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Ramon Tortajada (1942-2026) : La splendeur de la pensée économique - Par Rédouane Taouil
Durant de longues années, Ramon Tortajada a assuré des cours magistraux d'Analyse économique et d'Histoire de la pensée centrés sur l'étude de la structure logique des théories ou de leurs représentations formelles sous forme de modèles
Par Rédouane Taouil
Il est des enseignants dont les cours donnent à saisir des concepts, à articuler les énoncés, à comprendre leur pouvoir de façonnement de la société, et dans le même geste, à s'étonner, à questionner, à se déprendre de la vulgate et des sentiments de réalité, à être conscient des exigences de la mémoire.
On se souvient volontiers des noms de tels enseignants quand il est question des défis auxquels est confrontée aujourd’hui l'acquisition des savoirs et des savoir-faire suite à l'emprise numérique. Le mobile de Ramon Tortajada, qui a participé à la formation de nombreuses générations d'étudiants marocains à la Faculté des sciences économiques de Grenoble, était de décrire, avec une rigueur passionnante, les traditions de pensée économique en faisant de ses hérauts des contemporains. « Pour décider où nous voulons aller, n’oublions pas d’où nous venons », affirme Jean-Marc Lévy-Leblond dans un plaidoyer en faveur d’un savoir doté de mémoire.
Durant de longues années, Ramon Tortajada a assuré des cours magistraux d'Analyse économique et d'Histoire de la pensée centrés sur l'étude de la structure logique des théories ou de leurs représentations formelles sous forme de modèles. À cet égard, il s'attachait à initier les étudiants à la fréquentation des textes des grands auteurs fussent-ils difficiles comme ceux de Sraffa ou de Debreu, et à favoriser la réflexion conceptuelle sur les enrichissements et les reprises, les enveloppements et les ruptures autant que sur les principes de méthode. Membre de sociétés savantes notamment l’Association Charles Gide, de comité de rédaction de revues et coordinateur d’ouvrages collectifs, il a veillé à la promotion de recherches ayant largement étoffé le réexamen des contenus et de la trajectoire de l'analyse économique. Ses travaux menés en économie de l'éducation dans les années 1970 et 1980 fournissent des ressources critiques à l'endroit du concept de capital humain, tenu aujourd’hui pour un acquis primordial de l’économie de la croissance, et de la représentation du marché du travail qui sert de support à la définition des politiques d’emploi. L'ouvrage coécrit avec Bruno Lautier, École, force de travail et salariat, publié dans la collection « Intervention en économie politique » (1) des Presses Universitaires de Grenoble et Maspero, est emblématique de l’essor de la critique immanente de la théorie du capital et de la fonction de production, de la croix marshallienne, du renouveau de l'économie classique et des relectures de Marx.
Ramon Tortajada est l'auteur de divers articles ayant contribué à reconsidérer l'Économie sur la base de la distinction entre approche réelle et approche monétaire héritée de joseph Schumpeter. On lui doit sans doute l'intérêt insigne porté à Recherche des principes de l’économie politique de James Steuart qui se distingue par la primauté octroyée à la monnaie. Ses études des thèmes du rapport salarial, du taux d'intérêt ou des sentiers escarpés de l’économie de Keynes et de ses reformulations, dont les implications du point de vue de l'économie standard ont valeur heuristique, relèvent du même angle de vue.
Sous la plume de Ramon Tortajada, l'Économie est par vocation une discipline de débats. A l'aide d'une démarche qui tient compte du contexte de découverte tout en privilégiant le contexte de justification des enchaînements argumentatifs, il a revisité la controverse Malestroit-Bodin, la querelle de l'usure et la vision de Saint Thomas d'Aquin, le Tableau Économique de Quesnay ou l’existence de « lois naturelles » régulant les marchés. D'une curiosité insatiable, il s'est employé à scruter la mise en équation de l'équilibre, inspirée de la physique, par Nicolas- François Canard dans son mémoire soumis à l’Institut en 1801 qui sera vue comme la première tentative de conception mathématique du marché concurrentiel.
Par ces temps de désintérêt de la théorie, d’avalanches de données et d’accélération de substitution du computer à l’homo sapiens, visiter ou revisiter l’œuvre de Tortajada vaut le détour. On y retrouve sa générosité de partageur d’idées et d’enthousiasmes et son talent de serviteur patient de sa discipline dans l’esprit de Roland Barthes : « nul pouvoir, un peu de savoir, un peu de sagesse, et le plus de saveur possible ».
- Animée par Carlo Benetti, Claude Berthomieu, Suzanne de Brunhoff, Jean Cartelier et Christian Palloix, cette collection s’est illustrée par l’accent mis sur la centralité de la théorie, comme faisceau de concepts de propositions d’analyse organisés selon des règles de combinaison et de déduction, et par l’application symétrique de la critique interne à toutes les approches. Elle a joué notamment un rôle primordial dans l’intégration dans les enseignements du débat des deux Cambridge à propos du capital et du taux de profit. Le confinement de ce débat dans l’oubli témoigne avec éloquence de la pertinence la sentence de Jean-Marc Lévy-Leblond. Malgré ses failles, la fonction de production a poursuivi sa carrière dans les théories de la croissance endogène, signe que l’oubli conduit à escamoter les limites logiques.
