Culture
Le Pont aux trois arches d’Ismaïl Kadaré - Par Dr Samir Belahsen
Entre 1443 et 1468 Skanderbeg unifie les principautés albanaises, en 1478 l’Albanie est ottomane, en 1912, elle est indépendante, de 1928 à1939, elle est s monarchie, de1939 à1944, elle est sous occupation italienne puis allemande, de 1946-1991, c’est une république populaire sous parti unique, en 1961, elle rompt avec l’URSS et en 1978 avec la Chine, aujourd’hui elle est une république parlementaire profondément marqué par son histoire.
À travers sa lecture du roman Le Pont aux trois arches d’Ismaïl Kadaré, Samir Belahsen explore les thèmes de la transition historique, de la fabrication des récits collectifs et de la confrontation entre tradition et modernité. Situé dans l’Albanie de la fin du XIVe siècle, le roman met en scène la construction d’un pont devenu le symbole des bouleversements politiques, culturels et civilisationnels qui accompagnent l’avancée de l’Empire ottoman.

Samir Belahsen
« La vie te mettra des pierres sur ton chemin, à toi de décider si tu en feras un mur ou un pont. » Coluche
« L'amour crée des ponts là où ils paraissent impossibles. » Paulo Coelho
Dans les périodes charnières, quand règnent les machinations, les rumeurs, les faux semblants, les fake news, quand les changements majeurs menacent, il faut lire et relire Kadaré.
Le Pont aux trois arches, c’est une chronique d’un moine « Gjon » qui conte la construction d’un premier pont monumental sur la rivière Ouyane, en Albanie du Nord à la fin du 14e siècle. On est en 1377, peu avant l’invasion ottomane qui débouchera sur une occupation de plus de quatre siècles.
Le XIVème, c’est aussi le siècle D’Ibn Khaldoun et de sa théorie sur les cycles des empires…
Comme beaucoup de ponts dans l’histoire et dans la littérature, ce pont va se trouver au cœur d’un affrontement complexe entre puissances économiques et politiques. Au nom d’anciennes légendes, un meurtre s’en suit.
Les ponts sont les symboles universels de connexion, de transition et de dépassement de soi...
Ismail Kadaré avait écrit ce roman dans les années 1970 alors qu’il était interdit de publication par le régime d’Enver Hoxha. On y décèle l’impuissance et la crédulité des hommes face aux pouvoirs qui les broient mais aussi leur résilience.
Une vallée entre deux mondes
Au XIVème, la vallée de l’Ouyane vit encore entre légendes, besoins vitaux et foi mêlée de superstition. Mais l’Empire ottoman avance. Le pont aux trois arches en pierre devient un enjeu majeur pour les marchands, les autorités et les habitants.
Un voyant a défini l’endroit précis, « voulu par Dieu ».
Le chantier commence et les malheurs s’accumulent. Des éboulements, des ouvriers blessés, les poutres qui cèdent, la population y voit un signe. Une vieille croyance des Balkans, voudrait veut qu’un pont ne tient que si on emmure un vivant dans les fondations pour apaiser les esprits de l’eau.
La rumeur populaire désigne une victime potentielle.
Gjon, notre moine narrateur, fluctue entre son rôle de moine lucide et rationnel et la pression des rhapsodes qui chantent la légende de l’emmuré vivant.
Kadaré ne nous dit pas si c’est une vraie légende qui renaissait, une manipulation politique, ou une hystérie collective ?
Les constructeurs et ingénieurs qui représentent la technique et la modernité, méprisent les croyances locales.
La vieille Aïkoune, figure de prophétesse, diffuse les légendes et les avertissements. Sa parole, relayée par les anciens, pèse autant que celle du gouverneur.
Les chants des rhapsodes (les influenceurs de l’époque) transforment l’événement en épopée (ils assurent le buzz). Pour eux, le pont n’est pas un ouvrage, c’est un mythe.
Il y a aussi les Ottomans, l’empire qui monte, on ne les voit pas encore, mais leur présence rend tous ces groupes nerveux.
Le pont serait aussi une porte pour leur armée.
Gjon, le moine narrateur, pose un regard lucide et ironique. Il pointe les contradictions, les gens veulent le pont pour le commerce, mais le maudissent dès qu’il prend forme.
Le chantier du pont devient le miroir du déchirement de la société albanaise de cette époque charnière.
Cette société est tiraillée entre le monde ancien des légendes et l’arrivée d’un ordre nouveau, plus brutal, plus sauvage et plus organisé.
Le roman de Kadaré explique comment une légende se fabrique en temps réel. Le pont, symbole de progrès, réveille les peurs archaïques. Les rhapsodes, le moine, les autorités, chacun impose son récit et sa version des faits.
Il s’arrête juste avant l’explosion politique. Il finit sur la construction du pont, pas sur ce qui se passe après. Son pont est une pure création littéraire. Comme Kadaré vient du nord de l’Albanie, et la vallée de l’Ouyane ressemble beaucoup à la vallée du Kir, on peut penser que c’était son modèle. Il reste que le pont de Mesi n’a été construit que vers 1770 par Kara Mahmud Bushati, pacha ottoman. Le pont aux trois arches n’a pas besoin d’exister pour représenter l’arrivée de la modernité « coloniale » ottomane dans les vallées albanaises.
Les Six siècles d’après
Ce sont 600 ans de tiraillement entre résistance, occupations et isolement.
A la fin du XIVème siècle, l’Albanie est divisée en principautés féodales, coincée entre l’Empire byzantin et la puissance ottomane montante. C’est le contexte du roman de Kadaré.
Entre 1443 et 1468 : Skanderbeg, unifie les principautés albanaises dans la Ligue de Lezhë et résiste pendant 25 ans aux Ottomans. Aujourd’hui, il est considéré comme le père de la nation, sa statue équestre trône sur la place principale de Tirana.
Après sa mort, la résistance s’était effondrée. L’Albanie a été intégrée l’empire en 1479 et islamisée partiellement.
Ce n’est qu’en 1912, avec la chute des ottomans, que l’indépendance de l’Albanie a été déclarée
De 1928 à1939, l’Albanie vivait sous la monarchie du roi Zog.
Pendant la deuxième guerre, de1939 à1944, elle était sous occupation italienne puis allemande.
De 1946-1991, l’Albanie était une république populaire sous Enver Hoxha, un stalinien pur et dur, collectivisation et isolement total.
En 1961, la rupture avec l’URSS est déclarée puis en 1978 avec la Chine, l’isolement est complet, l’Albanie vit en autarcie totale.
Depuis 1991, le pays a mis fin au parti unique et au communisme. La transition vers l’économie de marché fut pour le moins chaotique.
L’Albanie est aujourd’hui une république parlementaire, le pays reste profondément marqué par son histoire.
Ainsi, au moins depuis le XIVème, l’Albanie a tout le temps été un pays frontière entre les civilisations et les empires Byzance et Rome, entre islam et christianisme, entre Est et Ouest.
On comprend dès lors pourquoi Kadaré insiste autant sur les ponts, les légendes et la peur du changements.