société
El Jadida : quand les familles façonnent l’âme d’une cité et constituent sa richesse – Par Mustapha Jmahri
Photo datant de 1970, Joueurs et supporters de Difaa Hassani Jadidi (DHJ) à l’hotel Marhaba
Et si la véritable richesse d’El Jadida ne résidait ni dans ses plages ni dans ses terres agricoles, mais dans son tissu humain ? À travers une plongée dans l’histoire sociale de la ville, Mustapha Jmahri met en lumière le rôle déterminant des familles dans la construction d’une identité urbaine singulière. Entre héritages croisés, brassage culturel et transmission de valeurs, cette étude sur le capital social révèle comment des générations de lignées ont façonné l’esprit de la cité, bien au-delà de ses atouts matériels.

Mustapha JMAHRI
Auteur-éditeur des Cahiers d’El Jadida
Une ville née d’un projet humain
Depuis plus de trois décennies que je m’intéresse à l’histoire contemporaine d’El Jadida et de sa région, les Doukkala, je rencontre un discours récurrent sur ses atouts majeurs : l’agriculture et le tourisme balnéaire. De nombreuses sources y ajoutent également son patrimoine d’origine lusitanienne, incarné par la célèbre Cité portugaise classée au patrimoine mondial.
Pourtant, un élément essentiel me semble manquer à ce tableau, et c’est lui qui, à mon avis, fait toute la différence et a forgé la véritable richesse d’El Jadida : ses familles. Ce constat s’est imposé à moi au fil de mes recherches et de mes échanges avec des personnalités de tous horizons. Cette réalité est d'ailleurs palpable dans les récits des anciens de la cité ̶ qu’ils soient Marocains ou Mazaganais d’origine étrangère. J’avais d’ailleurs esquissé les prémices de cette réflexion, depuis 2010, dans deux ouvrages de mon projet éditorial : Chroniques secrètes sur Mazagan et Mazagan, mémoires partagées.
Au début de mes recherches quatre personnalités connues de la ville ont illustré au mieux ce rôle central des familles jdidies : Mustapha Bencherki (ancien élu), Hassan Bazwi (ancien n°2 de l’UMT), Driss Chakiri (ancien président du DHJ) et Mustafa Ennassiri (ancien conservateur). Leurs témoignages figurent dans mon ouvrage, Souvenirs marocains, El Jadida au temps du Protectorat (2008). Ils m’avaient raconté comment la ville d’El Jadida avait brillé grâce aux « familles raffinées » qui l’avaient habitée.
Une mixité fondatrice
La richesse d’El Jadida proviendrait donc des familles qui l’ont constituée depuis sa création il y a plus de deux siècles, en l’an 1820, date de la fondation officielle de la cité. Avant cette période, le territoire n’abritait que les vestiges de la forteresse portugaise, évacuée depuis 1769. Cette enceinte allait devenir l’embryon de la ville naissante et son premier quartier structuré. Le génie du sultan Moulay Slimane (1792-1822), l’instigateur de la constitution de cette nouvelle population, fut de concevoir celle-ci comme la véritable « dynamo » d'un port de Mazagan désormais ouvert au commerce international, notamment européen.
Ainsi, pour insuffler la vie au port et fonder la nouvelle cité ̶ deux projets indissociables ̶ , le sultan peupla la ville de familles musulmanes et juives venues d’Azemmour[1], alors chef-lieu de la région, ainsi que de familles issues des tribus voisines, notamment les Ouled Hcine et les Ouled Douib. Parallèlement, il ouvrit la ville aux négociants européens. Tandis que les familles azemmouries apportaient l’esprit citadin et le savoir-faire urbain, les membres des tribus locales constituaient la main-d’œuvre indispensable aux activités portuaires et agricoles.
Des commerçants originaires de Rabat, Fès et Tétouan rejoignirent rapidement ces premiers pionniers. De Fès et Rabat affluèrent de grandes lignées de commerçants (telles que les Barkallil, Benchekroun, El-Kadiri, Berrada, El-Mrini ou Lahlou), tandis que Tétouan et Salé fournirent les cadres de l'administration (notamment des oumana et des adouls), tels les Hassar, Bendriss, Serraj, Doudar et Benaboud. D'autres familles arrivèrent des provinces du sud des Doukkala, laissant leur empreinte dans des patronymes comme Serghini, Chiadmi ou El-Hihi du Souss.
Ce choix démographique, mûrement réfléchi, visait à ce que chaque composante de la population puisse jouer un rôle spécifique dans le développement de l'activité portuaire et économique de la ville.
L’historien Joseph Goulven dans son livre L’Établissement des premiers Européens à Mazagan au cours du XIXe siècle (1917), cite une note manuscrite d’un certain Séverac, datant de 1861, qui témoigne de cette diversité croissante. À cette époque, la population européenne, attirée par les perspectives commerciales, se composait de 70 Anglais (principalement de Gibraltar), 27 Espagnols, 11 Portugais, 6 Français et 2 Italiens. En parallèle, la population marocaine, musulmane et juive, s'élevait à environ 1 500 âmes. Les descendants de certaines familles étrangères se revendiquent fièrement mazaganais, leurs aïeux s’étant établis dans la cité dès le xixe siècle pour y demeurer jusqu’aux années 1950. Certains de leurs membres y sont enterrés. C'est le cas, entre autres, des familles de De Maria, Jacquety, Balestrino, Fabre ou encore Ansado.
Initialement, la majorité de la population résidait à l'intérieur de la Cité portugaise, qui constituait alors l'intégralité de la ville ou presque. En dehors de l’enceinte fortifiée, s'étendait un douar de noualas (huttes de roseaux et de paille) occupées par les classes les plus démunies ̶ un ensemble que certains écrits de l'époque coloniale qualifiaient, de manière péjorative, de "douar nègre".
Le creuset d’une identité cosmopolite
Par la force des choses, ce vivre-ensemble a fini par tisser, au fil du temps, des relations sociales et matrimoniales étroites. Ces liens de mariage, unissant des familles locales à celles venues d'autres provinces, ont cimenté l'identité de la cité. Les exemples sont légion, à l'image des familles Bencherki, Hcine, Jettou, El-Khatibi ou El-Ayoubi, dont les alliances illustrent parfaitement cette fusion entre racines doukkalies et apports extérieurs établis au fil des générations. Certains hommes préféraient d’ailleurs se marier avec des femmes azemmouries réputées, pour leur savoir-faire en matière de gestion familiale.
De cette façon, la cité a forgé sa propre culture, fondée sur l’esprit d’initiative, le respect mutuel et l’acceptation de l’Autre, portés par une volonté commune de progrès. Malgré la diversité de leurs origines, ces familles se revendiquaient comme « Ouled Lebled » (enfants du pays) ou « Mazaganais ». Bien plus que de simples noms dans un registre, elles apparaissent ainsi comme les véritables bâtisseuses de l'âme cosmopolite. Aziza Hassar-Belcadi, d’une famille connue d’El Jadida, a écrit un recueil de nouvelles L’Odeur de vanille (Rabat, 2006), qui dépeint l’atmosphère sociale chez les « familles raffinées ». Ses récits, situés entre les années 1950 et 1960, capturent ce mode de vie où l'élégance du comportement (Adab), la discrétion et la culture priment sur l'ostentation matérielle.
L’essor d’une élite
À l’arrivée du protectorat français, le tissu humain s’étoffa globalement, tant en quantité qu'en qualité. De nouvelles familles prestigieuses s’installèrent au gré des circonstances, telles que les El-Khatib (père algérien et mère marocaine), Hassar (de Salé), Boujibar et Azerkane (originaires du Rif), ou encore les Skirej (notamment le cadi Ahmed Skirej).
Sur le plan des infrastructures, la ville se dota d’équipements modernes : écoles, collège, cinémas, théâtre, parcs, salle couverte, terrain de sport et hôtels. Ce développement profita à une partie de la génération marocaine née entre les années 1920 et 1940. Malgré les restrictions imposées par le protectorat concernant l’accès des Marocains à l’enseignement, certaines figures nationales ont pu percer : Driss Chraïbi (chimiste de formation, mais écrivain de renom), Abbès Lahlou (disciple de Jacques Berque et premier directeur de l’Institut de Sociologie de Rabat), Mohammed Amor (ambassadeur, ministre et président de la CGEM), Abdelkrim El-Khatib (premier chirurgien marocain, ministre et chef de parti politique), Ahmed Laaberki (premier vétérinaire marocain formé en France), Latif Lahlou (l’un des premiers diplômés de l’IDHEC) et Taha Abderrahmane (philosophe influent du monde arabo-musulman).
Ainsi, de nombreuses familles de la petite bourgeoisie citadine, issues d’une notabilité davantage portée par le sens du devoir que par la fortune matérielle, ont patiemment formé leur progéniture à la culture et aux valeurs. Les noms sont légion : on pourrait citer, entre autres, les familles Hennioui, Benallal, Bouchtia, Abbadi, Khalifa Si Tibari, Tazi, Benkirane, Bentouila, Sdaiki ou Boumelha. Parallèlement à ces lignées, de grands Oulémas se sont illustrés dans la transmission de cet héritage éthique, à l’instar du Allama Chouaib Doukkali, fqih M’hammed Rafy, fqih Tadili, Si Driss Tachfini et Si El-Hettab.
Ce capital symbolique a également été enrichi par les familles juives marocaines, qui ont contribué au rayonnement de la ville au même titre que les autres composantes. Cet élément apporta son expertise précieuse en comptabilité, en gestion et en traduction, complétant ainsi l'ossature économique de la cité. La mémoire locale garde ainsi l’empreinte des familles Benatar, Abergel, Bensimon, Bensahel, Cohen, Bendellac, Acoca, Nahon et Ruimy.
Enfin, cet esprit d’appartenance a trouvé un écho chez des familles européennes, principalement françaises, profondément ancrées dans la vie de la cité. On se souvient de l’engagement des Delanoë, ce couple de médecins dévoués installé dès 1913, de Carpozen, le maître d'escrime, d’André Adigard des Gautries, pionnier du théâtre amateur au Maroc, du Docteur Antoine Paoletti ou encore du couple Dufour, bâtisseurs du premier cinéma moderne.
L’ensemble de la population marocaine, musulmane et juive, vivait sans distinction dans les mêmes quartiers : la médina, Derb El-Kelaâ, Derb Ghalef, Derb Sfa et Sidi Daoui. Mais, le quartier du Plateau, zone de villas, créé dans les années 1950, était réservé aux résidents français. En 1956, cette même génération jdidie fut amenée à occuper les postes libérés par le départ des Français au lendemain de l’Indépendance. Une petite cité comme El Jadida allait ainsi fournir au Maroc indépendant un vivier de personnalités de premier plan, parmi lesquelles le général Abdelhak El-Kadiri, le général Housni Benslimane, le Premier ministre Driss Jettou, ainsi que les ministres Mustapha Sahel, Tahar El-Masmoudi et Abderrahmane Sbai.
Le caractère cosmopolite d’El Jadida – issu du brassage historique de sa population, de son ouverture maritime via le port, ainsi que de l’acquisition des savoirs par une acculturation organisée en partie et des institutions d’enseignement – a façonné une identité singulière. Souvent qualifiée d’esprit des lieux, cette identité est le fruit d'une lente sédimentation de la population. Elle perdure aujourd’hui de différentes manières, notamment à travers le témoignage oral transmis par les aînés – largement recueilli dans mes écrits publiés – ainsi qu’à travers des empreintes indélébiles dans le paysage urbain. On retrouve la trace de ces familles portant le nom de lieux emblématiques : Derb Bendriss, Derb Lahlali, Jamaa Belhamdounia, kissarias Tazi et Nahon, Ksar Bacha Hamou ou encore Dar Lemseffrine – pour ne citer que ces quelques exemples d'un patrimoine qui demeure la mémoire vivante de la cité.
Valeurs en héritage
Ces familles marocaines, originaires d’Azemmour, de ses environs ruraux ou d’autres régions du Maroc, ont chacune bâti et enrichi, de génération en génération, le capital social et symbolique commun. Elles y ont insufflé un esprit d’appartenance, un engagement envers l’intérêt général, une compassion pour les démunis et une fidélité aux valeurs nationales. Mon propre parcours m’a permis de témoigner de deux comportements généreux de cette culture ancestrale, si soucieuse de sauvegarder la mémoire locale.
Le premier exemple nous est offert par le général Abdelhak El-Kadiri. En 2012, cette haute personnalité du Royaume prit l'initiative de saluer mon travail mémoriel, bien que nous ne nous connaissions pas encore. La lecture de mon autobiographie, À l’ombre d’El Jadida, l'avait particulièrement ému, notamment l'évocation de l’« École libre Tahdib » où il avait fait ses premières armes. Lors de notre rencontre à Rabat, il me confia une anecdote révélatrice : alors qu'il étudiait à Saint-Cyr, ses camarades français, persuadés que son patronyme l'affiliait forcément à Fès, s'entêtaient à lui prêter des racines fassies. Avec une assurance dénuée de tout chauvinisme, il leur répondait invariablement : « Je suis Jdidi. » Par cette affirmation, il revendiquait haut et fort l'héritage d'une famille ancrée à El Jadida depuis le xixe siècle, marchant ainsi dans les pas de son père, Si Abdelouahed El-Kadiri, figure de proue de l’Istiqlal sous le Protectorat.
Le second exemple est incarné par Si Abdelkrim Bencherki, figure emblématique des anciennes familles locales et président de l’Association des Doukkala. Il a apporté un soutien indéfectible et matériel à mon projet des Cahiers d’El Jadida. Voyant dans cette collection une œuvre d’utilité publique, il a été la cheville ouvrière de l'hommage vibrant qui m'a été rendu en juin 2025 (Voir S.N. Guessous in Quid.ma, 25 juin 2025).
Plus tard, en creusant le terme de « familles raffinées » employé par les anciens de la cité, j’ai compris qu’ils ne parlent pas de luxe ostentatoire, mais d'une aristocratie de l'esprit et du comportement. Cela renvoie à plusieurs dimensions précises : le savoir-vivre, l’Adab, la culture et l'éducation. Ces familles plaçaient l'instruction (religieuse, littéraire ou moderne) au-dessus de l'argent, la discrétion (la pudeur sociale), la sobriété et l'attachement aux traditions : Cela concerne aussi bien l'art de la table, la tenue vestimentaire (le soin apporté à une jellaba) que la préservation des rituels familiaux qui soudent la communauté.
Il est toutefois essentiel de rappeler que ce raffinement n’aurait pu s’épanouir sans la contribution de la majorité de la population, souvent modeste. Ces gardiens de l’ombre et des traditions — ouvriers, pêcheurs, artisans, employés ou domestiques — constituaient le socle vital de la cité. Par leur labeur quotidien, ils faisaient vivre la ville : ils nourrissaient les habitants, entretenaient les jardins, veillaient sur les maisons et les enfants, et animaient les marchés.
En somme, la richesse d’El Jadida est un tout indissociable : elle naît de sa situation géographique et de ses ressources agricoles, mais elle puise surtout sa force dans la symbiose entre son patrimoine matériel et l'âme de ses habitants, quelle que soit leur condition sociale. Cependant, le basculement urbain post-1980 - impulsé par l'explosion démographique, l’impact du port de Jorf Lasfar (ouvert en 1982), la grande sècheresse (1980-1984), la création de l’université Chouaib Doukkali (1985) et l’extension du périmètre urbain –provoqua un exode rural massif. Ce phénomène a muté la ville, passant d’une ville culturelle à une cité-dortoir. Comme l’a souligné le géographe Mohammed Naciri, la ville a glissé vers « une urbanisation sans urbanité ». Voyant leur capital social et symbolique se diluer dans la masse, les familles raffinées passèrent à l’anonymat ou presque.
[1] Issue de cette citadinité azemmourie, ma famille compta parmi les premières installées à El Jadida. Mes trois ancêtres paternels y ont exercé, de père en fils sur trois générations, la fonction de Raïss : capitaines de barcasses, gardiens d’une tradition maritime qui a marqué l’histoire du port.