Biologie de synthèse et super-virus : pour le meilleur et pour le pire - par Mustapha Sehimi

Biologie de synthèse et super-virus : pour le meilleur et pour le pire - par Mustapha Sehimi

Des bactéries miroirs pourraient survivre dans l'environnement, perturber les écosystèmes et infecter les plantes, les animaux et les humains. De la même manière qu'une main gauche ne peut pas entrer dans un gant prévu pour une main droite et inversement, les molécules et les récepteurs de nos défenses immunitaires seraient complètement en incapables d'y répondre

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Dans cette chronique, Mustapha Sehimi explore les promesses et les dangers de la biologie de synthèse à l’heure où les avancées scientifiques et l’intelligence artificielle ouvrent la voie à la création d’organismes inédits. Face à la perspective de bactéries « miroirs » capables de contourner les défenses immunitaires et celle de virus conçus par IA, il met en garde contre des risques biologiques sans précédent qui soulèvent des enjeux majeurs de sécurité mondiale et de gouvernance scientifique.

Par Mustapha Sehimi

Professeur de droit (UMV Rabat), Politologue

La prise de conscience est récente mais violente. En décembre 2024, un article publié dans Science, signé par des sommités de la biologie, dont deux Prix Nobel, alerte sur les risques de réplication incontrôlée de bactéries inconnues susceptibles de mettre en danger toutes les formes de vie sur Terre. Accompagné d'un rapport technique de 300 pages, le texte détaille la genèse potentielle de ce que les spécialistes appellent la «vie miroir». Ce terme fait référence à des organismes qui pourraient naître en laboratoire et qui seraient la réplique exacte mais inversée - comme un reflet dans un miroir - de bactéries déjà existantes.

Des bactéries miroirs pourraient survivre dans l'environnement, perturber les écosystèmes et infecter les plantes, les animaux et les humains. De la même manière qu'une main gauche ne peut pas entrer dans un gant prévu pour une main droite et inversement, les molécules et les récepteurs de nos défenses immunitaires seraient complètement en incapables d'y répondre. Même les antibiotiques actuels seraient inefficaces. Il faudrait développer des antibiotiques miroirs, mais, face à une telle catastrophe écologique, on serait totalement impuissant à lutter. 

Création de vie miroir

Si la création de vie miroir n'est pas encore une réalité, les progrès récents sont très impressionnants en référence au travail du chercheur chinois Ting Zhu, ayant permis de réaliser les deux premières étapes du dogme central de la biologie miroir: la réplication de l'ADN et la transcription en ARN, en utilisant des enzymes miroirs. Certains scientifiques estiment cependant que les difficultés restent trop nombreuses pour s'inquiéter dès maintenant de la menace. À l'inverse, d'autres proposent d'interdire immédiatement toute recherche dans ce domaine. Plus immédiate est la menace des génomes de virus conçus par intelligence artificielle. Depuis trois ou quatre ans, des modèles similaires à ChatGPT sont entraînés non plus sur du texte, mais sur de l'ADN. Dès le départ, les chercheurs ont eu la sagesse d'exclure les séquences de virus pathogènes des données d'entraînement.

Mais rien n'empêche techniquement un acteur malveillant de créer une intelligence artificielle entraînée sur des génomes viraux dangereux pour obtenir des variants encore plus agressifs. Ça serait tout à fait et assez probable, qu'on arrive à des virus vraiment nouveaux, qui représentent une véritable menace épidémique. L'avantage serait considérable : simultanément, un agent et son antidote, que seul son créateur posséderait. L'arme parfaite.

Mais les modèles de langage se développent dans de nombreux pays (Chine, États-Unis, Russie). Et la puissance de calcul nécessaire devient « accessible ». Contrairement à la vie miroir, cette menace n'est pas un changement de paradigme : quelqu'un qui veut créer un super virus n'a pas besoin d'IA pour essayer. Mais elle accélère et simplifie considérablement le processus. Ces outils sont par ailleurs géniaux pour la recherche biomédicale et la conception de nouvelles molécules thérapeutiques. Mais, entre promesses- médicales et risques bio-sécuritaires, la biologie de synthèse avance sur un fil. La question n'est plus de savoir si ces technologies seront maîtrisées mais par qui- et dans quel but ?

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