chroniques
Edgar Morin, une vie consacrée à relier les mondes – Par Fouzi Skali
Le sociologue et philosophe français Edgar Morin, figure majeure de la vie intellectuelle française (Photo AFP)
Le décès d’Edgar Morin, figure majeure de la vie intellectuelle et médiatique française, à l’âge de 104 ans suscite une vive émotion dans le monde intellectuel. Dans ce texte, Faouzi Skali rend hommage au philosophe et sociologue français, compagnon de route du Festival de Fès de la Culture Soufie, dont la pensée de la complexité, ouverte au dialogue entre raison, spiritualité et humanisme, a profondément marqué plusieurs générations.
Le philosophe et sociologue Edgar Morin, l’ancienne gardienne de Sceaux française Christiane Taubira, ancienne et Faouzi Skali, président du Festival de Fès de la Culture Soufie, titulaire de la Chaire de géopolitique des cultures et des religions à l’Académie du Royaume du Maroc
J’ai appris ce matin la mort d’Edgar Morin. La nouvelle est tombée avec la légèreté cruelle des informations numériques.Cent quatre ans. Une vie si longue qu’elle semblait avoir apprivoisé la mort elle-même — lui qui lui avait consacré son premier grand livre, à vingt-neuf ans. Il ne s’en est pas délivré. Personne ne le fait. Mais son œuvre reste. Elle est celle d’une entreprise philosophique pour réenchanter la vie.
Notre première rencontre remonte à 1997. Un grand colloque consacré aux cultures spirituelles du monde se tenait près de Grenoble.
Edgar Morin n’était pas un homme de la foi au sens conventionnel. Sa position ressortissait de sa pensée complexe : un agnostique capable d’émotion sacrée, un rationaliste qui avait compris que la raison, seule, ne suffit pas à saisir l’humain. C’est précisément ce qui le rendait sensible au soufisme — non comme système de croyances, mais comme méthode vivante d’intégration des contraires, de dépassement des cloisonnements, de reliance entre l’intellect et l’expérience spirituelle.
Il voyait en cela une expression de sa philosophie existentielle : allier l’émotion esthétique à l’intellect et à la spiritualité, refuser les séparations arbitraires entre la raison et le mythe, entre le beau et le juste, entre l’universel et l’enraciné.
Il aimait citer Montaigne : « Je vois en tout homme un compatriote. » Cette formule, il ne la citait pas comme ornement littéraire. Elle était le cœur de sa vision : nous sommes les enfants de la Terre-Patrie, condamnés à nous découvrir frères ou à périr séparés.
Il y a une dimension du lien entre Edgar Morin et et le Maroc qui appartient à l’intimité, et qu’il a lui-même choisie de rendre publique dans la lettre ouverte qu’il m’a adressée en 2022. C’est lors du Festival de la Culture Soufie de 2009 qu’il a retrouvé Sabah, perdue de vue depuis des années, qui allait devenir sa compagne et son épouse. « Un appel du destin », écrivait-il, « qui me rapprochait plus que jamais de cette terre qui m’est si chère. »
La pensée comme éthique du vivant
Edgar Morin avait compris quelque chose que la modernité oublie systématiquement : la crise de notre temps est d’abord une crise de la pensée dans le sens le plus profond du terme.Nos catégories intellectuelles, cloisonnées et réductrices, nous rendent inaptes à saisir la complexité du réel — et donc inaptes à y répondre justement. Sa vie entière a été une lutte contre cette mutilation. La « Méthode », ses six volumes magistraux, n’est pas un système fermé mais une invitation permanente à relier ce que le monde a séparé : l’homme et la nature, la science et la poésie, l’individu et la société, la raison et l’âme. La complexité de l’être humain qui est à la fois être de raison et de passion, de logique et de mystère.
« Cette approche d’allier l’émotion esthétique, la notion du beau et du juste, à l’intellect et à la spiritualité — à toutes les spiritualités — pour déboucher sur de possibles actions communes, est au cœur de la nécessaire mise en œuvre de ce que j’ai appelé une pensée complexe … »
Il nous avait mis en garde contre la tentation de la simplification face aux crises. Il nous avait appris que la réponse aux extrémismes ne peut être un contre-extrémisme de la sécurité, mais exige une profondeur de culture et de spiritualité.
Restituer non seulement à la nature, mais aussi à la société humaine, sa dimension poétique.
Ce matin, en apprenant sa mort, j’ai pensé à ses nombreuses présences parmi nous dans le patio du Palais Batha dans la fraîcheur du matin où les conférenciers étaient adossés à un chêne majestueux qui traverse le temps.
Sa parole pourra-t-elle continuer à être entendue ? A nourrir nos mémoires (d’avenir aurais-je voulu dire) et nos pensées ?
Tel ce chêne longtemps abreuvé de ces paroles, témoin muet,qui s’étend dans ce patio pour relier les nourritures terrestres à celles du ciel .
Tu as été un sage laïque de notre temps et un poète de la vie.
Paix à ton âme cher Edgar.
Mes condoléances vont à toi chère Sabah et t’exprime ma plus chaleureuse compassion en ce moment si difficile.