société
Sahara : 50 ans après, un ancien gauchiste raconte sa Marche
Le groupe mythique de la mouvance ghiouane des années 1970 dont l’une des chansons, La3youne 3aniya est l’un des titres phares de la ferveur artistique sans précédent et à ce jour inégalée, qui a accompagné la Marche Verte
Cinquante ans après la Marche Verte, Abdelaziz Tribak, ancien militant marxiste-léniniste du mouvement Ilal Amam, revient sur un moment qu’il n’a pas vécu sur le terrain, mais qui a bouleversé ses convictions politiques. Dans un récit à la fois personnel et historique, il raconte comment cette épopée nationale a fissuré les certitudes de toute une génération militante et ouvert la voie à une autre lecture du patriotisme marocain.

Abdelaziz Tribak
Il y a 50 ans, le Maroc avait raison pour récupérer son Sahara, et ce fut la Marche Verte, un coup de génie de Feu Hassan II. Le Maroc a toujours raison 50 ans après, en "imposant", doucement mais fermement, son plan d'autonomie pour son Sahara, et c'est le monde entier qui le reconnaît… moins un groupe de dinosaures orphelins d'un mur. Ayant raté 1975, j’ai vécu 2025 à plein tube !
Le dogme contre la nation
En 1975. Je n’ai pas eu la chance d’assister à cet instant unique de l'Histoire, où un peuple se lance à l'unisson vers un même objectif. A l'époque, j'étais un militant sous une autre d'identité portant un pseudo dicté par la clandestinité, « facile » à retenir (Mohamed Sahel). Je vivais dans un quartier populaire de Casablanca, Jamila1, en spartiate et dans une quasi solitude. Loin du milieu estudiantin d'avant 1973, en plus des arrestations continuelles qui grignotaient notre organisation ("Ilal Amam"). Contrairement à l'idée d'invincibilité qu’elle projetait d'elle-même, j'avais personnellement des doutes et beaucoup de question comme un bon nombre de camarades (dont certains avaient déjà décroché).
la Marche Verte a été une grosse gifle pour nous, les "marxistes-léninistes" d'Ilal Amam. Ce « Peuple », dont nous prétendions être l'avant-garde et les porte-parole, était là dans les rues exhibant une fougue patriotique qu’on peinait à imaginer. Et les "Jilala" enfonçaient le clou avec leur célèbre "لعيون عينيا", que je fredonnais, "à l’insu de mon plein gré", à longueur de journée. On avait beau expliquer cela par "l'aliénation" du peuple en attendant que nous lui éclairions le chemin, mais la "Marche Verte" faisait son effet sur nous. Croire qu’on est les seuls marocains « voyant clair » ne suffisait plus à notre bonheur...
Pour Ilal Amam , « Oui, le Sahara était relié historiquement au Maroc, mais le colonialisme a brisé ses liens », et pour les « reconstruire » cette unité se doit d’etre sur des bases démocratiques, en appliquant, donc, le principe de l’autodétermination pour les masses sahariennes ». Pour Ilal Amam, ces « masses » ne constituaient pas, encore, un peuple. Ce sera une « trouvaille » de feu Serfaty durant son long séjour au Derb Moulay Chérif qui s’est inscrit dans l’histoire comme un lieu sombre de
toutes les souffrances pour nombre de militants.
La position de Serfaty et de tous ceux qui le suivront était une position faussement de « principe » et qui ne tenait en compte nullement les réalités ni des enjeux géopolitiques de l’époque. C’était en effet volontairement oublier que le principe de « l’Autodétermination », censé être un « principe » léniniste fondamental, était s juste une position politique ponctuelle, conforme aux visées bolchéviques du moment. Lénine l’a brandi face au Tsar, en phase prérévolutionnaire, pour s’allier la sympathie des minorités dans sa lutte contre la dynastie des Romanov. Mais, une fois la Révolution a réussi, toutes les minorités qui ont eu le malheur de proclamer leur « droit à l’autodétermination » ont été écrasées dans le sang. On ne s’insurge pas contre le « Pouvoir Prolétarien » ! Pour Lénine, « l’Autodétermination » n’était qu’une simple tactique politique pour isoler le Tsar et leurrer les minorités nationales, en attendant de leur régler leur compte.
Serfaty et ses partisans s’étaient-il imaginer en Lénine, allant - surtout le groupe de la prison de « Ghbeila » à Casablanca – jusqu’à reconnaitre la « Rasd ». Procédant par oukases, Serfaty a décidé que les « masses sahariennes » étaient devenues un « peuple » en une année seulement, celle de son séjour au commissariat non déclaré de Derb Moulay Cherif. C’était plus une réaction de dépit et d’infantilisme gauchiste, une sorte de « doigt d’honneur » au « Régime », qu’une position politique sérieuse et responsable.
Serfaty ira par la suite, jusqu’à l‘assumer le déclarer lors du procès de notre groupe en janvier 1977, contrairement à la position de ses autres camarades, qui croyaient qu’il n’y avait encore que des « masses » au Sahara.
Fin 1975, Une fois lancée l’idée de la Marche Verte, une voltige à la fois tactique et stratégique, Ilal Amam, qui se réduisait au quatre camarades du « Comité National » toujours en liberté, n’y a vu qu’une « manœuvre » du « Pouvoir » visant à nourrir le « chauvinisme ». Dans leur analyse croquignolesque, le peuple marocain était un peuple « trompé » qui ignorait où se trouvaient ses véritables intérêts et qu’il appartenait aux camardes de lui apporter la lumière : le mépris du peuple au nom du peuple.
Le momentum, historique, intense, était ainsi en train de nous passer sous le nez sans que nous ayons été capables d’en saisir la portée et de nous fondre avec notre peuple comme l’avaient fait les autres forces politiques (même celles qui avaient porté les armes contre la Monarchie, dont certains éléments pensaient que les sables du Sahara allaient ensevelir le Régime.
L’épreuve de la prison et la révision des convictions
J’avais beau me targuer de comprendre la « supercherie » du « Pouvoir », mais, la vaste mobilisation populaire, comparée à l’isolement de « Ilal Amam, m’a porté un autre coup au moral. Quelque part, j’étais convaincu que nous étions en train de passer de quelque chose de rare, mais je ne pouvais me l’avouer clairement au risque de voir mon monde s’écrouler autour de moi. J’avais coupé les ponts avec ma via antérieure, et j’étais recherché … En parler aux camarades était, aussi, hors de question. J’aurais passé pour un « droitier », un « défaitiste », un « révisionniste » et de tous « iste » infamants qui faisait peur à tout militant dévoué, mais sujet aux interrogations sur la « feuille de route » de l’Organisation dont il était membre.
Je n’avais qu’une alternative, fuir encore et toujours en avant.
Jeunes et grands, femmes et hommes, tout le monde à Casablanca, affichait un enthousiasme à peine imaginable et moins encore dicible que je m’efforçais pourtant de ne pas partager. En vain. L’élan populaire me travaillait de l’intérieur. Je passais la journée à fredonner le tube « Laâyoune Âaynia » de mon groupe préféré « Jil Jilala. Je m’amusais, parfois, à en changer les paroles par d’autres plus « révolutionnaires » pour faire passer la pilule, mais je ne me lassais pas de répéter la chanson.
La Marche Verte a fini par isoler, définitivement, Ilal Amam dont les heures étaient comptées. Il fallait énormément d’inconscience politique et même d’immaturité tout court pour adopter les positions que l’Organisation avait faites siennes. Si au moins l’Organisation s’était limitée à publier ses positions à l’étranger ; mais les militants, de plus en plus rares, se devaient de propager leurs « idées » au sein d’une société qui se trouvait en état de guerre et dont les hommes commençaient à se faire tuer pour ce Sahara.
Où se situait les principes ? Dans la défense d’un pseudo mouvement de libération nationale fraîchement déclaré, après un passage par la « Lybie sœur » au faîte de son hystérie « révolutionnaire » et une mise sous tutelle algérienne ?
Les principes étaient-ils là, ou bien étaient-ils dans la solidarité avec le peuple marocain, ses droits historiques, ses intérêts politiques et stratégiques et l’intégrité de son territoire (qui devait transcender la nature du Régime en place ? Surtout qu’en face, il y avait un autre régime dictatorial et hégémonique, s’appuyant sur une manne pétrolière utilisée à des fins autres que celles de satisfaire les besoins les plus vitaux de son propre peuple algérien. Les enjeux géostratégiques étaient énormes et ils échappaient complètement aux camarades prisonniers de leur « haine idéologique » du régime.
Mis à part la privation de liberté et les dures conditions de détention au début, la prison a ceci de « bon » : elle t’offrait tout le temps nécessaire pour réfléchir à tout. Nous étions, certes, plombés par de lourdes peines de prison et par l’entêtement de nos « dirigeants » amamistes qui les empêchait de chercher le moindre « compromis » politique permettant de libérer cette centaine de jeunes. Usant d’un terrorisme idéologico-intellectuel, ils combattaient toute velléité de remise en cause de la débâcle de l’organisation. Nous avions néanmoins la possibilité de faire les lectures nécessaires qui nous ont permis de frayer notre propre chemin intellectuel et politique, loin des œillères des gardiens du dogme « marxiste-léniniste » imposées par nos camarades.
Cinquante ans après, la confirmation d’une conviction
Nos révisions (à quelques camarades proches et moi-même), souvent douloureuses, nous ont ramenés à reconsidérer notre position chimérique et démocratique, au sens léniniste, sur notre Sahara. Et nous l’avons fait savoir en son temps, de l’intérieur même de la prison, sans nous soucier des airs « courroucés » des tenants de l’orthodoxie révolutionnaire !
- Cinquante ans après, j’ai l’occasion de vivre un autre moment historique d'exaltation populaire. Avec mes compatriotes (Sauf quelques nostalgiques du stalinisme et certains de leurs alliés barbus), j'ai pu suivre l'aboutissement logique de la Marche Verte, la reconnaissance mondiale de la souveraineté marocaine, avec la proposition de l'autonomie au sein du Maroc. Une proposition qui a mûri durant une cinq décennies et au bout d’énormes sacrifices.
La longue parenthèse touche à sa fin. L'Algérie, et proxy, le Polisario ne peuvent arracher par la négociation ce qu'ils n'ont pu faire par les armes, du temps où ils avaient le mur de l'Est européen pour s'adosser. Refuser de négocier, nonobstant l'attitude de Trump et des Usa, équivaudrait à donner au Maroc toute latitude de continuer à développer ses provinces sahariennes économiquement et au niveau des structures politiques. Et à parfaire sa vocation comme plateforme vers l'Afrique, un continent qui offre d'énormes alternatives pour l'humanité.
Le Maroc est inscrit dans son époque et dans le sens de l’histoire, tandis qu’à l'Est du Maroc, rien de nouveau, sinon figés le délire hégémonique des années 60-70, sans en avoir les moyens ni les soutiens.