Festival de Meknès : la fiction télévisée entre maturité, défis narratifs et diversité culturelle

Festival de Meknès : la fiction télévisée entre maturité, défis narratifs et diversité culturelle

Malgré la présence de talents reconnus dans les domaines de la réalisation, de l’interprétation et de la production, le secteur peine à proposer des récits capables de traduire de manière convaincante la complexité de la société marocaine. Ce déficit narratif s’explique en partie par une distance persistante entre les univers littéraire et audiovisuel, les créateurs s’inspirant encore peu des œuvres écrites en arabe.

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Quid avec Kaoutar Kabbouche MAP

Au cœur de sa 15e édition, le Festival de Meknès de la fiction télévisée s’impose comme un espace central de réflexion sur l’avenir de la production dramatique marocaine.   Au centre des débats et réflexions, les contraintes de tournage, la crise de narration, le rôle structurant du scénario et la montée en puissance des expressions culturelles plurielle, notamment amazighe et hassanie. Les professionnels dressent ainsi le bilan d’un secteur en mutation, porté par des avancées réelles mais encore confronté à des défis de fond.

Produire sous contrainte : professionnalisation et résilience du secteur

Les échanges organisés dans le cadre du festival ont mis en lumière les réalités concrètes de la production dramatique nationale, marquée par une capacité croissante à faire face aux contraintes logistiques et humaines. Réalisateurs, acteurs et scénaristes ont partagé les coulisses de leurs œuvres, notamment celles diffusées durant le mois de Ramadan, période clé pour l’audiovisuel marocain.

L’expérience de la série "Chkoune Kan Ygoul" illustre cette dynamique. Son réalisateur, Khalid Nokry, a évoqué un tournage perturbé par l’hospitalisation soudaine d’un acteur principal, imposant une réorganisation rapide du calendrier. Malgré ces difficultés, la mobilisation d’une équipe de plus de 80 professionnels a permis de maintenir la qualité du projet, témoignant d’un esprit collectif solide et d’une gestion efficace des imprévus.

Au-delà des contraintes de production, les équipes doivent également composer avec de nouvelles pressions, notamment celles liées aux réseaux sociaux. Les tentatives de divulgation de l’intrigue ont conduit à l’adoption de chartes internes strictes pour préserver le suspense et protéger l’expérience du public.

Sur le plan artistique, les intervenants ont souligné l’importance de la crédibilité des personnages et de l’interprétation. L’actrice Hasna Moumni a ainsi évoqué les défis liés à l’incarnation de rôles complexes, nécessitant un travail approfondi pour convaincre le public. De son côté, le scénariste Hicham El Ghafouli a insisté sur la rigueur nécessaire dans la construction du récit, rappelant que plusieurs épisodes avaient été entièrement réécrits pour garantir la cohérence du drame.

Ces témoignages convergent vers un constat partagé : la fiction télévisée marocaine a atteint un niveau de professionnalisation notable, capable de transformer les contraintes en leviers de créativité et de renforcer la confiance du public.

Le scénario au cœur du débat : une crise de narration à dépasser

Au-delà des aspects techniques, le festival a ouvert un débat de fond sur la qualité des contenus, en mettant en lumière le rôle central du scénario. Lors d’un masterclass, le romancier et scénariste Abdelilah Hamdouchi a pointé une "crise de narration" qui freine, selon lui, le développement de la fiction nationale.

Malgré la présence de talents reconnus dans les domaines de la réalisation, de l’interprétation et de la production, le secteur peine à proposer des récits capables de traduire de manière convaincante la complexité de la société marocaine. Ce déficit narratif s’explique en partie par une distance persistante entre les univers littéraire et audiovisuel, les créateurs s’inspirant encore peu des œuvres écrites en arabe.

Le scénariste a également mis en cause la faiblesse de la construction des personnages, souvent perçus comme superficiels. Pour lui, un personnage crédible doit être ancré dans une réalité psychologique, historique et sociale solide, et porter une vision ou une cause susceptible de susciter l’adhésion du public.

Autre point soulevé : la marginalisation relative du scénariste dans le processus de création. Alors que le réalisateur occupe une place dominante, le texte, pourtant fondement de toute œuvre, peine à être valorisé à sa juste mesure.

Ces constats rejoignent les préoccupations exprimées par le directeur du festival, Mahmoud Bellahcen, qui insiste sur la nécessité de faire du scénario une priorité. Le festival s’efforce ainsi de répondre à cet enjeu en organisant des ateliers d’écriture et des résidences artistiques, destinés à renforcer les compétences narratives et à accompagner la maturation des projets.

L’évolution du secteur reste néanmoins significative. En l’espace de quinze ans, le nombre de productions présentées en compétition a fortement augmenté, traduisant un essor quantitatif et qualitatif. Les séries marocaines gagnent en visibilité à l’international, notamment dans les pays du Golfe, confirmant l’émergence d’une industrie audiovisuelle en pleine structuration.

Diversité culturelle et montée en puissance des expressions régionales

L’un des traits marquants de cette édition réside dans la mise en valeur de la diversité culturelle et linguistique du Maroc. Le festival s’affirme comme un espace de reconnaissance des différentes expressions artistiques, notamment amazighes et hassanies, qui occupent une place croissante dans la production nationale.

La fiction hassanie, en particulier, connaît une évolution notable. L’actrice Fadila El Hamel a souligné la maturité artistique et technique des œuvres produites dans les provinces du Sud, illustrée par le succès de la série "Souk Atay". Cette production a su séduire un large public, tant par la qualité de sa réalisation que par sa capacité à refléter les spécificités culturelles hassanies.

L’engouement suscité par cette série, y compris sur les réseaux sociaux, témoigne d’un intérêt croissant pour ces expressions régionales, qui contribuent à enrichir le paysage audiovisuel national. Elles participent également à renforcer les liens entre les différentes composantes de la société marocaine, en favorisant une meilleure connaissance mutuelle.

Dans cette perspective, les intervenants ont appelé à renforcer la présence de ces productions sur les chaînes nationales et à développer des stratégies favorisant l’intégration linguistique entre les différentes variantes du paysage culturel marocain.

Le festival de Meknès joue un rôle central dans cette dynamique, en offrant une plateforme d’échange et de visibilité aux créateurs issus de divers horizons. Il contribue ainsi à promouvoir une vision inclusive de la culture, où la fiction télévisée devient un vecteur de dialogue et de valorisation des identités.

Au-delà de la diversité linguistique, cette ouverture s’inscrit dans une ambition plus large : faire de la fiction télévisée un miroir fidèle de la société marocaine dans toute sa richesse et sa complexité. En réunissant professionnels, chercheurs et artistes, le festival favorise l’émergence d’une réflexion collective sur les enjeux du secteur, tout en encourageant l’innovation et la créativité.

À l’heure où la production nationale gagne en visibilité et en compétitivité, les défis restent nombreux. Mais les dynamiques observées à Meknès témoignent d’un secteur en pleine évolution, capable de s’adapter, de se renouveler et de porter une ambition culturelle à la hauteur des attentes du public.

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