Tribune : la régression programmée du cinéma national sous le mandat de M. Bensaid

Tribune : la régression programmée du cinéma national sous le mandat de M. Bensaid

Mohamed Mehdi Bensaid, ministre de la Jeunesse, de la Culture et de là Communication

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Dans cette tribune au ton sévère, le cinéaste et producteur Driss Chouila, dresse un bilan réquisitoire de la politique cinématographique menée sous le mandat de Mohamed Mehdi Bensaid, ministre de la Jeunesse, de la Culture et de là Communication. Il déplore ce qu’il qualifie de marginalisation des professionnels, l’opacité des commissions de soutien, de marchandisation des festivals et d’échec du projet de transformation des Maisons de la culture en salles polyvalentes.

Driss Chouika

« La photographie, c’est la vérité et le cinéma, c’est vingt-quatre fois la vérité par seconde ».

Jean-Luc Godard

Malgré la volonté affichée de moderniser le secteur cinématographique national, la gestion de Mohamed Mehdi Bensaid, ministre de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, a eu des conséquences profondément néfastes sur le secteur. En s’appuyant sur des pratiques de gouvernance opaques et une dérive technocratique de l’action culturelle, sa politique a de fait marginalisé les professionnels et leurs organismes, influencé indûment les commissions d’aide et encouragé un cinéma de divertissement formaté, au mépris du respect de la diversité et de la richesse du patrimoine culturel marocain. Après avoir longtemps espéré une évolution positive, suite à la gestion désastreuse de Sarim Fassi Fihri, hypnotisés par un discours édulcoré qui s’est avéré finalement un leurre total, je vais par cette analyse critique examiner objectivement les mécanismes de cette régression, ses effets foncièrement préjudiciables qui vont finir par détruire les fondements sur lesquels a été patiemment bâti le secteur cinématographique national.

L’emprise et la marginalisation des professionnels

Le premier pilier de cette régression réside dans la progressive mise à l’écart des acteurs historiques du secteur. Sous le mandat de Bensaid, les associations, syndicats et chambres professionnelles, garants historiques de la richesse et de la diversité artistique nationale, ont été évincées des processus de collaboration et de participation aux décisions cruciales dans le développement du secteur. Cette stratégie a systématiquement écarté les cinéastes, à commencer par les vétérans et pionniers, réalisateurs, producteurs, scénaristes, critiques, distributeurs, exploitants…, aussi bien expérimentés que jeunes créateurs, de toute forme de participation à la gestion du secteur. La nouvelle loi 18.23 qui réorganise le secteur et les attributions du CCM a été totalement concoctée par Mr Bensaid et ses proches conseillers et collaborateurs, les réunions de consultation des professionnels et leurs organismes ayant été systématiquement purement formelles.

En effet, toutes les initiatives prises pour réorganiser l’industrie dans le cadre du projet de loi 18.23, de l’avis de tous les professionnels et les observateurs avertis, n’ont fait que perturber et secouer négativement l’industrie cinématographique nationale. Si la réforme semblait nécessaire, sa méthode a exclu toute approche participative, écartant délibérément les partenaires sociaux traditionnels. Depuis novembre 2025, les interpellations de parlementaires et divers intervenants illustrent bien ce malaise, accusant le Ministre de la Culture d’avoir délibérément choisi d’éluder le sujet et de se soustraire à toute responsabilité constructive dans la gestion du secteur et la gérance rationnelle du système de soutien public au cinéma.

Cette rupture du dialogue a créé un vide institutionnel où les décisions sont prises sans concertation réelle, réduisant les professionnels à un rôle de simples figurants. Les plus jeunes réalisateurs, en particulier, se heurtent à un système devenu terriblement procédurier et conçu comme une gestion de contrôle et non comme un accompagnement des créateurs. En fragilisant les structures intermédiaires, le ministre Bensaid a donc affaibli tout le tissu associatif, ouvrant la voie à une captation discrète mais efficace des leviers de décision. Ainsi, les responsables des divers services et départements de l’ensemble des organismes de gestion et de tutelle, Communication, Culture, CCM, BNRM, BMDA, Cinémathèque Nationale..., deviennent de simples relais d’exécution d’ordres donnés, dans un esprit strictement affairiste, sans aucune possibilité d'initiative objective et rationnelle.

La mainmise sur les Commissions de Soutien : une indépendance sabotée

Le deuxième mécanisme, central dans la dérive du cinéma marocain, est la mainmise du ministre sur les commissions de soutien au cinéma national. Ces commissions, théoriquement indépendantes, sont devenues des outils de validation de choix politiques, personnels et affairistes.

Dès 2023, la composition de la nouvelle commission a été perçue comme une manœuvre visant à verrouiller le système. Des rapports fiables ont signalé des immixtions dans les décisions de la Commission de Soutien à la production cinématographique, notent déjà que cela compromet l’indépendance de la commission et l’objectivité dans l’attribution des subventions. Il a été également prouvé par des témoignages concordants que cette indépendance a été ouvertement bafouée. Des sources sérieuses ont évoqué même des changements de la liste des projets retenus qui ont été imposés par le ministre !

Ce contrôle direct a eu des conséquences concrètes : l’attribution des soutiens ne répond plus à des critères artistiques, thématiques ou techniques objectifs, mais à des logiques de réseaux et de clientélisme. Ainsi, en mars 2025, l’installation de la nouvelle commission, encore en exercice, a été l’occasion pour le ministre Bensaid de défendre une vision purement affairiste et économique, visant à instaurer un modèle basé sur le business, reléguant au second plan tout critère culturel. Cette pratique, jugée par certains comme un détournement des fonds publics, a été également dénoncée par plusieurs journalistes et parlementaires.

La marchandisation des festivals et espaces de promotion

Le troisième axe de régression concerne les festivals de cinéma, espaces censés mettre en valeur la diversité des créations cinématographiques marocaines. Sous M. Bensaid, ces événements ont été transformés en vitrines de complaisance et en sources de profits pour certains. Le processus de sélection des festivals soutenus par le CCM, ainsi que le montant qui leur est accordé, sont devenus très opaques. Beaucoup ont relevé que la dernière commission de soutien à l’organisation des festivals installée, est composée de personnes dont les liens avec le ministre sont patents. Cette proximité permet d’obtenir des subventions sans réelle mise en concurrence. Parallèlement, certains ont noté que la gouvernance de certains festivals a été remodelée pour y intégrer des personnalités acquises à la politique ministérielle. Cette mainmise, à peine camouflée, étouffe les initiatives indépendantes et réduit la capacité des festivals à être des lieux de débat et de découverte.

Les salles polyvalentes : un projet avorté

Le projet du ministre visant à transformer 150 Maisons de la Culture en salles de cinéma est un échec retentissant qui a asphyxié la vie culturelle nationale. Avec un marché d'équipement de 500.000 Dhs par salle, l'opération, censée être une aubaine pour le 7ᵉ art, s'est muée en un gâchis financier et logistique dont les effets désastreux se font cruellement sentir. L'installation d'équipements cinématographiques dans ces espaces, présentée comme une "polyvalence", a en réalité condamné l'activité théâtrale. Les logistiques de décors et d'éclairage, essentielles aux spectacles vivants, sont devenues impossibles. Ainsi, ces lieux ne sont plus des salles de théâtre, mais ils ne sont pas pour autant devenus de véritables salles de cinéma. Un entre-deux stérile qui a vidé les lieux de leur substance culturelle. Le volet cinéma n'a pas rencontré son public. Malgré des tarifs réduits (15 DH pour les jeunes, 20 DH pour les adultes), les séances se déroulent dans des salles désertes. L'engouement espéré n'a pas eu lieu, transformant ces infrastructures lourdement équipées en mausolées du cinéma, où les projecteurs tournent pour des fauteuils vides. Finalement, ce projet très mal conçu est devenu une catastrophe pour la culture nationale. En voulant "moderniser" l'offre culturelle, le ministère a détruit ce qui fonctionnait (le théâtre) sans réussir à créer ce qui était promis (une fréquentation cinématographique). Ces Maisons de la Culture, jadis vivantes, sont aujourd'hui des coquilles vides, symboles d'une politique culturelle déconnectée des réalités du terrain. Un échec cuisant qui appelle à une refonte en profondeur de la stratégie culturelle du Royaume.

Cinéma de pur divertissement au détriment de la diversité culturelle

Enfin, la politique de M. Bensaid a encouragé un cinéma de divertissement formaté, déconnecté des réalités sociales et historiques du pays, au détriment des cinémas qui donnent à réfléchir et comprendre. Dès son arrivée, le ministre a affiché sa préférence pour un cinéma populaire et rentable, aligné sur une logique commerciale et industrielle, écartant tout aspect culturel. Il a ainsi plaidé pour l’intégration des industries du gaming à l’industrie cinématographique, présentant cette fusion comme un « levier stratégique pour stimuler l’emploi des jeunes ». Or, cette approche réduit la création cinématographique à un pur secteur économique, occultant sa dimension de vecteur culturel permettant le développement d’un esprit critique sain et une conservation enrichissante du patrimoine national dans toute sa diversité.

Les conséquences sont déjà visibles. Des médias notent qu’ « il ne faut pas concentrer tous les moyens sur le divertissement », ce qui laisse entendre que c’est précisément ce qui est en train de se produire. La production locale s’oriente massivement vers des comédies légères, des drames sentimentaux formatés ou des films d’action calibrés pour le public Tiktok et réseaux sociaux. Parallèlement, les cinéastes qui souhaitent aborder des sujets sensibles, l’histoire coloniale, les inégalités sociales, les questions de genre…, se heurtent à des obstacles croissants. Cette standardisation nuit gravement à la diversité culturelle du Maroc. En évinçant les récits minoritaires et les formes alternatives, le cinéma marocain perd sa capacité à être un miroir fidèle de la société et un outil de réflexion critique. L’héritage des grands cinéastes qui ont fait la renommée du 7ᵉ art national est ainsi mis en péril, au profit d’une production standardisée et monocorde.

Un bilan désastreux pour la culture nationale

En cinq ans, Mohamed Mehdi Bensaid a réussi l’exploit de transformer un secteur autrefois porteur de sens et de diversité en une simple machine à profits pour une minorité. Il a marginalisé les professionnels en les excluant des décisions, capturé les commissions d’aide, et finalement orienté la production exclusivement vers un divertissement aseptisé. Le résultat est une régression inquiétante : le cinéma marocain perd son âme, sa diversité et sa capacité à être un miroir, reflet critique de la société. L’héritage de cette mandature, si elle n’est pas interrompue, sera celui d’un secteur cinématographique totalement déconnecté de sa mission culturelle et patrimoniale. Les professionnels du secteur, les cinéphiles et l’ensemble des citoyens attachés à une culture vivante et indépendante doivent tirer la sonnette d’alarme : l’heure n’est plus à l’indignation silencieuse, mais à une mobilisation pour sauver ce qui peut encore l'être.