Du jeu au bras de fer : anatomie d’une finale sous tension – Par Rabiaa Marhouch

Du jeu au bras de fer : anatomie d’une finale sous tension – Par Rabiaa Marhouch

L’acteur et disc-jockey britannico-sierra-léonais, Idris Elba à la cérémonie d'ouverture de la finale de la Coupe d'Afrique des nations (CAN) de football : Il convient de rappeler que cette grande fête panafricaine était si belle qu’il serait injuste, et même excessif, de la réduire à sa seule finale en omettant de saluer le comportement exemplaire et fraternel des publics venus de différents pays d’Afrique, à quelques rares exceptions près, et en particulier celui du public marocain

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Rumeurs d’avant-match, pression populaire et contestations sur le fil ont fait basculer la finale Maroc-Sénégal d’une promesse de fête panafricaine vers un bras de fer nerveux où le soupçon a pesé aussi lourd que le ballon. Dans cette dense et juste chronique, Rabiia Marhouch, écrivaine, éditrice et chroniqueuse littéraire au Courrier de Genève, docteure en littératures françaises et comparées, analyse au scalpel commentalimentée par les réseaux sociaux et par une vieille méfiance envers l’arbitrage africain, la rencontre a vu l’idée d’injustice se transformer en outil de déstabilisation du cadre, jusqu’à fragiliser l’autorité arbitrale et brouiller la lisibilité sportive. De ce tumulte, elle dégage deux réalités coexistantes : la nécessité de condamner fermement les dérapages, verbaux comme physiques, et la volonté de ne pas réduire tout un tournoi à sa seule séquence de tension. Car au-delà de l’épilogue, le parcours des Lions de l’Atlas, la qualité globale de l’organisation et la retenue d’une grande partie du public marocain ont rappelé qu’une culture sportive mûre se mesure aussi à la manière de traverser la frustration, sans renoncer au respect du jeu ni à la fraternité entre peuples

Rabiaa Marhouch

Une finale de football ne devrait laisser derrière elle que des souvenirs de jeu, d’émotion et de fraternité ; celle entre le Maroc et le Sénégal aura surtout révélé combien la passion, lorsqu’elle n’est plus guidée par la raison, peut déformer le sport et troubler les consciences.

Le soupçon avant le jeu

Cette finale a surtout illustré la manière dont les réseaux sociaux peuvent devenir le véritable carburant de la parano, en installant bien avant le match un soupçon permanent autour de l’arbitrage et du pays hôte. Dans un tel climat, habilement exploité dans la préparation mentale et médiatique, chaque décision était attendue comme une injustice annoncée : la moindre faute devenait une « preuve », chaque coup de sifflet un motif de suspicion, la moindre action litigieuse l’illustration éclatante d’un arrangement préalable. Peu à peu, les joueurs et les staffs techniques ont glissé de la construction du jeu vers la réaction et la contestation, et le public n’assistait plus vraiment à un match, mais à un bras de fer psychologique et symbolique, longuement préparé et brutalement libéré dans une explosion finale de tension.

Et pourtant, nul besoin d’être expert ni sorcier pour reconnaître le parcours mérité des Lions de l’Atlas et le succès remarquable de l’organisation de ce tournoi au Maroc. L’équipe marocaine est solide ; elle possède un palmarès prestigieux et figure parmi les meilleures au monde, huitième au dernier classement de la FIFA. Qui peut sérieusement croire que des polémiques grossièrement bricolées à partir de soupçons de bakchichs et d’agitation de serviettes maraboutées puissent ternir ce que le travail, le talent et la rigueur ont si clairement démontré sur le terrain ?

Avec cette affiche de la finale Maroc-Sénégal, tout semblait réuni pour une grande soirée de football africain. On se réjouissait d’une belle finale entre deux pays frères, deux équipes fortes et dignes d’un sacre. Cette rencontre aurait pu rester un grand moment si elle s’était déroulée dans un contexte plus serein, où le duel se livre avec dignité, combativité et dans le respect des règles du jeu.

Mais alors, que s’est-il passé ?

L’air du soupçon : une vieille histoire du football africain

Réduire la décomposition du cadre sportif lors de cette finale aux seuls réseaux sociaux serait trop simpliste, car l’atmosphère de soupçon qui a entouré le match plonge ses racines dans une histoire plus ancienne du football africain, marquée par une crédibilité fragile de l’arbitrage, des précédents controversés et une gouvernance longtemps perçue comme opaque. Cette méfiance structurelle, déjà installée chez les joueurs, les entraîneurs et les supporters, a trouvé dans le contexte d’une CAN organisée par un pays fort et ambitieux un terrain propice aux fantasmes d’influence et aux lectures politiques du jeu. Les réseaux sociaux n’ont fait qu’amplifier un climat préexistant, tandis que certaines prises de parole d’acteurs du football et de journalistes ont donné une légitimité publique aux soupçons, plaçant les arbitres sous une pression extrême. Dans ce cadre, le Maroc n’a pas tant bénéficié d’un système qu’il n’en a subi les projections : pays hôte exemplaire, équipe solide arrivée brillamment en finale, il s’est retrouvé au centre d’une défiance héritée de l’histoire du football africain, rappelant combien « l’air du soupçon » ne date pas d’hier et combien il continue de peser lourdement sur les grands rendez-vous continentaux. À l’ère des théories du complot qui gangrènent les imaginaires, le soupçon cesse d’être une interrogation pour devenir une arme de disqualification ; il se mue presque mécaniquement en campagne de dénigrement et de mise à l’index. Car dans bien des sociétés, la réussite suscite moins l’admiration que la méfiance, et le succès attire souvent la suspicion avant même de susciter le respect.

Le paradoxe de l’injustice

Il faut également s’arrêter sur un mot qui aura traversé toute cette finale : l’injustice. Le sélectionneur sénégalais a expliqué avoir agi sous le coup de l’émotion, pour protéger son équipe d’une injustice supposée, après un penalty sifflé pour le Maroc. Mais ce cri d’injustice, aussitôt traduit par la sortie collective des joueurs du terrain, a déclenché une chaîne de débordements. À partir de cet instant, le match entra dans une zone de turbulence où l’autorité arbitrale fut soumise à une pression sans précédent. Interruption massive, protestation collective, tribunes en ébullition, clameur publique incessante : tout concourait à placer l’arbitre dans une situation de sidération, au point de ne plus pouvoir exercer pleinement sa mission. Or c’est peut-être là que s’est jouée l’une des formes les plus subtiles d’injustice. Car l’injustice ne naît pas seulement des décisions que l’on prend, mais aussi, et parfois surtout, de celles que l’on n’ose plus prendre. Paralysé par la crainte d’envenimer davantage le conflit, l’arbitre n’exerça plus pleinement son autorité, renonçant de fait à appliquer certaines règles et à prononcer les sanctions prévues. Ainsi s’installa un déséquilibre profond : pour gagner, nul besoin de tricher formellement ; il suffit de neutraliser le cadre et les règles en neutralisant l’autorité censée les garantir, l’arbitre. La pression et le désordre se transforment alors en instruments de domination sportive.

Or crier à une injustice supposée ne saurait jamais justifier la transgression des lois du jeu. Le football, comme toute institution, repose sur des règles, des voies de recours, des mécanismes de réparation. Lorsque la protestation bruyante, la pression collective et la mise en scène de la colère prennent le pas sur le droit, ce n’est plus l’injustice que l’on combat, c’est l’ordre même du jeu que l’on dissout. Et c’est ici que le paradoxe apparaît avec le plus de force. Car le véritable sentiment d’injustice fut peut-être vécu ailleurs : par l’équipe marocaine, soudain privée de la protection normale de l’arbitrage et des instances, exposée aux soupçons et à la stratégie de véhémence organisée bien avant le coup d’envoi ; par un public demeuré dans la retenue et la dignité, acceptant de subir sans réagir par respect pour le cadre, quitte à renoncer au trophée. Il y a des injustices que l’on crie et d’autres que l’on endure. Et c’est souvent dans ce silence, plus que dans le vacarme, que se mesure la véritable noblesse du sport.

Peut-être faut-il aussi reconnaître que la défaite demeure l’épreuve la plus difficile du sport, parce qu’elle touche moins aux résultats qu’à l’estime de soi et à l’identité collective. Dans des sociétés où la réussite est excessivement valorisée et où la reconnaissance est rare et souvent laborieuse, la fierté devient un carburant identitaire puissant, parfois aveuglant. Lorsque l’enjeu devient immense, l’émotion déborde la raison, la peur de perdre obscurcit la lucidité et la tentation est grande de chercher des coupables plutôt que de regarder la réalité en face. Pourtant, la grandeur sportive ne se mesure pas seulement dans la victoire, mais dans la capacité à accepter l’échec, à reconnaître la valeur de l’adversaire et à préserver la dignité du jeu. Aimer gagner est naturel ; savoir perdre est une conquête morale. C’est dans cet équilibre fragile entre passion et lucidité que le sport peut demeurer un espace de respect, de transmission et de fraternité.

Les dérives de l’émotion

Des dérapages et des comportements observés pendant et après la rencontre sont regrettables. Quelques voix, emportées par la colère et la frustration, ont cédé à l’invective, à l’excès et parfois à la haine, donnant une image qui ne reflète en rien les valeurs et l’amitié profondes entre les deux pays. Ces expressions isolées ne représentent ni le peuple marocain ni le peuple sénégalais dans leur diversité ; elles n’altèrent en rien l’esprit d’accueil, de respect et de dignité qui caractérise le Maroc et dont il a largement fait preuve non seulement lors de ce tournoi, mais tout au long de son histoire. Elles rappellent surtout combien les réseaux sociaux peuvent déformer la réalité, amplifier les excès et confondre le vacarme de quelques-uns avec la voix d’un pays entier. Or ces débordements ne peuvent être imputés qu’à leurs auteurs. Un discours serein doit condamner et contrer ces voix de la discorde qui prennent en otage la ferveur populaire autour du football.

Il serait tout aussi injuste de banaliser les violences et les actes d’intimidation survenus dans le stade, provoqués par certains supporters sénégalais, et qui ont gravement entaché cette finale. Ces comportements, qui ont conduit à des blessés parmi les stadiers et les ramasseurs de balles, relèvent d’un hooliganisme inacceptable et doivent être condamnés avec la même fermeté que les dérives verbales observées après le match. Ils ne sauraient être occultés ni relativisés derrière l’agitation dérisoire de serviettes, tant ils portent atteinte à la sécurité des acteurs du jeu et à l’esprit même de la compétition. Il convient en revanche de saluer le travail remarquable des bénévoles et des forces de l’ordre, qui ont su protéger joueurs et spectateurs et contenir les fauteurs de trouble dans des circonstances particulièrement tendues.

Condamner ces dérives, sur le terrain comme dans l’espace numérique, c’est précisément défendre ce que le sport et la citoyenneté exigent de meilleur : la responsabilité, la mesure et le respect de l’autre, même dans le contexte d’une défaite chaotique qui a fait perdre au match toute lisibilité sportive.

Quand la dignité résiste

Mais malgré ces débordements, l’essentiel n’a pas été perdu. L’incident de la 90e minute et la faute sur Brahim Diaz ne sauraient à eux seuls réduire à néant la belle aisance collective et l’organisation des coéquipiers d’un excellent Sadio Mané. Cette exigence de justesse vaut tout autant pour la troupe d’Achraf Hakimi : valeureuse, joueuse, magnifique à voir évoluer, elle a offert tout au long du tournoi un football de grande qualité.

Il convient également de rappeler que cette grande fête panafricaine était si belle qu’il serait injuste, et même excessif, de la réduire à sa seule finale en omettant de saluer le comportement exemplaire et fraternel des publics venus de différents pays d’Afrique, à quelques rares exceptions près, et en particulier celui du public marocain. Passionné, digne, chaleureux, accueillant et profondément joyeux, il a su faire de cette CAN une fête populaire fondée davantage sur le partage et la célébration sereine que sur l’excès et la crispation. En finale, au stade Prince Moulay Abdellah, alors même que le match avait cessé d’être véritablement un match dès le temps additionnel, la majorité des soixante-neuf mille spectateurs, pour l’essentiel marocains, a quitté les tribunes dans le calme avant la cérémonie de remise du trophée. Ce moment de retenue collective, rare dans un tel contexte de frustration, rappelle que la ferveur peut s’exprimer sans violence, que la passion n’exclut pas le respect et que le public, lorsqu’il est porté par une culture sportive mûre, peut être l’un des plus beaux acteurs du jeu.

Au-delà même du résultat sportif, cette CAN aura surtout rappelé des réalités essentielles que l’on oublie parfois trop vite dans le vacarme et l’inflation des polémiques. Sécurité impeccable, gestion des foules exemplaire, infrastructures maîtrisées, stabilité politique, absence de chaos malgré les tensions, dignité institutionnelle dans l’épreuve : autant de critères essentiels pour mesurer la réussite d’une grande compétition internationale. Or sur tous ces plans, le Maroc a offert un modèle de rigueur, de maîtrise et de maturité. Dans un football contemporain où l’organisation et la gouvernance des pays hôtes comptent autant que le jeu lui-même, cette CAN aura confirmé une évidence : le vrai succès d’un pays hôte ne se juge pas seulement au trophée soulevé, mais à sa capacité à accueillir, protéger, apaiser et tenir le cadre lorsque tout vacille.

Il est sans doute une leçon à retenir de cette CAN : à vouloir gagner un match à tout prix sur le terrain, on finit parfois par en perdre d’autres dans les esprits.

Et il est une vérité indéniable : les Lions de l’Atlas nous ont fait vibrer, rêver et grandir. Dans l’adversité, ils ont fait preuve d’une remarquable résilience et d’une grande force mentale face aux calomnies et à la stigmatisation dont ils furent victimes tout au long de ce tournoi. Leur parcours force le respect et la fierté.

Une finale perdue, d’autres à conquérir.

Dima Maghrib !