Le poulet fermier et la gouvernance numérique – Par Abdelfettah Lahjomri

Le poulet fermier et la gouvernance numérique – Par Abdelfettah Lahjomri

Dans la salle, les applaudissements sont polis. Dans le rapport final, une photo de famille. En fin de journée, un dîner au poulet fermier. Le lendemain, tout reprend sa place, à l’exception de la saveur de cornes de gazelles dans la mémoire gustative des participants.

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À travers une critique mordante du langage institutionnel, Abdelfettah Lahjomri préfère rire de l’écart entre les discours officiels et les réalités quotidiennes. Derrière les mots-clés en vogue – gouvernance, transformation numérique, cohésion sociale ou valeurs authentiques – il pointe une inflation verbale qui masque souvent l’absence de solutions concrètes et éloigne davantage les citoyens des véritables enjeux.

Abdelfettah Lahjomri

Une allocution inaugurale qui n’augure rien

Il existe des mots qui n’ont pas besoin de sens pour paraître respectables. Il suffit de prononcer gouvernance, transformation, structurel, numérisation, cohésion sociale, catégories vulnérables ou valeurs authentiques pour que la phrase se dresse comme un nouvel immeuble administratif : façade de verre, bureaux vides et employés en carton.

L’histoire commence lorsque les mots deviennent plus grands que ceux qui l’emploient, lorsqu’ils cessent d’être un outil de compréhension pour devenir un décor officiel, une seconde salle à l’intérieur de la salle, une tribune au-dessus de la tribune. On parle de numérisation comme si les applications poussaient dans les champs, de justice comme si l’équité relevait d’une simple décision linguistique, ou encore de protection de la famille comme si celle-ci attendait un discours inaugural pour être sauvée.

À lire ces formules, on croirait la nation au seuil d’une vaste renaissance numérique. Puis l’on se rend à l’administration et l’on découvre un employé à la recherche d’un seau, un ordinateur hors service et un citoyen prié de fournir une copie papier d’un document numérique dument légalisé et certifié par pas moins de deux fonctionnaires et trois cachets. Une question devient alors inévitable et douloureuse : nous réunissons-nous pour réfléchir aux problèmes ou pour offrir aux mots une nouvelle occasion de se rafraichir dans l’air climatisé par ces temps de forte canicule ?

La transformation numérique autour d’une tasse de thé

Le discours officiel affirme que la numérisation n’est plus un simple outil technologique passager. Elle serait devenue un déterminant structurel capable de remodeler les relations humaines, l’identité culturelle et les mécanismes de cohésion sociale. Une phrase d’une telle ampleur nécessiterait presque une grue municipale pour être transportée de l’estrade jusqu’au réel.

Le problème est que le réel attend dehors son tour. Il tient un dossier bleu, deux photos d’identité, une copie de la carte nationale, un certificat de résidence et une autre copie du même certificat, parce que la première ne suffit pas à prouver qu’il existe réellement.

C’est là que commence la comedia del arte. En moins drôle. Nous nous réunissons pour affirmer que nous passons du statut de consommateurs de technologies à celui d’acteurs et de développeurs de leur gouvernance. Formidable. Magnifique. Grandiose. Pourtant, une question élémentaire suffit à troubler la cérémonie : qui possède réellement la technologie ? Qui la produit ? Qui l’alimente ? Qui finance la recherche ? Qui forme les citoyens ? Qui protège les données ? Qui explique au citoyen pourquoi il doit fournir son numéro, son identité, sa photo et sa signature avant d’attendre un mois pour obtenir un document censé arriver sur son téléphone en une minute ?

À partir de là, la température du discours baisse légèrement et la conversation se déplace, en toute discrétion, vers le thé.

Le décalage entre les mots et les moyens

Nous ne souffrons pas seulement d’un manque de ressources. Nous souffrons d’un langage qui dépasse nos capacités. Il court un siècle et des poussières devant nous, puis se retourne avec irritation parce que nous ne l’avons pas rattrapé.

Chez nous, le langage embrasse le plafond avant même que l’échelle ne soit trouvée. On parle d’intelligence artificielle dans une salle où le microphone fonctionne mal. On célèbre la transformation numérique sur une scène où les organisateurs demandent aux participants de signer une feuille de présence manuscrite. On débat de la protection des catégories vulnérables dans un hôtel cinq étoiles, tandis que ces mêmes catégories restent à l’extérieur parce qu’elles n’ont pas reçu l’invitation, ou parce qu’elle leur est parvenue sous la forme d’un fichier PDF que leur vieux téléphone ne peut pas ouvrir.

Un grand colloque pour une cause égarée

Nous parlons de préservation de nos valeurs authentiques. La formule rassure, réchauffe et convient à toutes les saisons. Pourtant, les valeurs authentiques n’ont pas besoin d’être invoquées dans chaque discours officiel pour rester vivantes.

Elles ont besoin d’une école qui ne chasse pas l’élève pauvre hors de l’avenir, d’une administration qui n’humilie pas le citoyen, d’une famille que la vie chère n’écrase pas et d’une université qui ne vende pas l’espoir sous forme de diplômes.

Les valeurs n’habitent pas les grandes phrases. Elles résident dans les gestes modestes : la manière dont nous accueillons les gens, dont nous les écoutons, dont nous les servons et dont nous reconnaissons que nous ne savons pas tout.

Puis surgit, au cours du même colloque, la formule magique : relier la construction économique à la protection de la famille, au développement des catégories vulnérables et à la modernisation de l’administration. Ce n’est plus une phrase, c’est un camion chargé de tous nos problèmes à la fois. Nous avons mis l’économie, la famille, la pauvreté et l’administration dans le même panier, y avons saupoudré un peu de numérisation, puis avons servi le tout aux participants comme un plat intellectuel encore fumant.

Dans la salle, les applaudissements sont polis. Dans le rapport final, une photo de groupe. En fin de journée, un dîner au poulet fermier. Le lendemain, tout reprend sa place, à l’exception la saveur des cornes de gazelle dans la mémoire gustative des participants.

La question simple que nous redoutons est pourtant la suivante : pourquoi nous réunissons-nous ? Pour produire une idée ? Pour ouvrir une blessure ? Pour nommer les dysfonctionnements ? Pour accepter un peu de contradiction ? Pour sortir avec une recommandation qui ait des dents ? Ou bien nous réunissons-nous pour publier un communiqué à l’air triste et au visage souriant, qui se félicite lui-même, remercie tout le monde, salue les efforts accomplis, souligne l’importance des enjeux, loue l’approche adoptée, appelle à davantage de coordination, puis s’endort dans les archives d’un site internet ?

Beaucoup réunis pour peu comprendre

Les colloques ne sont pas un problème. Le problème est le colloque qui a peur de la réalité. La numérisation n’est pas en cause. Ce qui l’est, c’est sa transformation en talisman suspendu au cou de chaque discours. Parler de gouvernance n’a rien de répréhensible. Ce qui l’est, c’est de lui aménager un fauteuil confortable dans la phrase tout en lui interdisant l’accès à la pratique.

Les grands mots ne sont pas condamnables lorsqu’ils portent de grands projets et les transforment en faits et gestes. Ils le deviennent lorsqu’ils servent à dissimuler le vide, comme un rideau luxueux devant une fenêtre qui ne donne sur un mur.

C’est pourquoi nous avons besoin d’un peu d’humilité. Un mot simple, concret, dérangeant, que les tribunes apprécient rarement. Nous devons nous poser, avant chaque rencontre ou chaque séminaire, quelques questions essentielles : quel est précisément le problème ? Qui est concerné ? Que voulons-nous changer ? Qui en assumera la responsabilité ? Quel indicateur permettra de mesurer notre réussite ou notre échec ? Quelle phrase supprimerons-nous parce qu’elle est seulement belle ? Quelle phrase conserverons-nous parce qu’elle est réellement utile ?

Lorsque nous saurons répondre à ces questions, nous pourrons nous réunir avec dignité. Nous pourrons aussi boire du thé, cela ne pose aucun problème. Nous pourrons manger des pâtisseries et même débattre du blanc et de la cuisse du poulet fermier. L’essentiel est que le thé ne soit pas la seule idée qui ait abouti, que les pâtisseries ne soient pas plus savoureuses que les recommandations et que le dîner ne soit pas plus réaliste que le discours.

Alors seulement nous saurons si nous sommes venus réfléchir aux véritables enjeux ou simplement offrir à la langue une nouvelle occasion de poser pour une photographie souvenir avec elle-même.

Réfléchissons-y et à une prochaine médiation.