Les jeunes : des rêves en suspens – Par Mohammed Noureddine Affaya

Les jeunes : des rêves en suspens – Par Mohammed Noureddine Affaya

Les recherches sur le jeunesse montrent à quel point cette catégorie sociale est difficilement saisissable : La jeunesse a-t-elle vraiment un sens du point de vue sociologique ? Constitue-t-elle un groupe suffisamment homogène, du point de vue des opinions et de ses aspirations, eu égard à d’autres typologies dont on a plus largement éprouvé la consistance ?

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Le Maroc ne manque ni de jeunesse ni de talents, mais de véritables études capables de les comprendre et d’un véritable projet capable de les inclure. Dans cette réflexion dense et critique, Mohammed Noureddine Affaya, philosophe, membre de l’Académie du Royaume ; interroge la place accordée aux jeunes dans le modèle de développement national et les études cons         crées à l’analyse du Maroc et des Marocains. En convoquant la sociologie de Bourdieu, de Paul Pascon et de Abdelkébir Khatibi, et la mémoire des élites fondatrices du pays, l’auteur plaide pour une refondation du regard porté sur la jeunesse marocaine, entre désenchantement social et quête de sens collectif.

Mohamed Noureddine Affaya

L’échec du « modèle de développement » était annoncé officiellement. Les décideurs ont reconnu ses limites, voire les impasses des politiques publiques suivies durant les deux dernières décennies. Un « nouveau modèle de développement » fut élaboré, grâce à l’intelligence collective des marocains, et adopté. Une question cruciale s’impose de nouveau : Pourquoi les décideurs sollicitent la production d’excellentes feuilles de route pour « un Maroc possible » et leurs mises en œuvre se bloquent, se détournent ou échouent ? Quel regard portons-nous sur la jeunesse dans cette production ? Et quels rôles pourrait-on prévoir à cette frange de la société dans toute autre projet possible pour la faire sortir de la désespérance et lui rendre l’avenir encore désirable ?

On a toujours qualifié le Maroc de pays de jeunes. Il est considéré comme une société qui ne cesse de produire un capital humain riche et diversifié et qui emmagasine des compétences porteuses d’initiatives créatrices, souvent menées par les jeunes. Cependant, les auteurs de ce constat, objectif ou discursif, ne se posent presque que rarement la question de savoir si cette jeunesse constitue un problème ou une ressource et un « capital humain » susceptible d’être investi dans la modernisation du pays, ou bien elle évoque une couche de la population condamnée à la marginalisation, à l’exclusion et à la contestation ?

 Si on trouve de plus en plus de Marocains engagés dans des responsabilités au sein des organismes et entreprises à l’échelle internationale, on est frappé par le sentiment de désenchantement de la nouvelle génération de jeunes dans leur propre pays, à cause des formes de blocage, de manque d’opportunités et d’inégalités de chance, de sentiments de mépris, surtout lorsqu’on est issu de milieux modestes ou pauvres.

Or, que signifie être jeune aujourd’hui au Maroc ? Comment aborde-t-on la question de la jeunesse dans les écrits dédiés à cette catégorie de la société ? Et quel horizon politique pourrait être adopté pour gagner sa confiance et permettre son inclusion ?

En effet, la jeunesse ne devient un objet d’analyse et d’intervention qu’à partir du moment où la société produit un discours pragmatique à finalité opératoire sur elle-même, et où elle interpelle la pertinence du concept de jeune en montrant que la jeunesse n’était ni une catégorie d’âge, ni une catégorie sociale. Lorsqu’il s’agit de définir cette catégorie de la population, l’appréhender comme une question et un problème, cela ne va pas de soi. Car l’amplification de l’image de la jeunesse comme âge symptomatique des changements sociaux et comme une période de la vie instable et indomptable a, non seulement, été consacrée par la littérature, mais aussi par les sciences sociales et humaines, qui ont grandement approché et approfondi les grandes questions sur l’inclusion ou sur les formes de déliaison et d’exclusion des jeunes dans le corps social.

Les recherches montrent à quel point cette catégorie sociale est difficilement saisissable : La jeunesse a-t-elle vraiment un sens du point de vue sociologique ? Constitue-t-elle un groupe suffisamment homogène, du point de vue des opinions et de ses aspirations, eu égard à d’autres typologies dont on a plus largement éprouvé la consistance (position sociale, capital culturel ou économique, etc.) ?

Pour Pierre Bourdieu «la jeunesse n’est qu’un mot », considérant que l’âge est « une donnée biologique socialement manipulable »: la jeunesse et la vieillesse ne sont pas identifiables dans l’absolu, car elles sont construites socialement. Le vocable de jeunesse constitue en soi «un abus de langage sous le même concept des univers sociaux qui n’ont pratiquement rien en commun» (Questions de sociologie- 84). Selon Bourdieu, cette manipulation serait conduite par les plus âgés, qui voudraient tenir à l’écart du pouvoir (économique ou politique) les jeunes générations. En un mot, il n’y a pas une, mais plusieurs jeunesses, aussi éloignées les unes des autres que peuvent l’être les différentes classes sociales.

Considérant que les définitions administratives, biologiques ou statistiques habituelles de la jeunesse comme arbitraires, les sociologues ont tout simplement changé d’approche, en s’intéressant à ce qui est appelé le passage à l’âge adulte. Ils retiennent ainsi le concept d’ « entrée dans la vie adulte » pour étudier d’abord les conditions sociales, professionnelles, matrimoniales et résidentielles d’un tel passage. Aujourd’hui, la plupart des travaux sur le sujet partent du principe que la jeunesse est une période au cours de laquelle l’individu change de statut. Ce changement de statut se décline en deux types de transition: le passage de l’école au travail et le passage de la famille d’origine à celle que l’individu va lui-même fonder.

L’un des acquis de ces études est de considérer la jeunesse, période intermédiaire entre l’enfance et l’âge adulte, comme « un produit de la modernité ». Il s’agit d’un âge qui se construit selon un mode conforme aux changements profonds de structuration du lien social, de reproduction des sociétés, de rapports entre les individus et les institutions, et de définitions du système de valeurs. Cette thèse peut être étayée par des exemples relatifs aux transformations des conditions d’encadrement de la jeunesse. Si dans les sociétés traditionnelles, la jeunesse est encadrée par des droits et des interdits explicites, et séparée du monde des adultes, dans les sociétés modernes, c’est dans les milieux juvéniles que se forment les nouvelles pratiques des étapes d’entrée dans la vie adulte et d’inclusion dans les mondes du travail et des responsabilités.

Au-delà de la complexité des approches, la volonté de traiter les jeunes a imposé la distinction de plusieurs champs disciplinaires, la mise en évidence de différents domaines et de nombreuses postures ; l’objectif étant de considérer les jeunes dans leur dynamique et dans leur articulation avec leur environnement global.

 Le Maroc, durant les années quarante du XXème siècle, a été souvent animé par une élite composée de jeunes. Ceux qui ont signé le manifeste de l’indépendance en 1944 étaient, dans leur majorité, âgés entre 18 et 24 ans. La génération de l’indépendance, engagée dans la reconstruction de l’État national, était aussi guidée par des jeunes. Les jeunes élites ont souvent adhéré à des mouvements pour la défense des principes de liberté, de justice, de démocratie, qu’ils soient influencés par des philosophies contestataires et d’utopies révolutionnaires, surtout durant les années 70 et 80, ils espéraient, de différentes manières, les implanter dans la société.

  Or, ce sujet est rarement étudié par les chercheurs marocains d’une manière régulière. Malgré la prolifération des centres d’études en sciences sociales et humaines ces dernières années, on observe un grand décalage entre la vitesse des changements que connaît la jeunesse et les efforts intellectuels pour les saisir et les comprendre. Jacques Berque et Paul Pascon avaient constaté, depuis longtemps, que la société marocaine est « sous-analysée ».

 Abdelkbir Khatibi, de son coté, considérait que cette société n’est pas seulement « sous-analysée », mais que les analyses proposées sont souvent « déformées ». C’est pourquoi une nouvelle approche, et a fortiori une nouvelle vision de la jeunesse s’avère urgente dans la construction d’un Maroc qui connaît une véritable transition démographique, un changement générationnel et une impasse réelle quant à son «modèle de développement ».

   Deux types de travaux ont caractérisé la recherche marocaine dédiée à la jeunesse : le premier est réalisé par des institutions officielles ; le deuxième et le résultat des études menées par des chercheurs et des universitaires. Les enquêtes produites par les institutions étatiques octroient un intérêt particulier aux réalités qui sont en rapport avec les orientations publiques dans les domaines de l’éducation, de l’emploi, de l’habitat, du sport et de la santé, alors que les travaux académiques s’intéressent, en plus de ces préoccupations majeures de la jeunesse, aux représentations, aux valeurs et aux attitudes des jeunes à l’égard des grandes questions qui les interpellent comme la politique, la religion, l’économie et la culture.

Cependant, ces résultats et convictions collectives affichées ont été souvent perverties par des résistances politiques et des blocages institutionnels et culturels. Le désenchantement s’est installé et les expressions de désespérance ont commencé à voir le jour sous formes de désirs d’exil, d’émigration, de distanciation par rapport au système politico-social dominant ou de contestation.