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L’autre Marrakech – Par Seddik Maaninou
Du haut d’Argana qui sert la Tanjia et surplombe la place publique la plus étrange au monde on redécouvre conteurs, charmeurs de serpents, marchands, cafés, restaurants, miséreux, badauds, vendeurs ambulants, touristes, fous mystiques… Un théâtre vivant qui, chaque soir, rejoue la même pièce depuis des siècles.
À travers un récit sensible et teinté d’ironie douce, Seddik Maaninou nous offre une traversée amusante et amusée de Marrakech, celle qu’on ne voit pas sur les cartes postales. Entre souks enflammés, dîner feutré hors du temps et souvenirs marqués par le drame, le texte explore les contrastes saisissants d’une ville éternelle et changeante, où la convivialité populaire côtoie les raffinements luxueux, et où l’histoire affleure à chaque coin de rue.

En pénétrant dans le souk traditionnel de Marrakech, on a l’impression d’entrer dans la grotte d’Ali Baba. On y trouve de tout et de rien. Les marchands vous accueillent avec chaleur et disponibilité. À la fin, vous vous retrouvez souvent à avoir acheté des choses dont vous découvrez, une fois rentré chez vous, que vous n’avez aucun besoin… Mais l’ambiance pousse à la dépense. Le commerçant marrakchi est affable, souriant, habile parleur. Il annonce un prix de cent et vend pour cinquante.
On appelle cela, au Machrek, le « bazar ». J’ai visité ces souks anciens à Téhéran, à Istanbul, à Damas, au Caire. Tous ont une histoire, un rôle, en temps de prospérité comme en période de crise. Mais le souk de Marrakech a une saveur particulière, ou du moins est-ce ainsi que je le ressens
Depuis des siècles, des centaines de milliers d’artisans, d’ouvriers, de commerçants se sont succédé dans ces ruelles étroites. Ils y ont vécu, créé, et ont été témoins du passage des dynasties, de règnes justes ou tyranniques… Tout cela a fait de Marrakech une terre de « Bahja », de joie. Les habitants y vivent dans une sobriété digne. Au milieu de la foule et du tumulte, des milliers de touristes affluent, découvrent, échangent avec les commerçants dans une multitude de langues, rient, marchandent, sont accueillis avec chaleur.
Chuchotements... et addition salée
À quelques centaines de mètres de là, j’avais réservé pour dîner. La chaleur étant écrasante, je n’ai pas été surpris de voir les clients presque nus. Ce restaurant n’a pas d’équivalent dans la capitale. Lumière tamisée, musique douce, décoration mêlant raffinement et élégance… et une clientèle très particulière, par sa tenue, sa langue, son allure.
Une jeune femme d’une vingtaine d’années m’accueille avec sourire et pudeur, vêtue d’un habit ample qui laissait deviner une silhouette fine. Elle nous conduit, mon épouse et moi, vers une table située sur la gauche du restaurant. Je me suis demandé si l’entrée de ce lieu ne nécessitait pas un visa Schengen… Ici, on ne parle pas, on chuchote. On ne mange pas, on savoure. Les plats sont gigantesques et les mets minuscules, raffinés, délicieux. Je choisis ce qui me semblait appétissant sans vraiment savoir ce que j’avais commandé : pour comprendre le menu, il faut au moins un bac +5, avoir fait une grande école hôtelière, et maîtriser plusieurs langues… Et encore, il n’est pas toujours certain de comprendre de que c’est en hors d’oeuvre ‘’un voile de vapeur sur un matelas d’Eden frais’’.
Autre détail : aucun prix n’est indiqué. On attend la fin pour découvrir la vraiment douloureuse.
Ici, l’argent importe peu. L’essentiel, c’est de profiter du moment, de boire, d’échanger des chuchotements, de montrer ses habits et d’expose son corps. Ils vivent dans un autre monde, à mille lieues du souk traditionnel, où l’on marchande quelques dirhams. Sous ces lumières tamisées, je ne saurais dire ce que j’ai mangé, mais je me souviendrai longtemps du montant de l’addition….
La tanjia marrakchia
Sur la place Jamaâ El Fna, j’ai l’habitude de boire un jus de citron, puis de déguster une « zlaffa de boubouche » (escargots). Mais cet autre soir, j’ai décidé de dîner une tanjia marrakchia.
Bien que j’aie visité plusieurs fois la cité des Sept Saints, il m’arrive encore de redécouvrir le plaisir simple de cette spécialité locale. J’ai choisi un restaurant avec vue sur Jamaâ El Fna, et au premier étage, j’ai commandé ce que ma mémoire gastronomique réclamait.
Ce restaurant surplombe la place publique la plus étrange au monde : conteurs, charmeurs de serpents, marchands, cafés, restaurants, miséreux, badauds, vendeurs ambulants, touristes, fous mystiques… Un théâtre vivant qui, chaque soir, rejoue la même pièce depuis des siècles.
C’est dans ce restaurant qu’il y a dix ans eut lieu une tragédie : un attentat frappa l’établissement « Argana ». Le roi en personne s’était alors déplacé, rassurant les habitants et déclarant que le restaurant serait reconstruit et que le Maroc vaincrait le terrorisme. Ce drame, comme en 1994 l’attentat d’Atlas Asni, avait ébranlé l’image de Marrakech et mis à mal ses ambitions touristiques… Mais la dignité des Marocains triompha de la haine et de l’extrémisme et la cité ocre a sept vies.
La tanjia arriva. L’employé ôta le papier épais qui l’enveloppait, prononça quelques formules de bénédiction, sourit et nous servit ce mets savoureux.
J’ai savouré sans compter, et comme à chaque retour à Marrakech, j’ai senti le Maroc dans sa profondeur comme nulle part ailleurs.