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Nostalgie J’didie : Abdelkébir Khatibi, un passionné de l’Original Tiger Band – Par Mustapha Jmahri
L’Original Tiger Band, une formation de jazz qui, entre 1955 et 1962, berça Mazagan
À travers les souvenirs de Salomon Assédo, resurgit une page de l’histoire culturelle d’El Jadida : celle de l’Original Tiger Band, premier orchestre de jazz de la ville. Fondée en 1955 par de jeunes lycéens passionnés, cette formation a marqué une génération, attirant notamment l’attention d’un jeune future figure de l’élite culturelle du Maroc Abdelkébir Khatibi, amateur de jazz et fidèle observateur de cette aventure musicale naissante.

Mustapha JMAHRI, auteur-éditeur des Cahiers d’El Jadida (à gauche), avec Salomon Assedo à Paris
C’est lors d’un déjeuner au restaurant Vagenende fin avril 2026, dans le quartier Saint-Michel, que j'ai demandé au Mazaganais Salomon Assédo de me raconter un pan méconnu de l’histoire artistique et culturelle d’El Jadida : l’épopée du premier orchestre de jazz marocain, fondé par des lycéens en 1955 dans cette même ville. Premier guitariste du genre à El Jadida, il ravive, par ses souvenirs, l’époque où il formait l’orchestre l’Original Tigre Band de quatre camarades mazaganais. Au-delà de sa passion musicale, Salomon a évoqué avec émotion son amitié profonde avec l’écrivain et sociologue Abdelkébir Khatibi. Leur complicité s'était consolidée au fil de leurs rencontres régulières à la Maison du Maroc, alors qu'ils étaient tous deux étudiants à Paris.
En réalité, Salomon et Abdelkébir se connaissaient déjà à El Jadida, et Abdelkébir, authentique amateur de jazz, suivait avec un vif intérêt les prestations de l'Original Tiger Band. De deux ou trois ans l'aîné de Salomon, Khatibi préparait à la Sorbonne sa thèse de doctorat en sociologie, consacrée au roman maghrébin d'expression française. La soutenance fut brillante, affirme Salomon, et le célèbre journaliste Jean Lacouture s'en fit d'ailleurs l'écho dans les colonnes du journal Le Monde.
Seul témoin encore vivant de cette aventure, Salomon remonte le temps pour raconter la genèse de l’Original Tiger Band, une formation de jazz qui, entre 1955 et 1962, fit vibrer la jeunesse au rythme de la Nouvelle-Orléans. L’histoire détaillée du groupe est relatée dans mon livre « El Jadida, Traces de pas sur la plage » sorti en 2024.
Passeur de rythmes
En présence de son épouse Françoise Assédo-Maurage, Salomon me raconta que l’histoire commença en 1955, dans les couloirs du collège mixte de Mazagan (aujourd’hui lycée Ibn Khaldoun). Quatre lycéens d’à peine quinze ans, unis par une amitié complice, décidèrent de se lancer dans une aventure audacieuse : monter un orchestre de jazz. Le quatuor initial se compose de Jacques Laredo, David Bensimon dit « Dédé », Salomon Assédo et André Dufour (disparu en 1980). Abdellah Bencherki rejoindra le groupe dans un deuxième temps.
À cette époque, le jazz était bien plus qu’une musique : c’était le symbole d’une modernité bouillonnante. Si beaucoup l’écoutaient alors par snobisme, ces quatre adolescents, eux, décidèrent de remonter à la source du genre. Les jeudis après-midi, ils se réunissaient autour de l’unique électrophone du groupe, chez Jacques Laredo, pour disséquer les disques de Sidney Bechet, Louis Armstrong ou King Oliver. Entre les murs de la Maison des Jeunes sise rue Victor Hugo, ils dévoraient les écrits du critique Hugues Panassié, se forgeant une culture musicale pointue
Concernant sa participation de guitariste, il faut préciser qu'elle a été tardive. Pendant les trois premières années, Salomon avait principalement tenu la batterie. C'est à la suite de la découverte et de la compréhension des grilles harmoniques - ces suites d'accords qui servent de repères pour l'improvisation dans le jazz - qu'il s'est mis à la guitare pour fournir temporairement à l'orchestre un soutien rythmique digne de ce nom. C'est alors que Abdellah Bencherki l'a remplacé à la batterie. Assez rapidement, il passa de la guitare au piano, dont le rôle harmonique est plus riche, tout en doublant souvent au saxophone soprano. Bien plus tard, quand il reprit la pratique du jazz, il adopta la trompette avec beaucoup de constance et de plaisir.
Le nom de leur formation s’imposa comme une évidence : ce fut l’Original Tiger Band, un hommage appuyé à l’Original Dixieland Jazz Band de 1917 et à leur célèbre morceau Tiger Rag. Les rôles initiaux furent alors distribués : André Dufour à la trompette, Jacques Laredo à la clarinette, Dédé Bensimon au piano et Salomon Assédo à la batterie. Pourtant, le défi était de taille. À l’exception du piano familial des Bensimon, le groupe ne possédait aucun instrument. Plus surprenant encore, ces musiciens en herbe étaient, au départ, totalement autodidactes : ils ne maîtrisaient ni le solfège ni les bases de l’harmonie.
C’est grâce à une oreille absolue et une détermination sans faille que ces « enfants du jazz » parvinrent à faire exister leur projet. Malgré une existence brève - le groupe s'étant séparé en 1962 pour cause d’émigration ou de poursuite d'études -, l’Original Tiger Band aura marqué l’aube de l’Indépendance, laissant derrière lui le souvenir d’une jeunesse éprise de liberté.
En France, Salomon Assédo continua son périple musical pendant de nombreuses années au sein de diverses formations de jazz. Il connut notamment deux collaborations marquantes : d'abord avec un premier groupe, le New Orleans Jazz Spoken, de 2005 à 2013, puis avec une seconde formation, les Early Jazz Wanderers, de 2013 à 2021. C'est dire si le jazz fut le fil conducteur de toute sa vie.