Le combustible de la discorde – Par Seddik Maaninou

Le combustible de la discorde – Par Seddik Maaninou

Notre pays est donc malade de ses enfants que rejettent l’école, se révoltent contre leur famille et perdent foi en leur patrie

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Après deux mois et demi de maladie, Seddik Maâninou reprend la plume. À la douleur intime répond une inquiétude pour le pays : si la démarche d’étudiants soucieux de comprendre les institutions marocaines lui redonne espoir, le désarroi des jeunes qui ont tenté de rejoindre Sebta lui inspire la crainte de nouvelles explosions.

Seddik Maâninou

J’ai cessé d’écrire et de lire pendant deux mois et deux semaines, frappé à l’improviste par la maladie… Je suis resté chez moi, souvent allongé sur mon lit, aux prises avec une douleur aiguë qui m’épuisait et accentuait mes tensions et mes insomnies.

La vieillesse

À mon âge, je me suis demandé : pourquoi ce tourment, pourquoi cette souffrance, alors que j’ai besoin de repos et de calme pour affronter les maux de la vieillesse et leurs multiples conséquences ? Pourquoi s’obstiner à m’imposer une épreuve supplémentaire aussi rude, quand la vieillesse est déjà une épreuve à l’issue imprévisible, qui s’achève toujours par le départ ? Je souhaitais partir paisiblement, en douceur, plutôt que dans la douleur et l’isolement.

J’ai consulté plusieurs médecins généralistes et des spécialistes de différentes disciplines. J’ai subi des examens dont les résultats m’importaient peu, tant qu’ils ne répondaient pas à mon attente : mettre fin à cette douleur atroce que je ne parvenais ni à affronter ni à en supporter les effets.

Peu à peu, j’ai réussi à faire face à la tempête en m’inclinant devant elle, comme, dans ma jeunesse, je pliais devant les vagues déchaînées… Je me suis souvenu des jours du Covid, de ces semaines passées à la maison et de toutes les précautions qui avaient fait de moi un prisonnier, loin de ma famille et de mes amis.

Mais le Covid avait été moins cruel que cette maladie. Durant la crise sanitaire, malgré le danger qu’elle représentait, j’avais pu suivre les événements.

Cette fois, ma situation était plus pénible encore : le sort s’acharnait contre moi, m’empêchant de pratiquer mon exercice quotidien préféré… lire et écrire.

Les questions

Dès que je me suis rétabli, j’ai reçu une invitation d’une association fondée par des étudiants de l’Université Mohammed VI des sciences et de la santé. Elle entend « rapprocher les jeunes des questions que vit le Royaume ». Ses membres expliquent : « Nous cherchons à développer une culture politique et citoyenne qui permette aux jeunes de mieux connaître leur pays, ses institutions, les transformations qu’il connaît et les défis auxquels il fait face. »

Un groupe d’étudiants de cette université est venu chez moi, avec son matériel et ses spots d’éclairages. J’ai répondu à de nombreuses questions sur les élections législatives du 23 septembre… C’était avant leur tenue. Les questions suivaient un fil chronologique, depuis les élections de 1963 jusqu’à l’échéance actuelle, en passant par les scrutins successifs. Elles étaient précises. Mes réponses m’ont permis de retracer la riche expérience constitutionnelle du Maroc, de la Constitution de 1962 à celle de 2011, des Parlements à une chambre à la bicaméral, au fil de treize législatures…

J’étais heureux de cette initiative. J’ai vu dans les jeunes de cette université singulière un exemple de ce dont le Maroc a besoin pour bâtir un État moderne, fidèle à ses racines civilisationnelles et à la diversité de ses expériences, tout en s’ouvrant à l’avenir et à ses défis.

Sans espoir

Au plus fort de la maladie, j’ai suivi les événements survenus aux abords de Sebta. Ils avaient pour acteurs des enfants et des jeunes désorientés, en colère, pessimistes, qui avaient abandonné l’école, s’étaient révoltés contre leur famille et avaient perdu tout espoir dans leur patrie. Ils avaient formé un puissant courant, tournant le dos au pays et risquant leur vie à la recherche d’un avenir incertain.

Cette frange de notre jeunesse constitue un mal national douloureux, que nous n’avons pas su soigner et dont nous avons tardé à mesurer la gravité, jusqu’à ce qu’il explose comme une bombe à plusieurs têtes. Elle restera le témoin de notre échec à lui faire une place et à l’aider à s’en sortir.

Je suis certain que les événements de Sebta ne seront pas les derniers, que d’autres viendront rejoindre leurs victimes, et je crains que d’autres soubresauts ne se produisent dans d’autres régions de notre pays… Ces enfants qui sont les nôtres… sont transformés en combustible de la discorde…

J’en suis à douter de l’existence d’une solution pour ces millions de jeunes égarés, sans boussole, accrochés aux rêves et aux mirages des réseaux sociaux, qui nourrissent leur haine et les poussent davantage vers la violence. Notre pays est donc malade de ses enfants que rejettent l’école, se révoltent contre leur famille et perdent foi en leur patrie. Et pour l’instant nos médecins ne semblent pas avoir le remède miracle.

Pardonnez-moi de vous retrouver sur cette note de tristesse. La vérité est qu’au plus profond de moi, la douleur de mon pays me fait plus mal encore que celle que j’ai éprouvée pendant ma maladie… Peut-être a-t-elle été attisée par celle-ci.

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