société
Entre deux clichés – Par Abdelfattah Lahjomri
À travers deux photographies séparées par plus d’un demi-siècle, Abdelfattah Lahjomri livre une méditation sensible sur la transformation du monde scolaire et la permanence du rôle de l’enseignant, entre autorité d’hier et accompagnement d’aujourd’hui, sans jamais trahir l’essence de sa mission.
À travers deux photographies séparées par plus d’un demi-siècle, Abdelfattah Lahjomri livre une méditation sensible sur la transformation du monde scolaire et la permanence du rôle de l’enseignant, entre autorité d’hier et accompagnement d’aujourd’hui, sans jamais trahir l’essence de sa mission.

Abdelfettah Lahjomri
Quand le temps change l’habit sans changer le message
Quel est donc ce mystère qui fait que les visages de 1967 et de 2018, malgré la distance du temps, se rejoignent dans une même lumière ? Est-ce la prestance contenue dans les costumes sombres et les cravates, ou la sagesse qui se dissimule aujourd’hui dans la diversité des tenues et la pluralité des sourires ? La valeur de l’enseignant a-t-elle changé, ou bien seulement le langage à travers lequel il exprime sa mission ? Était-il hier une figure imposante, et aujourd’hui un compagnon de dialogue, ou bien est-il, dans les deux cas, resté le gardien fidèle de la flamme du savoir ? Et l’image, au fond, n’est-elle pas le témoignage que celui qui s’assoit au premier rang ou se tient à l’arrière porte le même fardeau : faire du tableau noir un horizon et de la classe un avenir ?
Une image en noir et blanc, une autre aux couleurs chaleureuses
Je ne connais pas l’origine de cette image, et peu importe qui l’a prise… l’essentiel réside dans ce que disent les visages. Les deux photographies passent de main en main comme la nostalgie circule dans la mémoire. Lorsque je les ai vues pour la première fois, j’ai eu le sentiment d’être face à une trace qui ne sollicitait aucune question ; elle me précédait dans le sens et déposait dans le cœur une étincelle d’étonnement qui ne s’éteint pas. Je ne me suis pas demandé dans quelle école elles avaient été prises, car ce qui m’a frappé n’était pas le cadre, mais le message contenu dans les visages. J’y ai vu des enseignants, certains disparus après avoir transmis le legs qui leur avait été confié, partis avec la sérénité d’une bougie qui a achevé de se consumer ; d’autres, encore présents, poursuivant leur chemin dans un silence digne, ayant accompli leur mission ou continuant à l’accomplir avec la lucidité de ceux qui en mesurent le poids.
L’image n’était pas un simple instant figé ; elle constituait une déclaration silencieuse sur un métier noble, sur des femmes et des hommes qui ont choisi de semer dans les esprits ce qu’ils ne récolteront pas forcément pour eux-mêmes. Son message profond est que l’enseignement n’est pas une fonction qui s’achève à la fin d’un cours, mais une empreinte qui s’étend dans le temps. L’enseignant, qu’il soit absent ou encore présent, habite la mémoire de ceux qu’il a formés, tel un pont invisible entre ce que nous étions et ce que nous pouvons devenir.
Deux images séparées par cinquante et une années, mais qui ne sont pas seulement les repères de deux époques : elles sont deux manifestes visuels d’une société en transformation, et du parcours de l’enseignement en passage d’un état à un autre.

L’enseignement s’y affirme comme une mission traitée avec sérieux et fermeté, animée d’une autorité comparable à celle du vêtement officiel
Dans l’image de 1967, on distingue une géométrie rigoureuse des postures, des costumes sombres et des cravates similaires, des robes aux lignes proches, des regards dirigés vers un même objectif avec assurance et gravité. Le corps y est discipliné, comme le prolongement d’une institution fondée sur la hiérarchie, l’ordre et la clarté. L’enseignement s’y affirme comme une mission traitée avec sérieux et fermeté, animée d’une autorité comparable à celle du vêtement officiel. Même la distance entre les personnes semble minutieusement calculée, comme si l’image affirmait que l’école organisait alors les comportements et fondait les valeurs avant même de délimiter les espaces.

Ici, l’institution ne se présente plus comme un édifice distant, mais comme un espace social ouvert, accueillant une pluralité de différences.
À l’inverse, l’image de 2018 offre une autre forme d’intimité. Aucune géométrie ne contraint la scène, seule la spontanéité se donne à lire dès le premier regard. L’uniformité disparaît au profit de la diversité : des tenues variées, des silhouettes différentes, des sourires multiples. Les couleurs s’affirment avec davantage d’audace : djellabas aux côtés de manteaux, voiles sous différentes formes, vestes en cuir, lunettes de soleil, rires à demi retenus, comme s’ils échappaient à la rigidité et jouaient avec l’objectif. Ici, l’institution ne se présente plus comme un édifice distant, mais comme un espace social ouvert, accueillant une pluralité de différences. L’enseignement ne se limite plus à une fonction officielle ; il devient une expérience quotidienne où se mêlent le professionnel et le personnel, le pédagogique et le social. Dans cette seconde image, on croit presque entendre le tumulte de la cour de récréation, sentir l’odeur du thé de la pause, percevoir la fatigue des années inscrite sur les visages.
Mémoire de l’école et dignité de ceux qui la façonnent
Entre les deux images se dessine une transformation profonde du sens de l’autorité et du savoir. En 1967, l’enseignant incarne une figure dominante dans la scène : posture droite, regard sérieux, distance nette avec l’élève. En 2018, l’autorité s’ouvre à un horizon plus large : l’enseignant devient partie d’un tissu social diversifié, confronté chaque jour aux défis contemporains, tels que la surcharge des classes et les mutations des valeurs. La prestance ne réside plus seulement dans l’apparence ; elle repose désormais sur la capacité d’adaptation, la patience et l’accompagnement.
Sur le plan du sens, les deux images nous racontent le passage d’une société en phase de construction de l’État national moderne, où l’enseignement constituait un outil central de fabrication du citoyen, à une phase de complexité sociale et culturelle, où l’éducation est désormais sommée d’accompagner la mondialisation et l’ouverture des valeurs. Dans la première, l’espoir apparaît comme un projet collectif organisé ; dans la seconde, il se distribue entre des individus, chacun porteur de sa propre histoire au sein de l’institution. Pourtant, un fil invisible les relie : la place au premier rang, le regard tourné vers l’objectif, et le désir de fixer l’instant. Les deux générations ont voulu inscrire leur présence dans la mémoire de l’école. Toutes deux ont cru, chacune à sa manière, que l’enseignement dépasse la simple fonction pour devenir une empreinte durable dans les esprits et les cœurs. Le temps a changé les tenues, les postures et le langage du corps, mais il n’a pas altéré l’essence du message.
Les deux images ne proposent donc pas une comparaison entre un “hier idéalisé” et un “présent ordinaire” ; elles sont les miroirs d’une société en mutation. Elles confirment que l’éducation est un organisme vivant, dont la forme évolue avec les contextes, tout en poursuivant un même enjeu : élever l’être humain vers un degré supérieur. Entre la rigueur du noir et blanc en 1967 et la chaleur des couleurs en 2018, s’étend ainsi le récit d’une nation qui éduque ses enfants tout en apprenant d’eux.
Le maître, conscience du temps et pont entre les générations
À y regarder de plus près, les deux images ne comparent pas tant deux générations qu’elles tissent une même épopée dont le titre serait : l’enseignant comme conscience du temps. En 1967, il se tient à la frontière du rêve national, gardien de la langue, semeur de rectitude et de discipline, bâtisseur d’une conscience qui se forme patiemment. La craie devient un outil de construction symbolique, avec lequel il trace les contours d’une nation qui apprend à se nommer. Sa dignité ne se réduit pas à l’apparence, mais traduit une idée claire : le savoir impose une responsabilité morale, et celui qui le détient s’engage à en préserver la valeur.
En 2018, l’enseignant n’est pas moindre, bien que son apparence ait changé. Une autre forme de grandeur s’y révèle : celle de la résistance dans un temps accéléré, où le tableau n’est plus la seule source du savoir, et où l’élève n’est plus un récepteur silencieux. L’enseignant contemporain dialogue au lieu d’imposer, écoute autant qu’il transmet, accompagne autant qu’il oriente. Il agit dans un espace plus complexe, où l’éducation ne consiste pas seulement à transmettre des connaissances, mais aussi à gérer les différences, à construire la confiance et à réparer des fractures sociales profondes.
Ce qui frappe, c’est que le message demeure identique malgré la transformation du langage visuel : dans la première image, l’enseignant affirme sa place par la prestance et la discipline ; dans la seconde, par la souplesse et la capacité d’inclusion. Le premier enseigne depuis la position du symbole, le second depuis celle du partenariat. Pourtant, tous deux appartiennent à une même lignée : celle de ceux qui croient que l’être humain est un projet en devenir.
Auprès de ceux qui éclairent l’obscurité
En 1967, l’enseignant ressemble à l’architecte qui pose les fondations ; en 2018, à celui qui restaure l’édifice et lui ouvre de nouvelles fenêtres. L’un et l’autre sont indispensables : il n’est pas de construction sans fondations, ni de fondations durables sans entretien et renouvellement. La valorisation de l’enseignant ne se réalise pas par la nostalgie d’une image au détriment d’une autre, mais par la reconnaissance de la continuité de son engagement à travers le temps. Les costumes et les djellabas ont changé, les coupes et les couleurs ont évolué, mais une constante demeure : ceux qui sont assis ou debout dans les deux images portent la même responsabilité, dissiper l’obscurité de l’ignorance et semer, dans chaque génération, la capacité de penser, de critiquer et de rêver.
À la lisière de cette réflexion, une conclusion s’impose avec clarté : l’enseignant ne se limite pas à une tâche quotidienne ; il inscrit une mémoire dans le temps et construit un pont reliant une racine qui ancre les valeurs à un horizon qui ouvre les possibles. Les deux images le disent avec une simplicité décisive : lorsque la société honore ses enseignants, elle élève ses propres standards et protège sa véritable chance de progrès.
Un message qui traverse le temps sans vieillir
Si le temps a transformé les couleurs et les traits, peut-il atteindre l’essence du message ? Et si les défis se sont multipliés, le statut de l’enseignant ne s’est-il pas élevé à la mesure de la charge qu’il porte ? Celui qui sème dans les esprits la graine de la question n’est-il pas digne d’être honoré ? Celui qui protège la langue d’une nation, sa mémoire et les rêves de ses enfants n’est-il pas le premier à mériter d’être préservé à chaque époque ? Et lorsque nous rendons hommage à l’enseignant, hier comme aujourd’hui, ne célébrons-nous pas en réalité notre propre capacité à devenir meilleurs que nous ne l’étions ?
Hommage à l’enseignant : c’est toi qui libères l’être humain de l’étroitesse de l’ignorance et lui remets les clés du monde.
À méditer… et à un prochain échange.