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J’ai oublié ton nom – Par Seddik Maaninou
Au marché des légumes du quartier At-Taqaddoum, à Rabat, une femme s’est avancée vers moi. Elle demeurait élégante malgré les décennies passées. Je l’ai reconnue, je me suis souvenu de sa gracieuse démarche et de son raffinement, mais déjà troublé de ne trouver nulle trace de son nom dans ma mémoire.
Lors d’une séance de dédicace de son ouvrage « Salé vue par des regards étrangers », Seddik Maâninou se retrouve confronté à une série de trous de mémoire qui l’empêchent de retrouver les noms de proches, d’amis ou de connaissances croisées au fil des années. Entre ironie, gêne et lucidité sur le temps qui passe, il raconte ces épisodes comme les signes d’une fatigue de la mémoire et d’un lent effacement des repères.

Seddik Maaninou
Le trouble
J’ai été très heureux de voir un grand nombre d’amis et de lecteurs assister à la présentation de mon nouvel ouvrage « Salé vue par des regards étrangers » au stand des éditions Bouregreg au Salon du livre. Les conversations tournaient autour des souvenirs qui me liaient à nombre des personnes présentes, mais aussi autour de la ville de Salé, des difficultés qu’elle affronte et des entraves qui freinent son développement.
Le premier ami s’est avancé avec mon livre à la main, l’a posé sur la table et a exprimé le souhait d’obtenir une dédicace. C’était un ami que je connaissais depuis les années d’études, du quartier, à travers des liens familiaux imbriqués et anciens. J’ai écrit « Dieu soit loué », puis je me suis arrêté en m’apercevant que je ne me souvenais plus de son nom.
Je me suis concentré un instant et j’ai souri. J’ai passé en revue, à toute vitesse, les occasions qui nous avaient réunis à différentes périodes de notre vie, espérant retrouver son prénom à travers les repères de cette longue amitié. En Vain. J’ai ressenti un trouble et une confusion qui donnaient l’impression de faire face à une véritable crise, une crise capable d’effacer le nom d’un ami avec qui j’avais vécu tant d’années.
Ce sont des « trous de mémoire ». Une forme d’abandon à la malédiction du destin.
Une lente disparition
La scène s’est répétée plusieurs fois. J’ai entendu mon ami Naïm Kamal, présent à la rencontre, dire à un homme debout à ses côtés : « je ne sais si notre ami cherche à nous provoquer, ou c’est Alzheimer qui ne l’a pas épargné.»
Cette phrase brève a résonné dans mes oreilles comme une explosion, accentuant davantage mon désarroi. Je me suis tourné vers un autre ami pour me justifier : « Très souvent, certains souhaitent que la dédicace soit adressée à l’un de leurs enfants ou à quelqu’un d’autre de cher. Mais toi, tu veux qu’elle soit à ton propre nom… »
Sa réponse contenait justement son prénom. J’ai alors eu le sentiment d’avoir déjoué Alzheimer, trompé mon ami et échappé, provisoirement, à la lente extinction de ma mémoire.
Au quartier At-Taqaddoum
Au marché des légumes du quartier At-Taqaddoum, à Rabat, une femme s’est avancée vers moi. Elle demeurait élégante malgré les décennies passées. Je l’ai reconnue, je me suis souvenu de sa gracieuse démarche et de son raffinement, mais déjà troublé de ne trouver nulle trace de son nom dans ma mémoire.
Elle m’a dit :
« Je vais acheter votre nouveau livre… C’est beau de parler de Salé et de se souvenir de la ville qui nous a réunis. »
J’ai souri, je l’ai remerciée et nous avons partagé des souvenirs liés au scoutisme et à la vie associative. Pendant que je lui parlais, j’essayais désespérément de retrouver son prénom. Mais, une fois encore, j’en étais incapable.
Elle a poursuivi :
« J’ai visité Salé il y a quelques semaines. J’ai parcouru ses quartiers et ses ruelles, et tous mes souvenirs d’enfance et de jeunesse sont remontés à la surface. Je me suis sentie étrangère et seule. Je n’ai reconnu personne dans ce quartier qui m’a habitée et que j’ai habité pendant quarante ans. Salé a renié son identité slaouie et s’est transformée en véritable ville rural. La ruralité l’a engloutie ; elle est maintenant en train de la digérer avant de la rejeter plus tard parmi les déchets. »
Le piège de la conversation
En l’espace d’une seule semaine, j’ai subi ce choc douloureux qui reflète l’accumulation de la fatigue et du stress, lesquels perturbent cette machine intérieure chargée d’enregistrer les noms dans la mémoire et de les faire remonter à l’occasion.
Cette crise est également liée à l’âge.
Je me suis désormais habitué à anticiper les situations. Depuis quelques jours, chaque fois que je rencontre un ami dont le nom m’échappe, je prends les devants en lui disant :
« Mon ami, je n’ai pas oublié nos souvenirs, mais ton prénom m’a momentanément échappé. »
J’accompagne cela d’un rire exagéré qui détend mon interlocuteur et transforme mon incapacité à citer son nom en une situation presque amusante. Il répète alors son prénom plusieurs fois à voix haute.
Pour faire bonne figure Je lui réplique :
« Tu es tombé dans le piège. » Par magie, l’atmosphère se remplit aussitôt de plaisanteries et de bonne humeur.
Au restaurant
À l’entrée d’un restaurant, un homme que je n’ai pas reconnu m’a abordé, lançant sans préavis :
« Vous vous souvenez de moi ? »
Je n’ai pas répondu. Il a aussitôt compris, à l’expression de mon visage, que sa question m’avait pris de court. Il s’est empressé d’ajouter :
« Il y a trois ans, je vous ai rencontré à Khouribga. J’ai assisté à l’hommage qu’une association vous rendait et nous avons pris une photo ensemble… Vous avez oublié tout cela ? »
L’homme était aimable, parlait rapidement et affichait un sourire lumineux.
Je lui ai répondu :
« Dieu merci, il m’arrive parfois d’oublier même le nom des personnes qui me sont les plus chères. Pardonnez-moi donc… »
Il a insisté :
« Vous m’aviez promis de m’envoyer l’un de vos livres, mais je n’ai jamais rien reçu, alors même que je vous avais donné mon adresse. »
Je me suis excusé un instant et je suis retourné à ma voiture prendre un livre que je lui ai offert. Il m’a remercié puis m’a tendu un stylo pour une dédicace.
À nouveau, j’ai senti que je me trouvais dans une impasse. Je ne me souvenais plus de son nom. Une véritable épreuve qui m’a poursuivi et qui avait fini par me couper l’appétit.
L’appel
J’espère que mes amis, chaque fois que nous nous rencontrons, m’aideront en rappelant spontanément leurs noms et leurs prénoms afin de ne pas accroître davantage ma confusion. J’espère qu’ils éviteront de me consoler en disant que tout cela est normal chez les personnes âgées. J’espère qu’ils considéreront mes oublis comme une simple plaisanterie passagère, ou comme une provocation sans raison. J’espère aussi que nous finirons par nous passer des noms et des titres pour échapper à l’embarras.
Enfin, je voudrais reconnaître que plusieurs de mes amis ont eux aussi oublié mon nom et esquivent la gêne en se contentant d’un « Cher ami… »
C’est là que j’ai compris que, Dieu merci, je n’étais pas le seul à souffrir de cette troublante faille.