chroniques
À l’ombre des souvenirs : Haj Ahmed Maâninou, le combattant au cœur fidèle – Par Seddik Maaninou
Feu Haj Ahmed Maaninou remettant au défunt Roi Hassan II ses ouvrages
Chaque printemps, lorsque mai revient, une page intime de l’histoire nationale s’ouvre à nouveau dans la mémoire de Seddik Maaninou. C’est le mois où s’éteignit son père, Haj Ahmed Maâninou, figure de la lutte anticoloniale, militant inflexible, homme de plume et de convictions. Par-delà les souvenirs personnels, c’est un pan entier de notre patrimoine que raconte dans ce texte émouvant son fils, Seddik.

Chaque mois de mai réveille, en moi, une conversation inachevée avec mon père, feu Haj Ahmed Maâninou. Chaque année, je replonge dans ses écrits, ses mémoires, ses gestes gravés dans le marbre du souvenir. Chaque année, aussi, il vient me visiter en songe. Par-delà le voile du sommeil, il me sourit encore, et je mesure alors l’empreinte d’un homme dont le combat pour le Maroc indépendant reste une leçon d’intégrité et de courage. Voici l’hommage d’un fils à celui qui fut à la fois père, ami et conscience vigilante.
Un foyer ouvert sur le monde
Dans la maison paternelle, les portes n’étaient jamais closes. Ceux que la vie accablait, que l’injustice broyait, y trouvaient refuge. Cette demeure était une zawiya d’un autre genre, un sanctuaire profane où l’hospitalité se mêlait à l’engagement.
Je le respectais profondément, parfois jusqu’à l’appréhension. Nos échanges pouvaient être vifs, mais jamais blessants. Quand la divergence s’installait, chacun restait campé sur ses positions, et au moment de nous quitter, je lui embrassais la main et le front, en quête de son approbation.
Il était, pour moi, un père exigeant, un frère bienveillant, un ami de l’esprit.
Le militant de la première heure
Dès 1930, il participait à la lecture du Latif dans la grande mosquée de Salé, s’opposant aux velléités coloniales de diviser les Marocains par le Dahir Berbère. Il fut aussi de ceux qui organisèrent le tout premier anniversaire de la Fête du Trône en 1933.
Militant infatigable, il participa à la rédaction des grands textes revendicatifs des années 1930 : Le Manifeste du peuple marocain (1934), ou encore Les revendications urgentes du peuple marocain (1936).
Il mena, cette même année, la première manifestation en faveur de la liberté de la presse et une autre contre la vente d’alcool à Salé. Pour cet engagement, il connut l’arrestation et la prison.
Son exil intérieur, long de neuf années, le conduisit de Tétouan à Tanger. À son retour, il fonda une école libre pour jeunes filles, inaugurée par la princesse Lalla Aïcha qui a prononcé à cette occasion un émouvant discours incitant les femmes marocaines à l’instruction.
L’engagement politique au prix de la liberté
En 1953, lorsque Mohammed V fut exilé, Haj Ahmed fut arrêté pour la cinquième fois, cette fois poursuivi devant le tribunal militaire français sous l’accusation d’« actes terroristes ».
Il participa aussi à la fondation du mouvement nationaliste qui deviendra en 1946 le Parti du Choura et de l’Indépendance. Membre de son bureau politique, il siégea au Conseil national consultatif sur désignation du Roi, y menant une opposition démocratique déterminée.
Plus tard, il fut membre du Conseil constitutionnel, jusqu’au retrait volontaire du Parti du Choura de cette instance.
Le gardien de la mémoire
De retour dans son foyer, il se consacra à l’écriture. Il laissa un trésor pour l’histoire : vingt-cinq ouvrages, dont onze volumes de mémoires foisonnants intitulés Souvenirs et mémoires.
Dans ces pages, il témoigna aussi des épreuves subies par son parti : enlèvements, tortures. Il écrivit notamment sur le sinistre camp de Jnan Bricha, près de Tétouan, et sur le commissariat Satyam de Casablanca.
Son œuvre, précieuse pour les chercheurs et les jeunes générations, constitue aujourd’hui une source incontournable pour comprendre l’histoire du Maroc contemporain.
L’héritage du combattant
Aux nombreuses décorations royales qu’il reçut s’ajoute le Prix du Maroc du livre, qu’il reçut en 1992 des mains de Son Altesse Royale le Prince Sidi Mohammed, aujourd’hui le Roi Mohammed VI.
À l’occasion du dixième anniversaire de sa disparition, je lui ai consacré un livre de 500 pages, sobrement intitulé : Haj Ahmed Maâninou… le combattant.
À bientôt, père
Mon père… tu m’as tant attendu. Aujourd’hui je fais mes bagages. Je me prépare à te retrouver et à te serrer dans mes bras. À bientôt.