Le spectre des dolines dans les Doukkala – Par Mustapha Jmahri

Le spectre des dolines dans les Doukkala – Par Mustapha Jmahri

De l’effondrement spectaculaire de 2016 à la « méga fosse » de 2023, la terre s'est de nouveau dérobée à Dayet Chaânoune le 13 avril 2026

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De l’effondrement spectaculaire de 2016 à la « méga fosse » de 2023, la terre s'est de nouveau dérobée à Dayet Chaânoune le 13 avril 2026. Ce nouveau gouffre de 10 mètres de profondeur, apparu au point de convergence des eaux de l'Oued Flifel, confirme la vulnérabilité géologique de la région. Si la presse multiplie les termes frappants de « trou géant » ou de « fosse », la réalité scientifique renvoie au phénomène complexe de la doline. Pour comprendre pourquoi ces terres fertiles s'effondrent de manière cyclique, Mustapha Jmahri interrogé deux experts de référence : le sismologue Taj-Eddine Cherkaoui et la géotechnicienne Fouzia Kassou. Ensemble, ils décryptent les mécanismes invisibles qui fragilisent le sous-sol karstique doukkali.

Mustapha JMAHRI

Auteur-éditeur des Cahiers d’El Jadida

Le 13 avril 2026, le site Yabiladi et d’autres réseaux sociaux signalent l’apparition d’une cavité béante dite « doline » au niveau de Dayet Chaânoune, une zone stratégique de convergence des eaux de l'Oued Flifel dans la province d’El Jadida. Ce gouffre a une profondeur estimée à 10 mètres. Les premières observations lient cet incident à la baisse brutale du niveau des eaux de surface après les récentes crues, une fluctuation qui a fragilisé la stabilité d'un sol déjà vulnérable.

Au Maroc, le phénomène des dolines et des affaissements de terrain est particulièrement présent dans les zones riches en roches solubles comme le calcaire (karst) ou le gypse. Ces événements, parfois marquants comme la grande fosse apparue près d'El Jadida en 2023, sont étroitement liés à la géologie du Moyen Atlas et des plaines atlantiques.

Lorsqu’un tel effondrement survient, la presse utilise souvent un vocabulaire imagé pour frapper les esprits, parlant tour à tour de « trou géant », de « méga fosse » ou encore de « gouffre béant ». Certains articles évoquent une « fosse » pour décrire la fracture du sol, tandis que d’autres préfèrent le terme de « fontis » lorsqu’il s’agit d’un accident brutal en zone urbaine ou agricole. On lit aussi parfois les mots « affaissement » ou « abîme » pour traduire l'aspect impressionnant de ces terres qui se dérobent. Pourtant, derrière ces appellations approximatives, les géologues utilisent un terme technique précis pour désigner ces dépressions circulaires caractéristiques des reliefs karstiques : la doline

Les experts privilégient la piste d'un phénomène de « fontis » ou d'une « doline karstique ». Ce processus géologique survient lorsque les eaux souterraines ou l'infiltration des pluies érodent les couches calcaires et gypsifères, créant des cavités profondes invisibles depuis la surface. La baisse rapide du niveau de l’eau dans la daya a réduit la pression hydrostatique qui soutenait jusqu’alors les terrains superficiels provoquant le collapse final. Avec le temps, le « toit » de ces cavités s'amincie jusqu'à céder brutalement sous le poids de la terre et des eaux de surface, un phénomène souvent déclenché par le déséquilibre des nappes phréatiques.

Dynamique du sous-sol

Cet événement n'est pas un cas isolé mais s'inscrit dans une chronologie récurrente. Déjà, en 2016, le douar Laâb, dans la commune de Beni Hilal, avait connu un affaissement similaire (voir Le Matin du 2 mars 2016). Un trou de 8 mètres de diamètre et 15 mètres de profondeur s'était ouvert dans un terrain agricole irrigué. L'expertise du laboratoire de géosciences de l'université Chouaib Doukkali avait alors démontré que la dissolution des roches en profondeur était accélérée par la circulation rapide des eaux souterraines et l'irrigation intensive propre à cette zone.

En septembre 2023, l'ampleur du phénomène a franchi un nouveau palier dans la commune de Zaouiat Lakouassem. Une immense fosse de 15 mètres de diamètre pour près de 60 mètres de profondeur s'était formée, semant un certain émoi dans les environs d'Ouled Frej (voir le360 du 19 octobre 2023). Ce gouffre a été confirmé par les géologues comme une manifestation naturelle de la plaine du Sahel, résultant de l'érosion lente des couches calcaires par des eaux acides sur plusieurs siècles. L’eau de pluie, chargée en CO2, devient acide et dissout le calcaire, créant des cavités souterraines (endokarst).

Avec l’apparition du nouveau gouffre en 2026, la multiplication de ces effondrements impose une réflexion profonde sur la fragilité de notre sous-sol. Ce diagnostic géologique commun met en évidence les risques liés au pompage excessif des nappes et à la gestion de l'eau. Ce constat nous invite à repenser la sécurité de nos infrastructures rurales face à une nature qui, par ces béances, nous adresse un avertissement silencieux : l'urgence d'une cartographie des risques et d'une surveillance géologique accrue est désormais absolue.

Le dernier phénomène survenu à Dayet Chaânoune est identifié comme une doline d’effondrement (ou fontis), une manifestation spectaculaire de la nature vivante du sous-sol de la province d'El Jadida. Les experts s'accordent sur une origine strictement hydrogéochimique : l'eau de pluie, en s'infiltrant, dissout progressivement les roches calcaires des Doukkala pour créer des cavités souterraines. Comme l'explique la géotechnicienne Fouzia Kassou, la surface reste stable jusqu'à ce que le toit de ces vides devienne trop fragile pour supporter le poids des sédiments supérieurs, voire l’ajout d’eau en quantité lors de pluies d’inondation, comme cela a été le cas ici.

La rupture finale, bien que préparée par un processus lent de karstification, est déclenchée brutalement par ces variations hydrologiques. Le sismologue Taj-Eddine Cherkaoui souligne que la baisse rapide du niveau d'eau dans la daya réduit la pression qui soutenait les terrains, provoquant le « collapse » ou l'effondrement vers les réseaux profonds. L'analyse visuelle des parois verticales, montrant le passage du sol arable (hamri) aux formations calcaires, confirme l'absence de toute cause tectonique ou sismique, la région étant reconnue pour sa grande stabilité géologique. Ainsi le gouffre apparu au niveau de la dépression de Dayet Chaânoune s’inscrit dans un contexte de fragilité du sous-sol propre à la plaine des Doukkala.

Le dessin du professeure Fouzia Kassou illustre la situation géologique et scientifique relative à l’apparition du gouffre.

Le gouffre n'est que la partie visible de réseaux karstiques plus vastes. Face à ce risque d'affaissements secondaires, les experts préconisent une sécurisation du périmètre et le recours à l'imagerie géophysique

Enfin, cet événement souligne un risque géotechnique bien réel pour la zone, marqué par une possible instabilité des bords du gouffre et un effet d'essaim suggérant d'autres cavités à proximité. La géotechnicienne rappelle que le gouffre n'est que la partie visible de réseaux karstiques plus vastes. Face à ce risque d'affaissements secondaires, les experts préconisent une sécurisation du périmètre et le recours à l'imagerie géophysique (géoradar pour des profondeurs inférieures à 10 m, sismique réflexion haute résolution, tomographie électrique ou encore la micro-gravimétrie…) pour cartographier les vides résiduels sous les zones habitées et cultivées.

Réalité mondiale

Ce phénomène géologique est une réalité mondiale qui affecte environ 20 % des terres émergées, partout où le sous-sol contient des roches solubles comme le calcaire, le gypse ou le sel. Des « trous célestes » géants de Chine (Tiankeng) aux célèbres cénotes du Yucatán au Mexique, en passant par les zones urbaines de Floride, ces manifestations varient selon le contexte hydrologique. En France, où plus de 140.000 cavités sont recensées, comme dans la plaine de Konya en Turquie, l'activité humaine et le pompage des nappes phréatiques accélèrent souvent ces processus naturels, transformant parfois des paysages agricoles en zones de risques majeurs.

Scientifiquement, toutes les dolines ne sont pas synonymes de catastrophe brutale ; la majorité se forme par une dissolution lente et discrète de la roche en surface, créant de simples cuvettes sur plusieurs siècles. À l'inverse, la doline d'effondrement, telle que celle observée récemment dans la province d'El Jadida, résulte d'une érosion souterraine invisible à l'œil nu. Ce n'est que lorsque la cavité devient trop vaste et que le plafond cède soudainement sous le poids du sol provoquant une rupture spectaculaire, que la fragilité des équilibres souterrains nous apparaît.

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