prolongement de logiques existantes d’extraction de valeur et de centralisation des pouvoirs.
À défaut, comme l’a montré récemment la Banque Mondiale (2024) dans un rapport sur l’impact de l’IA en Afrique, on assiste à une accentuation des fractures sociales et économiques, à la monopolisation des marchés par des acteurs dominants et à une fragilisation des écosystèmes locaux.
Ainsi, penser la transformation numérique et managériale comme une grande affaire nationale – en France comme au Maroc – c’est refuser l’illusion des solutions purement technologiques. C’est bâtir un projet de société qui articule innovation, justice sociale, souveraineté et intelligence collective.
C’est dans cette perspective que je poursuis mes recherches et mes actions, convaincu que seule une approche systémique, transversale et profondément ancrée dans les réalités culturelles et sociales permettra d’ouvrir la voie à un numérique au service de l’humain.