Culture
Cinéma, mon amour de Driss Chouika : Edgar Morin, le philosophe lucide et cinéphile singulier
Edgar Morin au Festival International du Film à Marrakech. Avec lui est mort le cinéphile exceptionnel pour qui « On expérimente le cinéma dans un état de double conscience, un phénomène étonnant où l’illusion de la réalité est inséparable de la conscience qu’il s’agit vraiment d’une illusion »
Avec la disparition d’Edgar Morin à l’âge de 104 ans, le monde intellectuel perd un penseur qui a profondément renouvelé le regard porté sur le cinéma. Théoricien de la pensée complexe, humaniste attentif aux métamorphoses de son époque, il a fait du septième art un objet majeur de réflexion anthropologique, explorant les mécanismes du rêve, de l’identification et de l’imaginaire collectif. Dans cette chronique, Driss Chouika rend hommage à un philosophe pour qui le cinéma constituait à la fois un miroir de l’humanité et un outil privilégié pour comprendre les liens subtils entre réalité, fiction et conscience.

Driss Chouika
« On expérimente le cinéma dans un état de double conscience, un phénomène étonnant où l’illusion de la réalité est inséparable de la conscience qu’il s’agit vraiment d’une illusion ».
Edgar Morin.
A 104 ans, Laissant philosophes et cinéphiles orphelins, il nous a finalement quittés le 29 mai 2026, Edgar Morin, le grand ami de feu Noureddine Sail, le père et maître du cinéma et de la cinéphilie au Maroc, et également grand ami du Maroc, celui pour qui « L’intelligence aveugle détruit les ensembles et les totalités, elle isole tous ses objets de leur environnement. Elle ne peut concevoir le lien inséparable entre l'observateur et la chose observée », ce qui illustre parfaitement sa critique de la pensée simplificatrice. Oui, il est bien décédé, Edgar Morin, le cinéphile exceptionnel pour qui « On expérimente le cinéma dans un état de double conscience, un phénomène étonnant où l’illusion de la réalité est inséparable de la conscience qu’il s’agit vraiment d’une illusion », idée géniale qui a été au cœur de sa vision anthropologique du septième et qui explicite l’expérience unique du spectateur, partagé entre l’émotion sincère et la conscience lucide de la fiction.
PHILOSOPHE LUCIDE ET CINÉPHILE SINGULIER
Oui, le 29 mai 2026, la France a perdu l’un de ses derniers grands intellectuels universels, philosophe et sociologue dont l’œuvre hors norme a traversé tout le XXème siècle et le premier quart du XXIème, un homme bien attentif à l’humanité. Contrairement à beaucoup de ses contemporains, Morin refusa toute sa vie l’enfermement disciplinaire. Il se définissait volontiers comme un « braconnier du savoir », empruntant les chemins de traverse que l’académisme avait oubliés. Philosophe lucide, théoricien de la « pensée complexe », il fut aussi, à une époque où la sociologie dédaignait les loisirs de masse, l’un des premiers à prendre le cinéma au sérieux. Cinéphile singulier, praticien curieux, auteur de livres pionniers, Morin a transformé la salle obscure en laboratoire d’anthropologie. Plus qu’un simple spectateur, il est une sorte de « cinéphage » : un esprit qui ne se contente pas de voir les films mais les digère, pour en extraire une pensée neuve et novatrice sur l’homme et la vie humaine.
L’œuvre d’Edgar Morin est toute entière habitée par une idée simple en apparence, mais vertigineuse dans ses implications : la réalité est un tissu, et la connaissance ne peut se contenter de couper les fils. Le terme de « pensée complexe », qu’il forge dans son livre « Science avec conscience », renvoie à l’étymologie latine complexus : « ce qui est tissé ensemble », par opposition au « paradigme de simplification » qui, selon lui, réduit les phénomènes pour mieux les expliquer. Morin appelle à une épistémologie dialogique, capable de relier l’ordre et le désordre, l’observateur et l’observé, la science et la philosophie.
C’est dans le monumental cycle de « La Méthode », six volumes publiés entre 1977 et 2004, que cette vision trouve son expression la plus achevée. L’ouvrage se lit comme une encyclopédie sans cesse recommencée, où la physique côtoie la biologie, la connaissance des connaissances, puis l’éthique enfin. Morin n’y propose pas une nouvelle théorie totalisante, mais une attitude : « la collaboration du monde extérieur et de notre esprit pour construire la réalité », précisait-il lui-même. En pleine époque triomphante du structuralisme, cette défiance à l’égard des clivages radicaux entre disciplines faisait figure d’hérésie salutaire.
Edgar Morin n’a pas seulement théorisé la complexité, il l’a cherchée concrètement, y compris dans les domaines les plus négligés de la culture. Le cinéma, pour lui, ne fut jamais une simple distraction. Dans « Le Cinéma ou l’Homme imaginaire », il a considéré le septième art comme un objet anthropologique à part entière. L’ouvrage, écrit-il en avant-propos, « parle du cinéma, mais ni de l’art, ni de l’industrie cinématographique. Il se définit comme essai d’anthropologie ». Cette audace théorique frappe encore aujourd’hui. À une époque où les intellectuels français regardaient surtout le cinéma à travers le prisme de l’auteur ou de l’esthétique, Morin s’intéresse au spectateur : à son rêve éveillé, à son identification, à cette étrange alchimie qui transforme une salle obscure en grotte primitive. « Le cinéma est peut-être la réalité mais il est aussi autre chose : générateur d’émotions et de rêve », avait-il écrit. Pour lui, la photogénie – la faculté de l’image à paraître plus intense que le réel – plonge ses racines dans une très ancienne fascination de l’homme pour son double. D’ou l’image géniale qu’il a eu : aller au cinéma c’est retourner « dans une grotte artificielle, contemplant sur l’écran le reflet de sa propre âme ».
Et puis, un peu plus tard, avec « Les Stars », Morin explore l’autre face du miroir. Il y analyse le culte des acteurs comme une mythologie moderne, où l’héroïsme archaïque se mêle à la consommation industrielle. Les fans ne sont pas de simples dupes ; ils vivent une véritable liturgie, une dévotion qui puise dans les besoins anthropologiques les plus profonds. Par cette double plongée – dans l’imaginaire du spectateur et dans le phénomène collectif de la star –, Morin a ouvert la voie à ce qu’on appellera plus tard les « cultural studies ». Il précède ainsi de plusieurs décennies l’analyse de la culture de masse comme terrain sérieux de la philosophie sociale.
Et l’engagement cinéphile de Morin ne se limite pas à l’écrit. En 1960, il réalise avec le cinéaste-ethnologue Jean Rouch « Chronique d’un été », une sorte de film-manifeste du cinéma-vérité. Tourné dans les rues de Paris, l’été où la guerre d’Algérie bat son plein, le documentaire pose une question simple mais inouïe aux passants : « Êtes-vous heureux ? ». Morin, qui a théorisé ce « nouveau cinéma-vérité » dans plusieurs articles, devient ici praticien. Il ne se contente pas d’observer la société ; il la met en scène, tout en réfléchissant aux conditions mêmes de cette mise en scène. « Chronique d’un été » interroge la capacité du cinéma à capter le réel et devient, à ce titre, une œuvre charnière entre documentaire et fiction, entre sociologie et création.
Le décès d’Edgar Morin laisse un vide considérable. Vibrant adieu à l’intellectuel le plus humaniste qui a traversé un siècle de l’histoire en éclaireur lucide.
BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE DE EDGAR MORIN
- « La Méthode » (6 volumes, Le Seuil, 1977–2004). Somme encyclopédique et œuvre majeure de Morin. ( « La Nature de la nature » (1977), « La Vie de la vie » (1980), « La Connaissance de la connaissance » (1986), « Les Idées » (1991), « L’Humanité de l’humanité » (2001), « Éthique » (2004).
- « Introduction à la pensée complexe » (ESF, 1990).
- « Science avec conscience » (Fayard, 1982).
- « La Voie : Pour l’avenir de l’humanité » (Fayard, 2011).
- « Le Cinéma ou l’Homme imaginaire ». Essai d’anthropologie (Éditions de Minuit, 1956).
- « Les Stars » (Éditions du Seuil, 1957).
- « L’Esprit du temps » (2 volumes, Grasset, 1962 et 1975).
- « Chronique d’un été (film réalisé avec Jean Rouch, Argos Films, 1961).
- « Autocritique » (Le Seuil, 1959).
- « Les Souvenirs viennent à ma rencontre » (Fayard/Pluriel, 2019).
« Leçons d’un siècle de vie » (Denoël, 2021).
- « Les Sept Savoirs nécessaires à l’éducation du futur » (Le Seuil, 2000).