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Ce que la machine ne sera jamais – Par Abdelfettah Lahjomri
La question ne se résume plus à la rapidité des machines, à la précision des calculs ou à la facilité de communication. Elle est devenue plus fondamentale : que reste-t-il de l’être humain lorsque la technologie lui offre une multitude d’images, d’innombrables voix et un accès instantané au savoir, mais lui confisque en contrepartie la patience de réfléchir, la chaleur de la rencontre et la responsabilité du choix ?
À l’occasion de la 60e Journée mondiale des communications sociales, le pape Léon XIV ouvre une réflexion sur le devenir de l’être humain à l’ère de l’intelligence artificielle. Abdelfettah Lahjomri explique pourquoi ce message, plus qu’une interrogation sur la technologie, invite à défendre ce qui fonde la dignité humaine : le visage, la voix, la liberté de penser, la responsabilité et la qualité des relations, face à des algorithmes capables d’imiter l’humain sans jamais le devenir.

Abdelfettah Lahjomri
L’être que la machine ne pourra jamais être : l’humain
À la 60e Journée mondiale des communications sociales, le pape Léon XIV a ouvert un débat sur le destin de l’être humain à l’ère de l’intelligence artificielle. Il n’envisage pas la technologie comme un simple exploit scientifique ; il s’interroge sur son influence au cœur même de l’être humain, sur son visage, sa voix, sa liberté, sa capacité à penser, à entrer en relation et à être véritablement présent.
En mettant l’accent sur le visage et la voix, le pape Léon XIV rappelle que l’être humain ne peut être réduit à des données, à des images numériques ou à des voix que l’on peut reproduire artificiellement. Sa dignité naît de son unicité et de sa faculté à vivre comme un sujet libre, vivant et responsable.
Dès lors, une question essentielle s’impose : comment préserver notre humanité dans un monde où les machines peuvent imiter notre parole, reproduire nos traits, influencer notre conscience et fabriquer autour de nous une réalité qui ressemble à la vérité ?
À partir de cette interrogation s’ouvre une réflexion plus large sur le danger des algorithmes lorsqu’ils cessent d’être de simples outils pour devenir des forces invisibles capables de remodeler la pensée et les relations humaines. D’où la nécessité de développer une conscience critique qui fasse de la technologie un instrument au service de l’homme et protège sa voix, son visage et sa présence authentique.
Les algorithmes n’ont pas de visage
L’être humain traverse aujourd’hui un moment décisif de son histoire. La technologie n’est plus seulement un moyen qui facilite le travail ; elle pénètre désormais les profondeurs de la conscience, touche la mémoire, influence les relations et transforme le regard que chacun porte sur lui-même et sur les autres.
La question ne se résume plus à la rapidité des machines, à la précision des calculs ou à la facilité de communication. Elle est devenue plus fondamentale : que reste-t-il de l’être humain lorsque la technologie lui offre une multitude d’images, d’innombrables voix et un accès instantané au savoir, mais lui confisque en contrepartie la patience de réfléchir, la chaleur de la rencontre et la responsabilité du choix ?
Le visage et la voix, sans oublier le regard pour sa fonction particulière dans cet ensemble, portent une signification bien plus profonde que les traits physiques ou les intonations. Ils révèlent la présence de la personne et l’unicité de son existence. Le visage n’est pas un simple assemblage de caractéristiques biologiques, pas plus que la voix ne se réduit à des vibrations sonores ou les yeux à un simple outil de reconnaissance. Le visage manifeste une présence, la voix dévoile une singularité intérieure, les yeux racontent l’état profond de l’âme. Lorsque nous regardons un vrai visage et entendons une voix authentique, nous rencontrons un être doté d’une mémoire, de peurs, de désirs et d’une dignité.
C’est pourquoi le visage et la voix constituent le fondement même de la relation humaine. Chaque personne possède une intonation qui n’appartient qu’à elle, un regard unique et une expérience que nul autre ne peut vivre à sa place.
La révolution numérique nous place ainsi devant un paradoxe préoccupant. Elle rapproche les individus en apparence, tout en risquant d'approfondir leur solitude intérieure. Elle leur donne une puissance d’expression inédite, mais peut aussi les conduire à répéter ce que produisent les algorithmes au lieu de construire librement leur propre pensée. Elle ouvre un accès immense à la connaissance, tout en enfermant parfois chacun dans des cercles d’opinions homogènes.
Ce qui inquiète dans l’intelligence artificielle n’est donc pas seulement qu’elle rende l’homme paresseux dans sa réflexion, hâtif dans ses jugements, vulnérable aux séductions et prisonnier d’un univers artificiel qui lui montre ce qu’il souhaite voir plutôt que ce qu’il a réellement besoin de comprendre.
Les algorithmes cherchent avant tout à capter l’attention plutôt qu’à former les consciences. Ils savent que la colère se diffuse plus rapidement que la réflexion, que le choc attire davantage que la vérité sereine et que l’émotion occupe plus efficacement le temps d’écran qu’une pensée approfondie.
L’univers numérique pousse ainsi l’être humain vers des réactions immédiates et affaiblit progressivement sa capacité d’écoute. Lorsqu’il s’habitue à ce mode de pensée, il perd une part de sa liberté sans même s’en rendre compte. Il croit choisir librement, alors que des systèmes invisibles orientent ses décisions vers ce qui accroît son engagement plutôt que sa sagesse.
Le danger devient plus grand encore lorsque l’homme traite l’intelligence artificielle comme un ami omniscient, une intelligence infaillible ou un guide capable de savoir ce qui lui convient à chaque instant. La machine répond vite, mais elle ne vit pas les expériences dont parle l’être humain. Elle peut imiter le langage, mais elle ne porte aucune douleur véritable derrière les mots. Elle peut produire un texte remarquable, sans pour autant lui transmettre la chaleur de la conscience morale ni la sincérité de l’épreuve vécue.
C’est ici qu’apparaît la différence philosophique fondamentale entre produire et donner du sens. La machine produit ; l’être humain donne une intention. La machine organise ; l’être humain interroge. La machine imite ; l’être humain assume la responsabilité de ce qu’il dit et de ce qu’il fait.
Le plus grand danger de l’imitation est qu’elle ne prend pas toujours la forme d’un mensonge manifeste. Elle peut se présenter sous les traits d’une relation agréable, d’une voix rassurante ou d’un dialogue qui semble profondément humain. Un système intelligent peut reproduire la tendresse et apprendre la manière de s’exprimer de son utilisateur. Pourtant, une relation authentique ne repose ni sur une disponibilité permanente ni sur une réponse programmée, mais sur la présence d’un autre être libre, différent et imprévisible.
L’autre véritable ne nous donne pas toujours raison, ne reflète pas constamment notre propre image et ne construit pas un monde conforme à tous nos désirs. Il nous réveille précisément parce qu’il est différent de nous. Sans cette différence, la relation se transforme en un immense miroir dans lequel nous ne voyons plus que nous-mêmes.
Les défis d’une machine qui nous ressemble
L’intelligence artificielle touche également à la question de la vérité. Lorsque des systèmes produisent des images, des voix et des textes qui reproduisent fidèlement la réalité, l’être humain est appelé à redoubler d’efforts pour discerner le vrai du faux. Le regard ne suffit plus, la voix ne garantit plus l’authenticité et l’image n’est plus une preuve incontestable. Les techniques de falsification profonde peuvent s’approprier les traits d’une personne, placer sa voix dans un contexte qu’elle n’a jamais choisi et fabriquer des événements qui ne se sont jamais produits. Ce phénomène ne menace pas seulement la réputation des individus ; il fragilise aussi la confiance collective dont toute société a besoin pour vivre. Car lorsque chacun en vient à douter de tout, ce n’est pas la vérité qui triomphe, mais la confusion.
Pour autant, la critique de l’intelligence artificielle ne doit pas se transformer en une peur aveugle de l’avenir. La technologie n’est pas mauvaise en elle-même. Elle peut être mise au service de l’éducation, de la médecine, de la création, de l’organisation, de la recherche et du bien commun. Le danger apparaît lorsqu’on lui accorde une autorité qui ne devrait appartenir qu’à la raison et à la conscience. L’outil devient menaçant lorsqu’il prétend remplacer l’être humain, lorsque celui-ci renonce à exercer sa propre réflexion ou lorsque les entreprises réduisent la valeur des personnes à des données et à des comportements destinés à être orientés, exploités ou commercialisés.
C’est pourquoi l’ère numérique exige une vigilance éthique à la hauteur des progrès technologiques. Les entreprises du secteur portent une responsabilité majeure. Elles ne fabriquent pas de simples outils neutres ; elles construisent des univers numériques capables d’orienter les perceptions, de façonner les comportements et d’influencer, voire de manipuler les désirs. Lorsque la logique du profit prend le pas sur la dignité humaine, l’utilisateur devient une ressource à exploiter, une source inépuisable de données et d’attention. Et lorsque les mécanismes des algorithmes demeurent opaques, l’individu se retrouve prisonnier d’un système dont il ignore les règles comme les effets qu’il exerce sur lui.
C’est dans cette perspective que l’appel du pape Léon XIV en faveur d’une technologie plus transparente, plus responsable et plus humaine prend tout son sens. Il invite à rétablir l’équilibre entre la puissance de l’innovation et la dignité de la personne. La véritable question n’est plus ce que la machine est-elle capable de faire, mais de savoir su ce qu’elle fait préserve la dignité de l’être humain ? Renforce-t-il sa liberté ? Développe-t-il sa capacité à penser ? Protège-t-il son lien avec la vérité et avec les autres ?
L’école, l’université, la famille et la société tout entière assument un rôle irremplaçable dans cette transformation numérique. Les nouvelles générations n’ont pas seulement besoin d’un apprentissage technique limité à l’utilisation des outils ; elles ont besoin d’une véritable éducation numérique qui développe l’esprit critique, la conscience et le sens des responsabilités.
Il est essentiel d’apprendre à interroger la source d’une information, à distinguer l’opinion du savoir, à comprendre les intérêts économiques des plateformes et à protéger sa voix, son image et sa vie privée. Dans l’univers numérique, la connaissance ne consiste pas à accumuler des informations, mais à savoir les examiner, les évaluer et porter un jugement éclairé. De même, la liberté ne réside pas dans l’usage illimité de tous les outils disponibles, mais dans la conscience de leurs limites et de celles de l’être humain face à leur pouvoir de séduction et d’influence.
Ce que la machine ne voit pas en nous
Défendre le visage et la voix, c’est sans doute défendre ce qui fait encore de l’être humain un être humain. Lorsque les visages authentiques disparaissent, le monde devient un espace peuplé de masques semblables. Lorsque les voix sincères s’éteignent, les paroles ne sont plus qu’un écho privé de sens.
Il ne suffit donc pas de construire des machines toujours plus performantes ; encore faut-il former des êtres humains plus conscients, plus lucides et plus profonds. L’avenir a besoin d’un homme capable de recourir à l’intelligence artificielle sans renoncer à sa propre intelligence, d’accompagner l’accélération du monde sans sacrifier le temps de la réflexion, d’entrer dans l’univers numérique sans perdre le lien vivant qui l’unit à lui-même et aux autres.
L’avenir ne sera pas une épreuve destinée à mesurer la capacité des machines à imiter l’être humain. Il sera le véritable test de la capacité de l’homme à préserver son essence. Les machines pourront copier nos traits, reproduire nos voix et imiter nos paroles comme nos émotions. Mais la dignité demeure une réalité qu’aucune technologie ne peut fabriquer. Elle naît de la conscience, de la responsabilité et du choix moral.
Ainsi, lorsque l’être humain préserve sa véritable voix et protège son visage authentique au milieu des masques, il ne se tient pas à l’écart de l’avenir et ne le redoute pas. Il participe au contraire à sa construction, avec un esprit capable de rendre le progrès plus humain et la vie plus digne d’être vécue.
Réfléchissons-y… et à une prochaine méditation