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La Citerne portugaise à Mazagan : L’étrange appropriation d’un monument historique (1889-1915) - Par Mustapha JMAHRI
Si la citerne a été récupérée par l’État depuis 1916, et classée monument national depuis 1919, d’autres biens de la veuve Desguins et autres étrangers rattachés à la citerne portugaise seront, plus tard, frappés d’expropriation par arrêté viziriel du 20 décembre 1943 (BO n°1630 du 21 janvier 1944). Il s’agit des salles voûtées contigües à la citerne qui furent aménagées en musée.
Au cœur de la cité portugaise d’El Jadida, la célèbre citerne du XVIᵉ siècle est aujourd’hui l’un des monuments les plus emblématiques du patrimoine marocain. Pourtant, son histoire a connu un épisode méconnu et pour le moins inattendu. À la fin du XIXᵉ siècle, ce chef-d’œuvre architectural fut détourné de sa vocation pour être utilisé comme fosse septique par une propriétaire privée. Les archives consulaires récemment exhumées permettent de reconstituer les coulisses de cette affaire qui dura près de trente ans.

Mustapha JMAHRI
Auteur-éditeur des Cahiers d’El Jadida
Une découverte dans les archives consulaires
L’épisode qui suit, je l’ai exposé pour la première fois dans l’émission culturelle télévisée Kan Ya Makane, diffusée sur la chaîne marocaine 2M en août 2024. Il s'agit d'une appropriation inattendue que j'ai découverte dans les registres manuscrits de la correspondance consulaire de Joseph de Maria, vice-consul à Mazagan (en fonction du 17 juin 1887 jusqu’à son décès le 5 mars 1918).
Ces documents nous ont permis de déceler les dessous de cette affaire. Les deux volumes avaient fini par échoir au Français André Adigard des Gautries, agent consulaire du 10 février 1936 à 1939. Le premier registre couvre la période du 22 novembre 1886 au 28 novembre 1904, tandis que le second s’étend du 2 janvier 1912 au 27 janvier 1919. En 2006, Aline Cousinery-Adigard (fille d’André), résidant à Marrakech, m’a confié ces registres pour mes recherches dans le cadre du projet « Les cahiers d’El Jadida ». Le jeudi 21 juillet 2022, j’ai procédé à la remise de ces archives, avec d’autres, aux Archives du Maroc à Rabat.
Mazagan, une ville ouverte au monde
Grâce à son port et aux richesses de son arrière-pays, la ville d’El Jadida-Mazagan a joué un rôle important dans l'ouverture du Maroc au monde extérieur. Cette ouverture a été à l’origine d’activités commerciales et maritimes intenses, de création de succursales d’import-export, de lignes maritimes, de banques et d’agences consulaires étrangères.
Une trentaine de consulats d'Europe et des Amériques s'établirent dans la ville de 1820 à 1960. Des agents consulaires européens y furent désignés pour représenter leurs pays respectifs (voir mon ouvrage Mazagan, deux siècles d’histoire consulaire, 2011). Une agence consulaire belge fut ouverte en 1857. Mais, en 1868, la Belgique décida d’élever son agence au rang de vice-consulat. Félix Edouard Guillaume Joseph Desguins fut nommé le 30 juin 1868 premier vice-consul de Belgique. Ce dernier avait également monté une maison de commerce « Desguins and Georges ». Desguins remplit ses fonctions, jusqu’à son départ définitif en 1879, alors que ses biens dans la cité portugaise dont deux maisons passèrent, en location aux mains des frères Redman, d’origine britannique.
Une appropriation inattendue du monument
Après le décès de Félix Desguins à Anvers en 1889, son épouse, madame Desguins, née Deschamps, désigna un administrateur pour ses biens et continua de bénéficier des loyers. Mais le problème qui se posa par la suite fut le suivant : comment cette dame avait-elle hérité de la citerne portugaise, bâtie au XVIème siècle, située au-dessous de ses immeubles pour la transformer en une gigantesque fosse septique. Cette spoliation inédite dura au moins une trentaine d’années soit depuis le décès de son mari jusqu’en 1915.
Les premiers échanges diplomatiques
À la lecture de ces archives on découvre que cette histoire commença à alimenter le courrier consulaire à partir du 1er décembre 1887, lorsque Joseph de Maria écrivit au ministre résident belge à Tanger : « Suivant vos ordres j’ai remis à M. Mortéo (vice-consul italien) la clef de l’immeuble Desguins ainsi que le document signé par Mme Desguins et légalisé par votre excellence ». Il répond aussi à une correspondance par laquelle on lui avait demandé « son appréciation sur la majoration qu’on pourrait exiger des locataires des immeubles de Mme Desguins sans risquer de voir désoccupé l’immeuble ».
Le vice-consul avait reçu les documents des créances de la succession Desguins ainsi que la lettre du ministre des affaires étrangères marocain destinée au gouverneur d’El Jadida. C’était des logements particuliers, mais le vice-consul belge était tout de même chargé de la perception des créances et avait des difficultés pour les percevoir auprès de certains locataires récalcitrants.
Cette affaire de location traîna jusqu’au mois d’avril 1888, quand la Légation belge à Tanger ordonna à Joseph de Maria de réclamer à son collègue Alfred Redman, vice-consul d’Angleterre à Mazagan, le solde des rentes en faveur de Mme Desguins. Il s’avéra aussitôt que cette dame avait fait une hypothèque sur une partie des immeubles lui appartenant en faveur de Ch. Murdock de Safi.
Auparavant, cet immeuble fut passé au crédit de Ernest Georges à la création de la firme « Desguins and Georges » comme mise de fond de sa part et ils continuèrent dans leur commerce jusqu’à la mort de celui-ci en 1879. L’hypothèque fut faite par ce dernier à Redman. À la liquidation de la signature sociale et ayant fini vers la moitié de la même année, Desguins présenta ses livres à Alfred Redman qui, après examen, lui livra un certificat de conformité montrant que l’immeuble était devenu propriété d’un sujet belge et son acquisition, par ce dernier, avait été approuvée par l’autorité britannique.
L’échange de courriers dura un certain temps entre les deux vice-consuls jusqu’au 12 août 1888. De Maria écrivit dans un courrier : « J’ai l’honneur de vous annoncer qu’Alfred Redman m’a remis le compte des rentes des propriétés de Mme Desguins échouées jusqu’au 31 juillet dernier ainsi que le solde des dites rentes. J’en ai avisé Mme Desguins pour la tenir au courant ». Après il n’y eut plus aucun signe sur cet immeuble jusqu’au 30 décembre 1903, quand de Maria écrit à Joseph Brudo, agent consulaire de France à Mazagan, pour lui remettre une lettre de Mme Desguins portant plainte contre Isaac Brudo, son locataire.
Le tournant du Protectorat français
Avec l’instauration du Protectorat français sur le Maroc en 1912, les choses prennent une autre tournure. Une administration locale et municipale moderne fut installée, avec le docteur Fréderic Weisgerber nommé contrôleur civil à Mazagan. Ce dernier coordonna la restauration des bâtiments et l’organisation de fouilles archéologiques dans la cité portugaise. Selon l’historien Laurent Vidal (in : Mazagào la ville qui traversa l’Atlantique, 2005, p.226) c’est surtout Joseph Goulven, docteur en droit et adjoint de l’administrateur des colonies Toupenay, chef des services municipaux de Mazagan, qui était la cheville ouvrière de cette vaste entreprise.
Une décision motivée par l’hygiène publique
Ces responsables locaux constatèrent que la citerne portugaise fermée et servant d’égout devint un problème de santé publique. Il fallait y remédier et ce fut ainsi que le 12 décembre 1915, le chef des services municipaux se présenta à la maison occupée par le Dr Labourde, propriété de Mme Desguins, pour prendre possession de la citerne qui était au rez-de-chaussée. Il était accompagné par ses employés avec un canot pour le faire descendre dans la citerne. Sur place, le gérant de l’immeuble exigea de produire la permission de Mme Desguins mais le chef des services municipaux l’informa que la citerne appartenait au Makhzen, il n’avait donc pas besoin de sa permission.
Le 18 décembre 1915, le vice-consul de France à Mazagan adressa la lettre numéro 118, à Joseph de Maria, vice-consul belge à Mazagan, où il lui fit part du fait que « la citerne avait été construite au temps de l’occupation portugaise, sur l’emplacement de la citadelle étant donné les matériaux qui constituaient les voûtes. Il est certain qu’elle était autrefois la propriété de la collectivité et Mme Desguins aurait à prouver qu’en acquérant un ou plusieurs immeubles au-dessus du sol, elle avait acquis également la citerne. Celle-ci se trouvait au-dessous de maisons appartenant à plusieurs propriétaires chacun d’eux alors pouvait en revendiquer une partie. En tout cas Mme Desguins n’avait qu’à produire ses titres de propriété ».
L’argument juridique avancé est que si la propriété du sol comporte celle du dessous et du dessus, la citerne en question ne peut être assimilée au sous-sol, puisque celui-ci renferme des aménagements établis dans un intérêt général et constituent, de ce fait, une propriété collective et non individuelle. C’est là, précise le chef des services municipaux, un point de droit qui était soumis à l’autorité judicaire. Il expliqua que « la mesure que j’ai du devoir prendre n’est que la mise à exécution d’un projet d’assainissement que la saison chaude avait fait remettre à la période actuelle. Des raisons nécessitent le curage de la citerne : cette nappe d’eau donne naissance à des myriades de moustiques qui se dispersent dans la ville sans que l’on puisse, en l’état actuel, supprimer l’éclosion des larves. De plus, quelques immeubles, ont la citerne comme évacuation des eaux et vidanges, d’où la constitution d’un foyer d’infection qui peut devenir un réel danger pour la santé publique ».
Le nettoyage et la redécouverte de la citerne
Le 22 décembre 1915, le comité d’hygiène de Mazagan se réunissait et dressa un procès-verbal officiel. Sous la présidence de Charles Roux, commandant le cercle des Doukkala, l’ordre du jour portait sur l’insalubrité de la citerne attenante à un groupe de maisons qui, pour la plupart, étaient revendiquées par Mme Desguins. Le procès-verbal mentionne les présents à la réunion : Selard, gérant le vice-consulat de France, Bonnet, ingénieur des Ponts et chaussées, Bourot, entrepreneur des Travaux publics, Levenard, directeur de la Ruche marocaine, Dr Labonnotte, médecin municipal, Dr Tissot, médecin de l’Assistance publique, Dr Pierre Delanoë, médecin des formations mobiles, Eugénie Delanoë, médecin à l’infirmerie ambulante, Haj Abbas Barkallil, commerçant, protégé français et Simon Znaty, commerçant, protégé français.
Le commandant ouvrit la séance en donnant lecture de la lettre du chef des services municipaux exposant l’insalubrité causée par la citerne, qui servait d’évacuation aux eaux de vidange de quelques maisons. Il remarqua que Mme Desguins, avait revendiqué la propriété de ce monument et s’était opposée à tous travaux de réfection.
Le chef des services municipaux adressa au vice-consulat de France une lettre dans laquelle il exposait que « cette citerne construite par les Portugais appartient assurément au Makhzen chérifien mais que si toutefois Mme Desguins produit des titres réguliers on ne lui contesterait pas ses droits mais on l’inviterait à faire elle–même les travaux d’assainissement proposés ». La commission émit à l’unanimité le vœu que les travaux nécessaires pour vider et assainir la citerne fussent entrepris sans délai et « sans se laisser arrêter par la réclamation de Mme Desguins dont la solution sera obtenue par les voies régulières ».
Joseph de Maria informa de la décision le chargé d’affaires de Belgique au Maroc établi à Tanger par lettre du 31 décembre 1915. Moins de deux mois plus tard les travaux furent réalisés. Les archives nous révèlent que le 7 février 1916, le vice-consul Joseph de Maria, effectua une visite des propriétés de Mme Desguins dont il était l’administrateur, et constata que la boutique louée à Moses Benatar était inoccupée. La municipalité avait obligé ce locataire à la quitter pour un délai de huit jours le temps d’effectuer les travaux. Un trou fut creusé dans le mur de sa boutique par lequel fut introduite une pompe mécanique de vidange. Ainsi l’on comprend aujourd’hui l’origine de l’amalgame qui prétend que c’est Benatar qui a découvert la citerne en voulant faire des travaux dans sa boutique. Alors que c’était la municipalité qui fit les travaux.
Un monument finalement préservé
Joseph Goulven, numéro deux des services municipaux de Mazagan, nous donne les détails de cette opération. Dans son livre La place de Mazagan sous la domination portugaise (Paris, 1917, p.226), il précise que des raisons d’hygiène ont amené le chef des services municipaux à se préoccuper du nettoyage de cette salle qui était devenue l’égout des habitants du quartier. Lorsque ce travail fut entrepris le 23 janvier 1916, il s’agissait non seulement d’écouler une masse d’eau de 2 500 m3, mais encore d’enlever une épaisse couche de vase noire mêlée de pierres et de détritus. Le nettoyage fut terminé le 30 avril, ayant nécessité 997 journées d’ouvriers et 2 300 tombereaux pour l’enlèvement des matières, soit environ 1 150 m3.
Denise Valéro-Boulet signale dans son livre Histoire des ruines portugaises au Maroc (Casablanca, 1952) que la municipalité dut entreprendre de grands travaux de nettoyage avant d’en révéler aux visiteurs les beautés cachées. Mais jusqu’aux années 1920, la citerne resta fermée. Toute visite était subordonnée à l’obtention d’une autorisation du commissariat de police.
L’écrivaine suisse Grethe Auer qui a vécu à Mazagan de 1898 à 1904 témoigne dans sa biographie en allemand Wenn ich mein Leben betrachte (1995), qu’à son époque la visite de la citerne était compliquée voire impossible : « On ne pouvait y accéder que par le jardinet de la mission franciscaine et de plus on ne pouvait jeter qu’un coup d’œil sur l’intérieur boueux. À la longue on avait détruit les petites ouvertures qui servait à pomper l’eau et elles avaient fini par être murées car elles expiraient la peste ».
Si la citerne a été récupérée par l’État depuis 1916, et classée monument national depuis 1919, d’autres biens de la veuve Desguins et autres étrangers rattachés à la citerne portugaise seront, plus tard, frappés d’expropriation par arrêté viziriel du 20 décembre 1943 (BO n°1630 du 21 janvier 1944). Il s’agit des salles voûtées contigües à la citerne qui furent aménagées en musée. Les propriétaires en étaient des Européens, anciens de Mazagan : les héritiers de la veuve Desguins, les héritiers Carrara et les héritiers Élias Butler.
La citerne (cisterna) est une vaste cave, pur chef-d’œuvre architectural de style gothique-manuélin. Ce monument a fasciné des artistes de renommée mondiale et fut utilisée en 1949 par le réalisateur américain Orson Welles lors du tournage du film Othello d’après l’œuvre de William Shakespeare.