chroniques
Driss Chraibi : L’écolier de la radio et le conditionnel passé – Par Rédounae Taouil
Rédouane Taouil et Driss Chraibi
Si l’auteur de l’inoubliable roman pionnier, Le passé simple, avait à animer, aujourd’hui, une émission sur la musique arabe, elle aurait pour titre, « Ce que les auditeurs ne demandent pas à écouter », écrit Rédouane Taouil qui, à l'occasion du centenaire de la naissance de Driss Chraibi, dresse le portrait d'auditeur du futur écrivain en soulignant comment sa double passion pour la musique et la poésie arabes, née de son goût pour la radio, en fait un heureux aimant bilingue.

Par Rédouane Taouil
Ancien des écoles primaire et secondaire publiques
Cette figure fondatrice de la littérature d’expression française au Maghreb était également un homme de la radio. Dès l'automne 1963, il s'était lancé dans l'adaptation de ses fictions en commençant par Succession ouverte et dans l'incitation à la découverte, sous le titre de « théâtre noir », des littératures francophone, anglophone et lusophone d'Afrique. L’écrivain doit beaucoup à ses sensations d'enfance tant elles l'ont pourvu, de sensibilité et d'objets à chérir, d’attention au monde et d’éveil à l’engagement existentiel, de rêves et de souvenirs, dont il raconte les rencontres dans des exercices de mémoire. Féru de l'art qui s'adresse, selon Michel Tournier, aux yeux de l'âme et non à ceux du corps, il s’est appliqué à éduquer son ouïe, à nourrir sa passion pour la fusion de la musique et de la poésie arabes et à entretenir affectueusement son amitié envers deux langues et leurs belles-lettres. Il a caressé, de longues années durant, l'espoir de mettre son inlassable enthousiasme d'auditeur au service de son talent de passeur de vibrations et d’affinités incorruptibles.
Les songes vagabonds des stations
Vu, lu, entendu (1), prenant et surprenant hommage aux premiers étonnements, s'offre comme un récit qui relate, avec un humour teinté de petits bonheurs, la formation d'un esprit à travers des chuchotements qui sont autant de remerciements à l'école, à la source des émerveillements, l'âge tendre, et au pays natal. « Le Maroc est mon rêve éveillé, mon foie, ma demeure. On peut renoncer à tout sauf à l'enfance ». La métonymie de foie, employé pour ensoleiller la parole par des emprunts à des métaphores du dialectal, résume bien l'intimité créée par l'arrivée de la TSF (Télégraphie sans fil) au sein de la famille. La boîte magique devient rapidement l'amie des heures de la créatrice des jours du narrateur. Présence essentielle au quotidien, elle donne à baigner dans les ondes et à déambuler en nomade sédentaire à bord des stations de Londres, Berlin et le Caire. Pour l'adolescent, c'est le frémissement à vivre : chansons et vers sont à cueillir à longueur de soirées et des arcanes d’éblouissement à découvrir. Il reçoit une éducation romantique, qu'il assimile à un prodigieux flot de feu, grâce à la profonde union entre les odes du prince envoûtant des poètes, Ahmad Chawki et le chant et la musique du maître de la lyre, Mohammed Abdel-Wahab. Cette union, qui a propulsé la langue arabe au firmament, a nourri un attachement de l'écrivain qui est allé de pair avec son aise d'habiter sa langue d'écriture. L'amitié bilingue, contractée sur les pupitres de l'école élémentaire, s'est ancrée dans un double pays où la langue de René Char devient, comme l'affirme Salah Stétié au sujet de son propre itinéraire, « une passerelle verticale entre l'homme et le point suspendu de son destin ». L'élève succombe à la splendeur de la musicalité et sa force suggestive au détriment des mathématiques : le goût pour les sonnets l'emporte sur les sonorités des sinus et des cosinus des fonctions trigonométriques. À son insu, il salue, en revanche, l'équation d'onde, conçue en physique en vue de décrire les vibrations des cordes d'un violon, qui a joué un rôle déterminant dans l'invention de la radio. D'une finesse peu commune, les souvenances révèlent la pointe de la passion pour le verbe, sous l'œil discrètement vigilant du père, dans des compositions où des alexandrins arrachent l'admiration des enseignants, comme dans des échanges avec ses camarades de classe où le poète en herbe livre en avant-première ses premiers vers sur les bancs du parc Murdoch, aire de repos et de rêves près du futur lycée Mohamed V.
« Le poète est parti, la radio a pris sa place », écrit Najib Mahfouz. Cette assertion ne semble guère opportune. Par la mise en musique d'odes, les poètes étaient bien présents à travers leurs hémistiches qui formaient la demeure et le jardin des assidus de la boîte magique. L'écoute, solitaire et sensuelle, de ce médium, invite à l'instar des déambulations entre les lignes des livres, à écrire et parfois à traduire pour parachever le partage avec les amis anonymes. Le romancier-auditeur a rêvé de transmettre un florilège de la langue arabe engrangé lors de promenades sur les ondes courtes et de célébrer des noces bilingues de poèmes d'Ahmad Chawki, de Bayerm Al-Tûnisî et d'Ahmad Râmî qui, parure musicale aidant, suscitaient sa jubilation, mais les oreilles des éditeurs y sont restées littéralement indifférentes. La nostalgie qui anime Vu lu, entendu n'est pas évasion, ni retour, ni consolation de déceptions. Elle est un miroir qui unit le temps vécu à l'accueil de l'avenir. Les temps se chevauchent sans souci de leur concordance.
Les partitions fluides du futur
L'amateur de la radio d'hier ne peut que s’émouvoir aujourd’hui à l'écoute de l'hymne à Zahlé où le chanteur-compositeur Mohamed Abdel-Wahab et le poète au souffle vigoureux et à la puissante plume lyrique, Chawki, passaient leurs vacances libanaises. L'incipit et la chute de l’ode virevoltent immédiatement à l'esprit comme pour justifier la sentence de Rodrigo Fresán : « La musique d’autrefois comme fond sonore du futur ». Les résonnances de ce sommet de la poésie chantée, merveilleusement interprétée par la riveraine de la lune, Fayrouz et l’enivrante voix d’or, Nour Al-Houda, demeurent creusées dans la mémoire.
« Ô riveraine de la vallée, à l'extase surgit en moi
Ton souvenir pareil à un rêve
Dans ma mémoire et jusqu'au sommeil ton amour réapparaît sans trêve
Les souvenirs sont les échos des années d'autrefois
(...)
Ni hier, ni demain n'appartiennent à mes jours
Le temps se résume au jour béni par toi ».
Bayerm Al-Tûnsi, orfèvre d'un zajal, dont la haute tenue de langage suscitait chez Chawki des craintes de menace sur l'arabe classique, est le créateur, avec son indéfectible ami, Zakariyyâ Ahmad, de la sublime pièce, « Al awwela fel gharâm » (Au commencement de l'amour). Ce palimpseste, qu'orne la voix de Kulthûm par d'infinies variations émouvantes aux larmes à l’exemple des psalmodies d’Abdelbasset Abdessamad chères à l'écrivain, est un thrène :
« À l'entame, j'ai été saisi par l'amour et la passion,
Ensuite, j'ai été contraint à la patience et l'abnégation
"Enfin, sans prévenir, j'ai été laissé à l'abandon ».
Par cet incipit, le poète célèbre le chagrin d'amour paternel de son complice en musique en haussant les larmes généreuses au rang de grâce implorée par le cœur.
Dans « Shams Al assil » (Le crépuscule), Il peint la parfaite harmonie entre l’aimant, l’aimé et les éléments de la nature :
« Ô Nil, le crépuscule ambre la couronne de tes palmiers
Une féerie de couleurs se reflète sur tes ondes, ô beauté
La flûte chante sur les rives, les troncs frissonnent
Au souffle de la brise qui s'étire avec vétusté
Ô Nil, mon aimé et moi te ressemblons dans ta limpidité
Nos cœurs se sont attendris puis élevés à l'image de zéphyr
La pureté de notre amour est à l'égale de ta pureté
Ta beauté et la nôtre n'ont pas de pareils
Mon aimé et moi, nous avons exaucé nos vœux
Là où l'amour jette son ancre il y a notre havre heureux. »
Ahmad Râmi inaugure sa légendaire romance avec l'astre de l'Orient par « Assabou tafdahouhou ouyounouh » (L'amoureux se fait trahir par ses yeux), une courte ode qui en dit long sur un amour naissant que le poète des jeunes concède dans « Naâm Ahwa » (J’avoue que j’aime) qu'interprète l'incomparable compositeur, Abdessalam Amer, et chante superbement tristement, Mohamed Al-Hyani. Nul parolier ne s'est mieux voué à doter ses strophes d'un charme mélodieux en symbiose profonde avec la créativité de son égérie dans des élégies traversées d'apostrophes qui réverbèrent la douleur d'aimer et l'aimertume dans d'inépuisables termes plaintifs aux nombreux motifs.
« Kissatou Houbbi » (Récit de mon amour), emblème de l’abondante œuvre du trio Oum Kulthûm, Ahmad Râmî, Riyâd A-Sumbâti, incarne dans son étincelante limpidité la mémoire ardente :
« Des souvenirs traversent mes songes
Etincelants tel un éclair au sein de la nuit
Ils ont éveillé mon cœur assoupi
Et levé le voile sur mes jours perdus.
Comment les oublier alors que mon cœur ne m'a pas déserté
C'est le récit de mon amour
Des souvenirs caressent mon esprit et mes rêveries
Je ne sais lequel est de moi le plus prés
Ils sont à jamais dans mon ouïe
Un refrain ruisselant dans une merveilleuse mélodie
Parmi chants, mélopée, larmes et nostalgie
Comment les oublier et mon ouïe résonne de mes larmes attendries
À l'unisson avec la triste mélodie
L'aube souriait dans mes paupières quand tu as surgi pour m’illuminer
Mon âme s'est plu à son lever
Et la fleur d'amour s'est épanouie ornée de rosée
De tendresse nous l'avons arrosée et de fidélité protégée
Nous avons à cœur éperdu veillé à sa floraison puis cueilli. »
« Au creux de tout livre il y a une mort, un manque que l'écriture ou l'imagination s'efforcent de combler », souligne Stéphanie Doudet en invoquant l'exemple de « la mort d'une époque » qui parcourt La civilisation ma mère. La déréliction et le délitement accéléré, produits aujourd’hui par l’emprise numérique, contrastent avec les liens de socialité tissés par les ondes hertziennes. Les êtres n’ont jamais été si déconnectés les uns des autres qu'en ces temps de connexion intégrale. Ils ne se parlent guère, non qu’ils soient en froid ; le smartphone s’est interposé entre eux avec la force d’une loi. Ils ne lâchent plus prise. Ils ne se regardent plus. Les écrans les gardent ensemble si bien qu’ils ne sont pas prochains. Si l’auteur de l’inoubliable roman pionnier, Le passé simple, avait à animer, aujourd’hui, une émission sur la musique arabe, elle aurait pour titre, « Ce que les auditeurs ne demandent pas à écouter ».
- Je remercie Driss Yazami de m’avoir invité à lire ce chapelet de souvenances et Abdelkader Ouassat de m’avoir incité à relire Succession ouverte et De tous les horizons.