chroniques
La ruse du langage qui trahit à la fois le créateur et le destinataire
Le texte n'obéit pas entièrement à son auteur ; il lui échappe, dévie de sa trajectoire et se transforme en une entité qui vole de ses propres ailes. À cet instant, l'écrivain n'est plus maître du sens, mais plutôt l'un de ses premiers lecteurs
Dans cette réflexion consacrée à l’acte d’écrire*, Abdelaziz Koukas explore la manière dont le langage échappe à la volonté de ceux qui l’utilisent. S’appuyant sur les apports de la psychanalyse et de la théorie littéraire, notamment ceux de Jacques Lacan et de Julia Kristeva, il montre comment les mots révèlent souvent davantage que les intentions de l’auteur et comment le lecteur participe, à son tour, à la production du sens. Entre contrôle et débordement, l’écriture apparaît comme un espace de tension où la « trahison » du langage devient la condition même de la création.

Par Abdelaziz Koukas
Traduis de l’arabe par Ahmed Benseddik
Le langage n'est pas un outil malléable entre les mains de l'écrivain, comme beaucoup le croient. C'est un complice rusé, parfois un adversaire obstiné et sournois. À peine une phrase est-elle formulée qu'elle commence à dire ce que l'auteur n'avait pas prévu : elle ajoute, déforme, suggère et révèle. Certaines phrases vont plus loin que leur créateur ne l'entendait, dévoilant ce qu'il ne voulait pas dire.
C'est ainsi que se produit la « trahison », une structure inhérente à toute écriture créative.
Le langage écrit plus qu'il ne devrait écrire, et il révèle ce qui devrait – selon l'intention – rester dans l'ombre. Quand nous écrivons, nous pensons posséder les mots, mais en réalité, c'est l'inverse qui se produit : les mots nous possèdent, nous entraînant dans des significations que nous n'avions pas envisagées et ouvrant des portes que nous n'aurions pas voulu franchir. C'est là que commence la trahison. Jacques Lacan n'a-t-il pas dit que l'homme ne parle pas sa langue, mais que c'est la langue qui le parle ? La trahison du langage dans l'écriture n'est pas un défaut du texte ; c'est sa condition cachée. Le langage trahit l'écrivain car il le dépasse. Chaque mot est chargé d'une histoire d'usage, d'une mémoire collective, de nuances sémantiques que l'écrivain ne peut maîtriser pleinement. Écrire « amour », c'est écrire non seulement son propre amour, mais aussi tout l'amour exprimé avant soi. Écrire « peur », c'est invoquer la peur de l'humanité, et non seulement la sienne. Ainsi, le texte devient un champ où les intentions de l'écrivain se heurtent à la mémoire du langage.
L'écrivain écrit pour dissimuler, mais le langage le trahit.
Il écrit pour justifier un événement, mais le langage le condamne.
Il écrit pour embellir une position, mais le langage le démasque.
Il y a toujours quelque chose qui s'infiltre entre les mots : un désir refoulé, une peur inavouée, une position indécise. Car le langage n'est pas un vecteur de sens comme on le croit ; il révèle ce que le sens a tenté de cacher. C'est pourquoi les plus grands textes n'ont jamais été ceux qui disent tout clairement et avec une économie de moyens maîtrisée, mais plutôt ceux d'où la vérité s'échappe sans que l'auteur le veuille.
Écrire devient un acte risqué, et l'écrivain qui aspire à une maîtrise absolue de son langage aboutit souvent à un texte sans vie, dépourvu de tension, froid comme un tombeau de marbre. Mais l'écrivain qui accepte la trahison du langage, qui accepte qu'il s'égare de la raison, qu'il murmure l'indicible, écrit un texte vivant, ouvert, interprétable. La trahison du langage réside donc dans un excès de sens, une densité de possibilités, un champ sémantique vaste et multiforme. C'est là le paradoxe de l'écriture : pour dire quelque chose d'authentique, il faut accepter de ne pas dire exactement ce que l'on veut. Le langage trahit, mais dans cette trahison même, il offre au créateur ce qu'il ignorait posséder.
Pour Julia Kristeva, le texte apparaît comme le théâtre d'une tension constante entre le symbolique et le sémiotique : entre ce que l'on tente de contrôler par des règles et ce qui suinte à travers le rythme, le corps et l'émotion. Une phrase peut « trahir » car elle recèle quelque chose qui dépasse son intention organisée : une tonalité récurrente, une image insistante, un rythme qui révèle une angoisse inexprimée. On approche ici de la notion d'« accident », ce qui apparaît à la surface de l'énoncé comme le signe de quelque chose de plus profond : la répétition injustifiée, le lapsus, la métaphore excessive – autant de traces d'une action sous-jacente à l'intention. Nous n'en disons pas plus par choix, mais parce que le langage nous emporte au-delà de notre volonté. Mais cette trahison est-elle une trahison envers l'auteur ou au service du texte ?
Le paradoxe réside dans le fait que ce qui corrompt la pureté de l'intention est précisément ce qui donne vie à l'écriture. Une phrase obéissant aveuglément à son auteur meurt rapidement, tandis qu'une phrase qui s'en écarte perdure car elle ouvre des voies inattendues. Ici, la trahison est créatrice ; elle introduit dans le texte ce qui n'y était pas prévu, élargissant ainsi ses horizons. Cependant, cela ne signifie pas que l'auteur soit impuissant. Bien écrire, c'est maîtriser habilement cette trahison : c'est savoir écouter les lapsus du langage sans s'y laisser absorber, saisir les possibilités offertes par la phrase et les remodeler. L'auteur n'empêche pas la trahison ; au contraire, il l'apprivoise et dialogue avec elle, laissant le langage s'exprimer davantage, puis organisant ce « plus » en une forme viable, plaisante et captivante.
Et quelle est la position du lecteur face à cette trahison ?
Le lecteur est lui aussi complice de cette révélation. En lisant, il saisit l'involontaire, relie des éléments disparates et extrait du texte des significations implicites. La lecture amplifie cette trahison, dévoilant ce qui était caché et l'enrichissant. Ce qui est exposé dans le texte, ce n'est pas seulement ce que l'auteur a dit sans le savoir, mais aussi ce que le lecteur a perçu involontairement.
Le langage trahit à la fois son créateur et son lecteur. Dans cet espace entre ce que nous désirons et ce qui est dit et lu, l'écriture prend forme comme un acte vivant et insaisissable.
Dans sa trahison, elle nous offre ce que nous ignorions possible. Lorsque le langage « trahit » son auteur, il révèle en réalité les limites de son intention et ouvre des brèches qu'il n'avait pas perçues. Le texte n'obéit pas entièrement à son auteur ; il lui échappe, dévie de sa trajectoire et se transforme en une entité indépendante. À cet instant, l'écrivain n'est plus maître du sens, mais plutôt l'un de ses premiers lecteurs, et l'écriture elle-même devient une recréation de l'idée dans une matière linguistique qui se refuse à toute complétude. Lorsque le langage « trahit » le lecteur, il ébranle ses certitudes, l'obligeant à remodeler sa lecture à l'aune de son expérience, de sa mémoire et de ses angoisses. Le sens se construit à la réception. Chaque lecture est une seconde écriture, et chaque lecteur enrichit le texte de ce que l'auteur n'a pas voulu, mais de ce que son potentiel latent lui permettait.
Dans cet espace – entre ce qui est voulu et ce qui est dit, entre ce qui est dit et ce qui est compris – l'écriture prend forme comme un acte vivant, une distorsion créatrice. La trahison, ici, n'est pas une perte de sens, mais plutôt un excès. C'est ce qui permet au texte de transcender son instant et de rester ouvert à la redécouverte.
Le langage ne nous trahit pas par incapacité, mais parce qu'il est plus vaste que nos intentions. Nous l'abordons avec le fardeau d'un désir de précision et de maîtrise, alors qu'il est un espace de possibilités infinies.
Ainsi, chaque phrase est un compromis temporaire entre le chaos intérieur et l'ordre de l'expression, et chaque texte porte la trace d'une tension irrésolue. Dès lors, écrire peut se comprendre comme un double acte de résistance : résistance au silence qui menace l'expérience de néant, et résistance à la transparence même du langage, car une transparence absolue signifie la mort de l'interprétation. Ce qui maintient le texte en vie, c'est cette belle imperfection, ce glissement qui fait que le sens est toujours suspendu.
*Paru initialement dans Alahram Alarabi : مكر اللغة التى تخون مبدعها ومتلقيها