Achaari et Benzine au SIEL 2026

Achaari et Benzine au SIEL 2026

Lors de son échange avec le critique Charaf Eddine Majdouline, Mohamed El Achaari a confié travailler dans la lenteur, laissant mûrir longuement ses sujets à travers des recherches et des investigations préalables avant de commencer l’écriture

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La 31e édition du Salon international de l’édition et du livre (SIEL), organisée à Rabat, poursuit ses rencontres autour des grandes mutations culturelles, littéraires et patrimoniales du monde arabe et africain. Entre les réflexions du romancier Mohamed El Achaari sur l’écriture et la mémoire, les questionnements de Rachid Benzine autour du récit et de la reconnaissance, l’essor de la fantasy auprès des jeunes lecteurs et les débats sur l’art rupestre du Sahara marocain, le Salon confirme son rôle d’espace de dialogue entre littérature, société, histoire et nouvelles sensibilités culturelles.

Mohamed El Achaari et le roman comme mémoire du présent

Invité d’une rencontre consacrée à son œuvre romanesque, l’écrivain Mohamed El Achaari a livré plusieurs réflexions sur son rapport à l’écriture, au temps et à la mémoire. L’auteur de « L’Arc et le Papillon » a expliqué que son univers romanesque demeure profondément ancré dans les préoccupations du présent, même lorsqu’il convoque d’autres temporalités dans ses récits.

S’exprimant dans le cadre du SIEL, l’écrivain a indiqué que le rapport au présent lui permet de mobiliser un « temps vivant », nourri par les expériences personnelles, les transformations sociales et les tensions du réel. Selon lui, l’écriture romanesque ne consiste pas à fuir l’actualité mais à interroger les continuités invisibles entre le passé et le présent.

Lors de son échange avec le critique Charaf Eddine Majdouline, Mohamed El Achaari a confié travailler dans la lenteur, laissant mûrir longuement ses sujets à travers des recherches et des investigations préalables avant de commencer l’écriture proprement dite. Une fois le texte lancé, il affirme modifier rarement sa structure en profondeur avant publication.

Le lieu occupe également une place essentielle dans son univers narratif. L’écrivain a évoqué son intérêt constant pour les transformations urbaines, les déplacements démographiques et les mutations des espaces marocains. Le roman devient alors un outil pour explorer la mémoire collective, notamment ses zones d’ombre et ses non-dits.

Revenant sur ses débuts littéraires, il a rappelé qu’un texte publié dans son recueil « Jour difficile » au début des années 1990 représentait déjà, selon lui, les premiers signes de son imaginaire romanesque. Il a également cité une remarque du critique Mohamed Berrada selon laquelle « le texte est écrit dans l’instant », une idée qui a profondément marqué son parcours.

L’auteur a aussi abordé la question de l’ironie dans l’écriture littéraire, qu’il considère comme l’un des exercices les plus difficiles, exigeant une grande maturité artistique afin d’éviter la superficialité. Pour lui, l’ironie repose sur le contraste, la contradiction et la capacité du texte à déplacer les évidences.

Mohamed El Achaari a enfin évoqué l’influence des arts plastiques sur son imaginaire et sa sensibilité esthétique. Bien qu’il affirme ne pas être attiré par le roman historique au sens strict, il reconnaît que certaines séquences historiques traversent ses œuvres, rappelant que « ce que nous faisons aujourd’hui est le produit de ce que nous avons fait hier ».

Pour sa part, Charaf Eddine Majdouline a présenté l’œuvre de Mohamed El Achaari comme une écriture qui interroge l’histoire sans relever directement du roman historique, mettant en avant une réflexion constante sur les dysfonctionnements de la modernisation urbaine et sociale.

Né à Zerhoun en 1951, Mohamed El Achaari a publié son premier recueil de poésie en 1978. Lauréat du Prix Booker arabe pour « L’Arc et le Papillon », il est également l’auteur de plusieurs ouvrages marquants comme « Le Sud de l’âme », « La boîte des noms », « L’Œil ancien » ou encore « De bois et d’argile ».

Rachid Benzine et la puissance du récit sensible

Le Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME) a consacré une rencontre à la présentation d’un coffret réunissant cinq romans de Rachid Benzine, réédités en partenariat avec l’Académie du Royaume du Maroc et Le Fennec.

Le coffret comprend « Lettres à Nour », « Ainsi parlait ma mère », « Dans les yeux du ciel », « Voyage au bout de l’enfance » et « Les silences des pères ».

Au cours de cette rencontre, Rachid Benzine a affirmé que la fiction constitue pour lui « le chemin le plus court vers le réel ». L’écrivain considère l’être humain comme un « être narratif et émotionnel », expliquant que le récit permet de donner du sens au monde et aux expériences humaines.

À travers « Lettres à Nour », il a notamment exploré le rapport entre récit et action, estimant que le roman participe à la construction du sens collectif. Pour lui, la littérature relève d’une « rhétorique du sensible au service du sens ».

Le chercheur et islamologue a également insisté sur la nécessité de raconter les vies invisibilisées ou privées de parole. Selon lui, le récit représente une forme de reconnaissance, chaque existence méritant d’être racontée.

Évoquant le rapport entre la langue et le corps, il a affirmé qu’un texte littéraire doit produire un effet physique sur le lecteur. La littérature, estime-t-il, doit modifier le regard porté sur le réel et restaurer la puissance des mots dans une époque marquée par leur banalisation.

Chercheur associé au fonds Paul Ricoeur, Rachid Benzine travaille depuis plusieurs années sur les liens entre récit, mémoire et reconnaissance. Son dernier roman, « L’homme qui lisait des livres », publié en 2025, figure parmi les finalistes du Prix des libraires de France.

Fantasy, horreur et crime : les nouveaux territoires de lecture des jeunes

Les débats du SIEL ont également porté sur les nouvelles tendances littéraires chez les jeunes lecteurs arabes, marquées par un intérêt croissant pour la fantasy, les récits criminels, l’horreur et les univers imaginaires.

Dans les allées du Salon, plusieurs éditeurs ont constaté l’essor de ces genres auprès des adolescents et des jeunes adultes, qu’il s’agisse de traductions internationales ou de productions arabes contemporaines.

Fatima Mohammadi, représentante de la maison « Aser Al-Kotob », a expliqué que la littérature de l’imaginaire compte désormais parmi les genres les plus lus dans le monde arabe. Elle cite notamment les succès d’auteurs comme Amr Abdelhamid et Hanan Lachine.

Selon elle, l’ère numérique a rapproché les jeunes lecteurs arabes des tendances littéraires mondiales, poussant les éditeurs à proposer des œuvres correspondant à ces nouvelles attentes.

De son côté, Mohamed Ali, représentant de la maison d’édition « Sama », estime que les récits policiers et fantastiques séduisent les jeunes grâce au suspense et à leur capacité à nourrir la réflexion.

Portés par le cinéma, les séries et les jeux vidéo, ces genres figurent désormais parmi les meilleures ventes, dépassant parfois les romances et les récits sociaux autrefois dominants.

Mais cet engouement suscite aussi des interrogations. Certains craignent que les univers futuristes et fantastiques éloignent progressivement les lecteurs des réalités humaines et sociales.

Pour Abdellah, jeune visiteur du SIEL, cette critique reste réductrice. Selon lui, la fantasy ne constitue pas une fuite du réel mais une autre manière d’aborder les inquiétudes contemporaines. Les univers imaginaires permettent, explique-t-il, de traiter symboliquement des questions liées à la solitude, aux crises collectives ou aux peurs générationnelles.

L’art rupestre du Sahara marocain au cœur des recherches

Le patrimoine rupestre du Sahara marocain a également occupé une place importante dans la programmation du SIEL à travers une conférence consacrée aux représentations du Sahara dans l’art préhistorique.

Chercheurs et experts y ont rappelé l’importance archéologique et culturelle de ces peintures et gravures réalisées sur pierre, véritables témoignages des modes de vie et des imaginaires des populations ayant occupé le Sahara depuis la préhistoire.

Le professeur Mouhssine Elgraoui a expliqué que les recherches sur les abris peints du Sud marocain ont connu un développement important à partir des années 2000, notamment après plusieurs découvertes majeures dans la région de Tan-Tan.

Il a rappelé que le Sahara n’a pas toujours été un désert aride. Entre 8.000 et 10.000 ans auparavant, cette région bénéficiait d’un climat humide ayant permis l’installation de populations humaines et le développement d’activités pastorales.

Les représentations d’éléphants, de rhinocéros, de girafes ou de crocodiles constituent aujourd’hui des témoignages précieux des transformations climatiques et écologiques de la région.

Le professeur Michel Barbaza a, pour sa part, mis en avant les dimensions narratives et symboliques de cet art rupestre. Les recherches récentes s’appuient désormais sur des techniques de photographie haute résolution et d’infographie permettant de restituer des peintures parfois invisibles à l’œil nu.

Selon lui, l’espace reliant Tan-Tan à Smara constitue une véritable « province culturelle » caractérisée par des expressions artistiques spécifiques au Sahara marocain, notamment le style dit « pseudo-bovidien ».

Les scènes représentées montrent des danses, des rites collectifs, des rassemblements de pasteurs ou des sacrifices, traduisant la richesse spirituelle et sociale des anciennes sociétés sahariennes.

Contrairement à l’art paléolithique européen souvent plus abstrait, l’art rupestre saharien se distingue par sa dimension narrative et par son lien direct avec la vie quotidienne des populations anciennes.

Ces multiples rencontres au SIEL 2026 consolident sa présence et sa volonté d’ouvrir des espaces de réflexion sur les transformations du récit, les nouvelles pratiques culturelles et les mémoires historiques qui traversent les sociétés contemporaines.

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