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Tunisie : colère, crise sociale, coupures et durcissement politique
Manifestation contre le président tunisien Kais Saied marquant le cinquième anniversaire de la suspension du Parlement et de la prise de pouvoirs d'urgence par ce dernier, le long de l'avenue Habib Bourguiba à Tunis, le 25 juillet 2026. (Photo : Fethi Belaid / AFP)
Cinq ans après la concentration des pouvoirs par Kaïs Saïed, plusieurs milliers de personnes ont manifesté samedi 25 juillet dans le centre de Tunis pour dénoncer la dégradation des conditions de vie, les atteintes aux libertés et la gestion d’une vague de chaleur marquée par de longues coupures d’électricité. La mobilisation intervient aussi dans un climat diplomatique tendu, après la convocation de l’ambassadrice de France à la suite d’un entretien accordé à France 24 par l’ancien président Moncef Marzouki.
Une marche contre le pouvoir et la vie chère
Sous une chaleur étouffante, les manifestants ont défilé dans les rues de Tunis en scandant « Dégage ! » et « Ni eau, ni électricité, il n’y a que prison et hausse des prix ».
La date est hautement symbolique. Le 25 juillet 2021, jour de la fête de la République, Kaïs Saïed avait suspendu le Parlement, limogé le chef du gouvernement et concentré entre ses mains l’essentiel des pouvoirs exécutifs. Élu en 2019 avec une large majorité, il avait justifié ce tournant par la nécessité de mettre fin au blocage institutionnel.
Cinq ans plus tard, ses opposants dressent un bilan sévère. Wissem Sghaier, porte-parole du parti Al Joumhouri, a affirmé que les manifestants étaient descendus dans la rue pour « demander des comptes ». L’universitaire Mouldi Gassoumi a présenté la marche comme un appel citoyen à retrouver les principes de la République.
Depuis 2021, des organisations alertent sur le recul des droits et libertés. Des figures politiques, journalistes, avocats et militants ont été arrêtés, condamnés ou contraints à l’exil. Le prétexte du pouvoir ? « Protéger l’État, combattre la corruption et préserver la souveraineté nationale. »
Les coupures cristallisent le mécontentement
La Tunisie traverse un épisode de chaleur extrême, avec jusqu’à 47 °C à Tunis et 49 °C à Kairouan. Les coupures d’électricité se sont multipliées dans la quasi-totalité du pays, provoquant colère et inquiétude.
La Société tunisienne de l’électricité et du gaz publie quotidiennement des alertes annonçant des opérations de délestage. Ces interruptions programmées visent à réduire la pression sur un réseau confronté à une demande exceptionnelle, notamment en raison de l’utilisation massive des climatiseurs. La consommation nationale aurait atteint un record proche de 6 000 mégawatts.
Selon les zones, les coupures peuvent durer une heure, mais parfois trois, six heures ou davantage. Elles touchent les logements, les commerces, les ateliers et les usines. Dans certaines boutiques, les produits frais se détériorent, tandis que des habitants évitent les ascenseurs par crainte de rester bloqués.
La Steg affirme que ces délestages sont indispensables pour éviter un black-out généralisé. Kaïs Saïed a néanmoins qualifié la situation d’« anormale » et promis que les responsables auraient à rendre des comptes.
Un réseau vieillissant et une économie perturbée
Pour plusieurs spécialistes, la crise ne résulte pas seulement de la canicule. Elle révèle des faiblesses structurelles anciennes. Héla Tlili, économiste à l’Université Tunis El Manar, souligne que la consommation augmente beaucoup plus rapidement que la production.
La Tunisie dépend encore largement du gaz naturel. La baisse de la production nationale et le coût des importations pèsent sur les finances publiques. À cela s’ajoutent un réseau vieillissant, des capacités insuffisantes et un manque d’entretien.
La situation affecte directement l’économie. L’organisation patronale Conect regrette le manque de précision des annonces de coupures, qui empêche les entreprises de s’organiser. Dans certaines usines, le travail a été presque totalement interrompu. Les commerces alimentaires, les pharmacies et les établissements de santé sont particulièrement exposés.
À plus long terme, les experts appellent à accélérer le développement des énergies renouvelables. La Tunisie dispose d’un important potentiel solaire et éolien. Le principal défi reste le stockage de l’électricité afin de restituer la nuit l’énergie produite pendant la journée.
Les hôpitaux sous pression
La vague de chaleur soulève de graves inquiétudes sanitaires. L’Organisation tunisienne des jeunes médecins a appelé la population à soutenir les équipes médicales par des dons de glace alimentaire pour les patients souffrant de coups de chaleur. Elle a aussi encouragé les étudiants en médecine à se porter volontaires dans les services d’urgence.
Le président de l’organisation a affirmé que des données recueillies par de jeunes médecins faisaient état de 150 à 200 décès liés à la chaleur ces derniers jours. Aucun bilan officiel n’a cependant été communiqué.
La situation est particulièrement difficile pour les personnes âgées, les malades chroniques et les familles modestes dépourvues de climatiseur. Dans les quartiers populaires, certains habitants dorment sur le carrelage ou utilisent des bouteilles d’eau congelée pour supporter la chaleur.
Les conditions de détention suscitent aussi des préoccupations. Des médecins ont demandé des mesures en faveur des prisonniers malades, dont les cellules sont souvent mal ventilées et peu adaptées aux températures extrêmes.
Une polémique diplomatique avec la France
À cette crise intérieure s’ajoute une tension avec Paris. Le ministère tunisien des Affaires étrangères a convoqué l’ambassadrice de France après la diffusion, sur France 24, d’un entretien avec Moncef Marzouki, installé en France et recherché par la justice tunisienne pour ses prises de position hostiles au coup d’Etat de Kaïs Saïed arrivé par les urnes et s’est accaparé tous les pouvoirs par la force.
La diplomatie tunisienne a dénoncé une « ingérence inacceptable », estimant que les propos portaient atteinte à la souveraineté de l’État, à sa sécurité nationale et à ses institutions. Elle a aussi considéré que le caractère public du média engageait la responsabilité morale de l’État français.
Ancien président de 2011 à 2014, Moncef Marzouki est l’un des critiques les plus virulents de Kaïs Saïed. Condamné par contumace à plusieurs peines de prison, il a déclaré que la Tunisie traversait une crise politique d’une gravité exceptionnelle et que la situation risquait d’« exploser ».
Entre colère sociale, fragilité des infrastructures, inquiétudes sanitaires et durcissement politique, la Tunisie traverse une période de fortes tensions. La manifestation du 25 juillet montre qu’une partie de la société continue de réclamer davantage de libertés, de services publics et de réponses à la crise économique. (Quid avec AFP)