Deepfake et "vérité" numérique : un défi pour leur crédibilité de la presse à l’ère des algorithmes

Deepfake et "vérité" numérique : un défi pour leur crédibilité de la presse à l’ère des algorithmes

Une imitation ultra réaliste de Tom Cruise, en 2021, devenue virale sur TikTok avec des millions de vues, au point de tromper de nombreux internautes et de marquer un tournant majeur dans le niveau de sophistication des deepfakes.

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À l’ère du deepfake et de l’intelligence artificielle générative, la notion même de vérité médiatique vacille, confrontant les médias arabes à un défi inédit.  Prolifération de contenus falsifiés, amplification algorithmique et crise de confiance, le journalisme est appelé à se réinventer en intégrant de nouveaux outils de vérification, tout en réaffirmant ses fondements éthiques pour préserver sa crédibilité dans un espace numérique en mutation rapide.

Par Karim Hammou – MAP

Rabat - L’image n’est plus une preuve, ni le son un argument, ni la vidéo un témoin de la vérité. À l’ère du Deepfake, un algorithme invisible est désormais capable de remodeler la réalité, d’inventer des événements qui n’ont jamais eu lieu et de leur conférer suffisamment de crédibilité pour convaincre des millions d’internautes.

Aujourd’hui, il est possible de voir un dirigeant prononcer un discours qu’il n’a jamais tenu, ou un présentateur célèbre relater une catastrophe qui ne s’est jamais produite. Ce n’est pas de la science-fiction, mais une réalité quotidienne qui s’immisce subtilement dans l’espace numérique, mettant le journalisme face à l’une des épreuves les plus périlleuses de son histoire.

Dans ce sillage, la question n’est plus de savoir comment produire l’information, mais comment la protéger. La rapidité n’est plus le seul critère de réussite, tandis que la crédibilité est désormais un combat quotidien face à un flux abondant de contenus trompeurs.  Par conséquent, les médias arabes se trouvent face à un tournant décisif: soit ils développent leurs outils pour suivre la révolution numérique, soit ils en deviennent les victimes.

 Le Deepfake change la donne

En réalité, le défi ne réside pas dans la technologie elle-même, mais dans ses répercussions sur le concept de la "vérité". Le deepfake ne se contente pas de compliquer la mission de vérification, mais il la redéfinit entièrement, obligeant les journalistes à passer des compétences traditionnelles à des expertises techniques avancées.

"Les techniques de deepfake et d’IA générative ont radicalement transformé la nature des défis auxquels est confrontée la presse", affirme Abderrazak Zeddari, expert en intelligence artificielle (IA). Le premier de ces défis réside dans "la difficulté de discernement visuel, vu que les modèles récents produisent désormais des images et vidéos d’un réalisme saisissant tel qu’il devient impossible de faire confiance à un contenu en le regardant à l’œil nu", précise-t-il.

Sabir, journaliste d’investigation et directeur de publication de la plateforme de fact-checking "Ghirbal" (tamis en arabe), confirme : la nature du contenu trompeur a complètement changé, dans la mesure où la manipulation des images et des vidéos, qui nécessitait auparavant des compétences techniques développées et inaccessibles, est devenue aujourd’hui "à la portée de tous" grâce aux outils de l’IA.

Algorithmes non éthiques

Si le deepfake a fourni les outils nécessaires à la désinformation, les algorithmes des plateformes numériques ont offert le terrain propice à sa propagation. Dès lors, le problème ne réside plus uniquement dans la production de Fake news, mais aussi dans les mécanismes de leur amplification et de leur transformation en "vérité" largement partagée.

Par le passé, l’éditeur jouait le rôle de "gardien de l’information", décidant de ce qui devait être publié selon des critères de rigueur et d’intérêt général, conformément à des règles professionnelles claires. Aujourd’hui, ce pouvoir a été délégué à des algorithmes qui ne perçoivent le contenu qu’à travers des indicateurs chiffrées : nombre de vues, taux d’interaction et temps de rétention de l’utilisateur.

Pour Sabir, les algorithmes des réseaux sociaux privilégient le contenu racoleur qui met en avant des sujets "tendance" ou bien des affaires suscitant l’émotion et l’intérêt. Selon Zeddari, ce problème s’aggrave en raison de l’absence de mécanismes proactifs, étant donné que "les plateformes réagissent souvent au contenu a posteriori, c’est-à-dire après qu’il se soit propagé et causé des dommages" au lieu d’y remédier dès le départ.

Entre chaos et régulation : peut-on reprendre le contrôle ?

Le diagnostic fait, il devient nécessaire de passer à l’action en mettant en place un dispositif intégré qui préserve la crédibilité et restaure la confiance. Sabir met en avant la méthodologie de la plateforme "Ghirbal", basée sur des standards internationaux en collaboration avec les réseaux international et arabe des fact-checkers. Cette approche repose sur la déconstruction des fausses informations, le recoupement des sources primaires et la confrontation des preuves, tout en détaillant les étapes de la vérification afin de permettre au public de les examiner par lui-même.

Zeddari estime, lui, que les établissements médiatiques sont appelées à mettre en place ce qu’il appelle "pare-feu technique" en investissant dans des outils capables de détecter la manipulation avant la diffusion du contenu, de manière à ce que le travail journalistique puisse passer d’une posture réactive à une autre proactive.

L’humain au cœur de l’équation : comment concilier technologie et éthique ?

Dans ce contexte d’accélération technologique, une question fondamentale s’impose : peut-on préserver les valeurs journalistiques dans un monde régi par les algorithmes ? La réponse, selon Zeddari, réside dans le repositionnement de l’humain au centre du processus médiatique. Quel que soit son degré d’évolution, la technologie demeure un simple outil, tandis que la responsabilité éthique et professionnelle incombe au journaliste.

Pour maintenir cet équilibre, l’expert prône "l’adoption d’une transparence totale par rapport à tout contenu généré ou traité techniquement", outre la mise à jour des chartes de déontologie professionnelle afin de rester en phase avec les nouveaux défis. La bataille de la conscience à l’ère des algorithmes En définitive, la véritable bataille n’oppose pas l’Homme à la machine, mais plutôt la conscience à la désinformation. Le journalisme est entré dans une nouvelle phase où il ne suffit plus de faire un "scoop", mais encore faut-il le vérifier minutieusement et résister à la tentation de la rapidité. Il s’agit d’une véritable lutte pour la survie, dont l’enjeu majeur n’est autre que la confiance.

Face à ce challenge, les médias arabes sont aujourd’hui appelés à aller au-delà de l’adaptation pour faire preuve de leadership, en développant un modèle novateur fondé sur une "charte de déontologie numérique" à même de consacrer la transparence, de protéger la profession et de réhabiliter la vérité. 

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