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SIEL 2026 : Rabat au carrefour des langues, des imaginaires et des savoirs africains
SIEL 2026 : Rencontre sur « Shakespeare et le Maroc : la présence du Maroc dans la littérature anglaise » (Photo MAP)
La 31e édition du Salon international de l’édition et du livre (SIEL), organisée à Rabat du 1er au 10 mai sous le Haut Patronage de SM le Roi Mohammed VI, poursuit ses débats autour des mutations culturelles, linguistiques et intellectuelles qui traversent les sociétés contemporaines. Entre poésie multilingue, traduction amazighe, littérature africaine, mémoire historique, réflexion éthique et littérature jeunesse, le Salon confirme sa vocation d’espace de dialogue entre les langues, les disciplines et les générations.
Pluralité linguistique et nouvelles écritures poétiques
Les mutations de la poésie marocaine contemporaine ont occupé une place importante dans les rencontres organisées jeudi au SIEL, notamment à travers une conférence consacrée aux relations entre multilinguisme et création poétique. Poètes, universitaires et traducteurs y ont débattu des transformations de l’écriture poétique dans un contexte marqué par la coexistence de plusieurs langues d’expression, dont l’arabe, l’amazigh, le français, l’anglais et l’espagnol.
Le poète et universitaire Hassan Mekouar, qui écrit principalement en anglais, a plaidé pour la préservation de cette pluralité linguistique qu’il considère comme une richesse essentielle de la culture marocaine. Selon lui, les nouvelles pratiques numériques transforment désormais les formes poétiques traditionnelles. Slam, rap, réseaux sociaux et intelligence artificielle participent à redéfinir les contours de la création et les modes de réception de la poésie.
Dans le même esprit, le poète et universitaire Aziz Amahjour a insisté sur la persistance de la langue maternelle dans le processus de création, même lorsque l’écriture se fait dans une langue étrangère. Pour lui, la mémoire linguistique continue de traverser les textes à travers les images, les références culturelles et les structures de pensée qui habitent l’imaginaire du poète.
Les échanges ont également porté sur les défis de la reconnaissance internationale de la poésie marocaine contemporaine, les difficultés de la traduction littéraire et l’émergence de nouvelles formes d’expression portées par les jeunes générations.
Une autre conférence consacrée à la diversité linguistique dans la pratique poétique a prolongé cette réflexion. Le professeur de critique littéraire et artistique à la Faculté des lettres et des sciences humaines de Tétouan, Mohamed El Annaz, y a rappelé que la langue, dans la poésie marocaine, dépasse largement sa fonction d’outil d’expression. Elle constitue, selon lui, un réservoir symbolique et historique qui façonne la perception du monde et nourrit les imaginaires collectifs.
Il a également souligné que l’histoire du Maroc n’a jamais été dominée par une seule langue, mais par une pluralité culturelle ayant permis l’émergence d’un imaginaire poétique ouvert et multiple, loin des logiques de fermeture identitaire.
La traduction amazighe face aux défis de la transmission
Les enjeux de la traduction littéraire amazighe ont également été au centre des débats lors d’une rencontre consacrée aux dynamiques de traduction de et vers l’amazigh. Chercheurs et universitaires y ont mis en avant le rôle de la traduction dans le développement d’une culture écrite amazighe et dans le rapprochement entre les cultures.
Le président du Centre Amusigh de traduction de et vers l’amazigh, Suleiman El Baghdadi, a estimé que la traduction contribue au passage de l’oralité vers une langue savante et structurée. Ce processus favorise, selon lui, l’émergence d’un corpus littéraire amazigh riche de références, de genres et de formes narratives.
Il a également insisté sur la complexité du travail de traduction dans un univers culturel marqué par la polysémie et les références implicites. Le traducteur littéraire amazigh doit ainsi agir à la fois comme interprète linguistique, analyste sémiotique et observateur anthropologique afin de restituer les dimensions culturelles du texte original.
Cette réflexion rejoint les débats plus larges sur la diversité linguistique et sur la nécessité de préserver les patrimoines immatériels dans un contexte de mondialisation culturelle et de circulation accélérée des contenus.
L’Afrique littéraire affirme sa souveraineté culturelle
Au-delà des débats académiques, le SIEL 2026 confirme également son ouverture croissante sur les littératures africaines. Cette édition accorde une place importante aux écrivains, éditeurs et penseurs du continent, réunis autour d’un pavillon africain devenu un espace central d’échanges intellectuels et éditoriaux.
La littérature africaine y apparaît comme une production plurielle portée par la volonté de raconter l’Afrique depuis l’intérieur, loin des représentations extérieures souvent dominantes. Les allées du Salon donnent ainsi à voir une mosaïque de voix, de langues et de récits qui témoignent de la vitalité éditoriale du continent.
Le Réseau des éditeurs africains (APNET), basé à Accra et représentant 42 pays africains, participe à cette dynamique à travers une offre éditoriale multilingue regroupant des ouvrages en français, anglais, arabe et swahili. Ses responsables ont affirmé leur volonté de renforcer les échanges commerciaux et les passerelles littéraires entre les pays africains.
L’importante fréquentation du pavillon africain traduit également l’intérêt croissant du public marocain pour les littératures subsahariennes. Pour de nombreux observateurs, cette dynamique contribue à faire du livre un outil de convergence culturelle et de consolidation des liens intellectuels à l’échelle continentale.
Le SIEL 2026 accueille cette année 891 exposants, dont 321 directs et 570 indirects, représentant 60 pays issus du monde arabe, d’Afrique, d’Europe, d’Asie et des Amériques.
Entre mémoire, science, éthique et lecture jeunesse
Les rencontres organisées jeudi ont également exploré les liens entre littérature, mémoire et savoirs scientifiques. Le stand des éditions Marsam a ainsi accueilli une séance de dédicaces du livre « La Particule, une odyssée à travers le temps » de Mohammed Bousfiha.
Publié en français, cet ouvrage propose une traversée originale de l’histoire humaine à travers le regard d’une particule observant l’évolution du cosmos, des civilisations et des croyances. Le récit mêle cosmologie, psychologie, mémoire et spiritualité sans adopter de posture dogmatique.
Dans un autre registre, une rencontre consacrée aux relations entre William Shakespeare et le Maroc a permis de revenir sur les représentations du Royaume dans la littérature anglaise du début du XVIIe siècle. Les chercheurs ont notamment évoqué les relations diplomatiques et culturelles entre le Maroc et l’Angleterre à l’époque élisabéthaine, ainsi que leur influence sur l’imaginaire littéraire anglais.
Le journaliste et poète égyptien Mohamed Hamida a, pour sa part, présenté ses ouvrages « Le Caire-Marrakech » et « Le Dictionnaire du paradis ». À travers un récit mêlant écriture journalistique et regard personnel, il retrace son voyage à Marrakech et dans les régions environnantes, entre découvertes culturelles, paysages de l’Atlas et immersion dans les marchés traditionnels. (Quid avec MAP)
Le Salon a également accueilli une rencontre organisée par la Cour des comptes autour des questions d’éthique dans les juridictions financières. Les responsables de l’institution ont rappelé l’importance des principes de transparence, de déontologie et de confidentialité dans les pratiques juridictionnelles et de contrôle.
Enfin, les espaces dédiés à la littérature jeunesse continuent d’attirer un large public familial. Albums illustrés, bandes dessinées, contes et ouvrages éducatifs figurent parmi les livres les plus recherchés par les enfants. Les éditeurs présents soulignent la progression de la demande pour les livres jeunesse imprimés au Maroc, notamment en raison de leur coût plus accessible par rapport aux publications étrangères.
À travers cette diversité de rencontres, le SIEL 2026 confirme son rôle de plateforme culturelle ouverte sur les débats contemporains, les dynamiques africaines et les transformations des pratiques de lecture et de création.