société
Après les chants de victoire, le babillage des berceaux - Dr Anwar CHERKAOUI
Après une victoire footballistique mondiale, il y a de fortes chances que le bonheur d'un peuple se prolonge jusque dans le lit conjugal
Et si la plus belle victoire du Mondial se jouait loin des stades ? Dans cette chronique, Anwar Cherkaoui explore, à la lumière des sciences sociales, de la psychologie et de la médecine, l'idée selon laquelle les grandes joies collectives peuvent prolonger leur élan jusque dans l'intimité des foyers. Sans céder au mythe d'un baby-boom automatique, il montre comment l'effervescence nationale, la confiance retrouvée et le sentiment d'appartenance peuvent favoriser le rapprochement des couples et faire du bonheur partagé un véritable facteur de bien-être collectif.

Anwar CHERKAOUI
Expert en communication médicale et de santé*
Au soir de la victoire historique du Maroc face au Canada lors de la Coupe du monde 2026, un supporter marocain, emporté par l'euphorie, lança cette phrase qui deviendra probablement l'une des plus belles images populaires de cette épopée : « Le peuple marocain est heureux. Chaque citoyen et chaque citoyenne, une fois rentrés chez eux, vont faire l'amour. Dans neuf mois, il faudra s'attendre à davantage de naissances. »
Cette phrase fit sourire. Pourtant, derrière son apparente légèreté, elle soulève une véritable question de sociologie, de psychologie et même de médecine : le bonheur collectif peut-il influencer la vie intime des individus au point d'avoir un impact sur les naissances ?
La prudence scientifique impose de répondre que rien n'est automatique.
Toutes les victoires sportives ne sont pas suivies d'un « baby-boom », et lorsqu'une augmentation des naissances est observée, elle demeure généralement modeste et multifactorielle. Mais la science reconnaît également que les émotions collectives modifient profondément les comportements humains.
Le football, surtout lorsqu'il prend la dimension d'une aventure nationale, cesse d'être un simple sport. Il devient un puissant phénomène social. Pendant quelques heures, voire quelques semaines, les différences sociales, économiques, culturelles ou générationnelles semblent s'effacer. Le sentiment d'appartenir à une même communauté devient extraordinairement fort.
Les sociologues parlent alors d'« effervescence collective », concept développé par le grand sociologue français Émile Durkheim. Dans ces moments rares, les individus ne vivent plus seulement leur bonheur personnel ; ils partagent une émotion commune qui les dépasse. Le « je » laisse momentanément la place au « nous ».
Cette émotion partagée n'est pas uniquement culturelle. Elle possède également une traduction biologique.
Lorsque nous vivons une immense joie, notre cerveau libère plusieurs neurotransmetteurs et hormones qui participent au bien-être : la dopamine, qui procure le plaisir et la motivation ; les endorphines, véritables antidouleurs naturels ; la sérotonine, associée au sentiment d'équilibre ; mais aussi l'ocytocine, souvent appelée « hormone de l'attachement », qui favorise la confiance, les câlins, la tendresse et le rapprochement entre les partenaires.
Le stress chronique, lui, agit exactement dans le sens inverse.
En augmentant durablement le cortisol, il réduit souvent le désir sexuel, perturbe les cycles hormonaux et peut même diminuer temporairement la fertilité chez certains hommes et certaines femmes.
À l'inverse, une période de joie intense, de sécurité émotionnelle et d'optimisme peut favoriser les relations affectives. Non pas parce qu'elle augmente miraculeusement la fertilité, mais parce qu'elle crée un contexte psychologique propice à l'intimité.
Les psychologues observent depuis longtemps que les émotions positives renforcent le besoin de partager. Après une grande victoire, les couples se parlent davantage, se prennent dans les bras, expriment plus facilement leur affection. La célébration publique se prolonge alors dans l'espace privé. Le domicile devient le dernier stade de la victoire .
Les médecins savent également que la sexualité humaine ne dépend pas uniquement des hormones sexuelles.
Elle est intimement liée aux émotions, au contexte social, au sentiment de sécurité, à l'image de l'avenir et à la qualité des relations affectives. Faire l'amour n'est pas seulement un acte biologique destiné à assurer la reproduction de l'espèce. C'est aussi une manière d'exprimer la joie, l'amour, la gratitude, la confiance retrouvée et parfois même la fierté d'appartenir à une communauté qui vient de vivre un moment historique.
L'histoire offre plusieurs exemples où les grandes émotions collectives ont semblé influencer la natalité.
Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, le célèbre « baby-boom » s'explique certes par le retour des soldats, la paix retrouvée et l'amélioration des conditions de vie, mais également par un immense besoin de reconstruire l'avenir après des années de souffrances.
Dans le domaine sportif, certaines victoires nationales ont été suivies d'une légère augmentation des naissances, tandis que d'autres n'ont produit aucun effet mesurable. Cette variabilité rappelle que la démographie obéit à de nombreux déterminants : situation économique, âge des couples, accès aux soins, politiques familiales, contraception et projets de vie.
Le Maroc, durant son extraordinaire parcours mondialiste, a connu un phénomène qui dépassait très largement le football. Dans les cafés, les places publiques, les quartiers populaires comme les villes les plus modernes, les générations se sont retrouvées autour d'un même drapeau. Les Marocains du Royaume et ceux de la diaspora ont vibré à l'unisson. Pendant quelques semaines, le pays tout entier respire au même rythme.
Ce climat de confiance et d'optimisme possède une véritable valeur de santé publique. Les spécialistes savent aujourd'hui que le bonheur partagé réduit le sentiment d'isolement, diminue l'anxiété, favorise les interactions sociales et améliore le bien-être psychologique.
Même si ces effets sont transitoires, ils rappellent combien la santé d'une population ne dépend pas uniquement des hôpitaux ou des médicaments, mais également de la qualité du lien social.
Finalement, la phrase du supporter marocain ne constitue peut-être pas une prédiction démographique. Elle traduit quelque chose de beaucoup plus profond. Lorsqu'un peuple retrouve l'espérance, il retrouve aussi le désir d'aimer. Lorsqu'il retrouve la fierté, il retrouve également le désir de transmettre. Et lorsqu'il célèbre une victoire qui rassemble plusieurs générations autour d'un même rêve, il affirme, parfois sans même en avoir conscience, son extraordinaire confiance dans l'avenir.
Les enfants qui naissent après ces moments historiques ne sont peut-être pas uniquement les enfants d'une victoire sportive. Ils deviennent, dans l'imaginaire collectif, les enfants de l'espérance.
Et il n'existe probablement pas de plus belle définition de la santé d'une nation que celle d'un peuple qui, après avoir célébré la victoire sur les terrains de football, choisit de célébrer la vie jusque dans ses foyers.