Culture
Edgar Morin, un grand penseur du cinéma – Par Mohammed Noureddine Affaya
Portrait d’Edgar Morin par l’écrivain, sociologue et peintre Mustapha Saha
Avec la disparition d’Edgar Morin, le monde perd l’une des figures intellectuelles majeures du XXe siècle et du début du XXIe. Le philosophe et académicien Mohammed Noureddine Affaya rappelle que ce philosophe de la complexité, sociologue, épistémologue et humaniste engagé, fut également l’un des premiers penseurs à considérer le cinéma comme un objet central de réflexion, capable d’éclairer l’être humain, son imaginaire et son rapport au monde.

Par Mohammed Noureddine Affaya
La disparition d’Edgar Morin ne prive pas seulement le monde de la pensée de l’un des plus grands intellectuels du XXe siècle et du début de ce millénaire. Elle nous enlève aussi un penseur qui a conservé une orientation profondément humaniste dans son approche des sujets qu’il a soumis à la réflexion, à l’analyse et au jugement.
Qu’il s’agisse des sciences humaines et sociales, dont il a contribué à renouveler les méthodes depuis les années 1950, de sa réflexion épistémologique sur l’évolution de la pensée scientifique dans son ouvrage de référence La Méthode, auquel il a consacré six volumes, ou encore de ses engagements politiques, Edgar Morin s’est constamment battu pour préserver la dignité de l’être humain, quelle que soit sa religion, sa culture, sa langue, sa couleur ou son sexe. Il défendait l’idée que tout être humain possède « le droit d’avoir des droits », selon la formule d’Hannah Arendt.
Cette conviction l’a conduit à dénoncer les injustices historiques subies par le peuple palestinien ainsi que les crimes qui continuent d’être commis contre l’humanité. En raison de ses prises de position, Edgar Morin a dû faire face, avec une remarquable dignité, aux provocations et même aux poursuites judiciaires engagées contre lui par certains milieux sionistes influents dans la politique et les médias français, qui l’accusaient d’antisémitisme. Lui, l’intellectuel d’origine juive, avait pourtant dépassé toute appartenance religieuse étroite pour embrasser les principes universels de l’humanisme dans leur portée la plus large.
La rencontre décisive entre sociologie et cinéma
À la mort de ce grand penseur, il était naturel que l’on revienne sur les nombreux domaines auxquels il a consacré ses recherches, ses analyses et ses innovations méthodologiques et théoriques, qui ont considérablement élargi les horizons des sciences humaines et sociales.
Pourtant, il me semble que sa contribution essentielle à la pensée du cinéma mérite une attention particulière. Elle s’est affirmée à une époque où le phénomène cinématographique imposait sa présence à l’ensemble des champs de recherche, notamment durant les années 1950.
Par sa nature complexe et composite, accueillant en son sein tous les arts, le cinéma a suscité les interrogations des philosophes qui ont fait de ses images, de ses sons et de ses temporalités des objets de réflexion sur l’être, le mouvement, l’histoire, la mémoire, l’imaginaire et l’altérité. Mais il a également constitué un terrain particulièrement fertile pour Edgar Morin, qui l’a abordé au départ depuis la sociologie.
Le cinéma comme expérience de la complexité
Ce penseur aux intérêts multiples appartient à cette génération d’intellectuels qui ont élevé le cinéma au rang d’enjeu intellectuel et esthétique majeur, traversé par des dimensions existentielles, psychologiques, sociales et anthropologiques.
Même dans son œuvre monumentale La Méthode, composée de six volumes, il n’a jamais cessé de revenir à l’imaginaire cinématographique. Il y convoque régulièrement des films et des expériences de cinéma qui ont ouvert à la pensée et à l’esthétique de nouveaux horizons, tout en influençant profondément la sensibilité individuelle et collective de l’être humain depuis l’invention du cinématographe jusqu’à nos jours.
Dans le texte conclusif intitulé « Ma vie et le cinéma », publié comme postface dans l’ouvrage : Le cinéma, Un art de la complexité, Articles et inédits (1952-1962), paru en 2018, Edgar Morin revient sur son rapport intime au septième art.
Il y raconte qu’il fut un enfant solitaire, timide et replié sur lui-même. Grand lecteur, il avait le sentiment de vivre dans un univers largement nourri par l’imaginaire. La mort de sa mère, alors qu’il n’avait que dix ans, accentua encore son refuge dans les livres et les romans.
C’est à cette période que les films et les récits du cinéma exercèrent sur lui une fascination particulière. Le cinéma devint progressivement cette présence protectrice dont il avait été privé par la disparition de sa mère. Il y trouva de quoi nourrir son âme, son imagination et ses rêves.
Morin reconnaît qu’il lui arrivait alors de voir jusqu’à quatre films par jour. Peu à peu, il passa du statut de simple consommateur d’images à celui de véritable amoureux du cinéma. Dès lors, il ne cessa de considérer que « le cinéma est une passion d’enfance qui se prolonge à travers le temps ».
Lecture, cinéma et naissance d’une pensée
Entre le temps de la lecture et celui de la projection cinématographique se sont forgées les orientations intellectuelles d’Edgar Morin et affinée sa sensibilité esthétique. Encouragé par son maître, Georges Friedmann — l’un des grands sociologues des années 1950 et 1960, auteur d’études de référence sur la sociologie du travail et sur les formes de déshumanisation engendrées par les mutations techniques et leurs effets sur les rapports humains et le lien social — Morin décida, en 1951, d’introduire le cinéma comme objet de recherche au sein du Centre national de la recherche scientifique et du Centre d’études sociologiques.
Cette ouverture constitua un véritable tournant dans l’intérêt porté au phénomène cinématographique. Il ne s’agissait plus seulement d’en faire un objet d’étude sociologique, mais également un champ d’investigation anthropologique. Le cinéma devenait ainsi un moyen de comprendre les différentes manières dont l’être humain est représenté dans ses situations, ses positions sociales, ses joies et ses tensions au sein des sociétés contemporaines.
Après son exclusion du Parti communiste, Edgar Morin se plongea davantage dans la lecture, la fréquentation des salles obscures et la recherche des raisons profondes qui poussent les êtres humains à s’attacher à la vie. Il s’interrogea sur les facultés qui leur permettent de supporter l’expérience de la dualité, sur leur croyance dans les métamorphoses de l’existence, sur le rôle de l’imaginaire nourri d’images et de mythes, ainsi que sur la manière dont ces représentations s’inscrivent dans la réalité vécue pour devenir une composante de la condition anthropologique de l’homme. Il s’intéressa également aux relations qui se nouent entre ce monde ancestral et les formes contemporaines de son expression, à travers le dialogue incessant entre le réel et ses représentations, entre le monde et ses images.
La complexité au cœur de l’expérience humaine
C’est dans ce contexte que commencèrent à prendre forme les premiers éléments du concept auquel Edgar Morin consacrera de longues années de réflexion : la reformulation de la problématique du complexe et de la complexité.
Selon lui, aussi rationnel et raisonnable que puisse être l’être humain, il demeure immergé dans un réseau mouvant de relations entre le réel et l’imaginaire. Cette situation est particulièrement manifeste dans la société technique et capitaliste contemporaine, où l’individu est soumis à un flux ininterrompu d’images tout en devenant lui-même producteur d’images sous des formes toujours plus nombreuses.
Ainsi, la culture médiatique et cinématographique ne cesse de renouveler la question fondamentale de la nature du réel et des fondements de l’imaginaire. Elle réinterroge tout ce qui touche à l’humain : la perception, la sensibilité, la connaissance, la vie, l’action, la création, mais aussi notre capacité à comprendre les images à travers lesquelles nous tentons de saisir certaines composantes d’un monde en perpétuelle transformation.
Les influences intellectuelles d’une pensée du cinéma
La réflexion d’Edgar Morin sur le phénomène cinématographique s’est développée dans un environnement intellectuel particulièrement stimulant. Il n’a jamais caché l’influence exercée sur lui par de nombreux penseurs dont les écrits, l’enseignement et l’engagement ont profondément marqué la vie intellectuelle de leur époque.
Il a puisé chez Jean-Paul Sartre une réflexion sur l’imagination et l’imaginaire, chez Maurice Merleau-Ponty une pensée de la perception et du visible, chez Marcel Mauss les fondements de l’ethnologie et de la sociologie, chez Claude Lévi-Strauss l’anthropologie structurale, ainsi que chez George Herbert Mead la psychologie sociale. À ces influences s’ajoutent celles de Sigmund Freud, Carl Gustav Jung, Jean Piaget et de nombreux autres chercheurs.
Les travaux de ces philosophes et scientifiques ont contribué à l’émergence de nouvelles approches permettant de penser les relations entre réalité et imaginaire, vérité et apparence, illusion et ruse, ainsi que les distinctions entre l’authentique et le faux, le rationnel et l’irrationnel. Ils ont ouvert des voies inédites pour comprendre la perception, la mémoire, l’imagination, l’émotion, la conscience et la connaissance.
La filmologie comme laboratoire de réflexion
L’expérience de l’Institut de filmologie constitua également un terrain privilégié pour approfondir la réflexion sur le cinéma. Cet institut fut étroitement associé à la figure de Gilbert Cohen-Séat, philosophe, écrivain et producteur de cinéma.
C’est lui qui introduisit officiellement le cinéma à l’Université de la Sorbonne à partir de 1948 grâce à ses recherches sur le « fait filmique » et le « fait cinématographique ». Il en posa les bases théoriques dans son ouvrage « Essai sur les principes d’une philosophie du cinéma », publié en 1946.
L’auteur souhaitait faire de ce livre un véritable « discours de la méthode ». L’ouvrage se compose de deux parties : la première est consacrée au cinéma dans la civilisation contemporaine, tandis que la seconde développe ce qu’il appelle les « concepts fondamentaux du vocabulaire de la filmologie ». Dans la première partie, Gilbert Cohen-Séat expose plusieurs de ses réflexions philosophiques sur le cinéma. Dans la seconde, il s’attache à analyser ce qu’il désigne sous le terme de « communication filmique ».
La filmologie, un espace de réflexion décisif
La « Revue internationale de filmologie » constitua, elle aussi, un cadre privilégié pour la recherche et la réflexion sur le cinéma à partir de disciplines diverses. Edgar Morin reconnaît avoir largement bénéficié des ouvertures théoriques permises par les travaux de Gilbert Cohen-Séat ainsi que des articles publiés dans cette revue, en particulier ceux de Michotte Van den Berck.
Il admet également n’avoir jamais été pleinement intégré à l’expérience critique des « Cahiers du cinéma », ni avoir entretenu une véritable proximité intellectuelle avec son fondateur, André Bazin. Il fit par ailleurs la connaissance de Theodor Adorno et rencontra Herbert Marcuse à l’Université de San Diego. Morin observa toutefois que ces penseurs demeuraient attachés à une vision élitiste propre à une certaine intelligentsia universitaire, laquelle considérait le cinéma comme un domaine mineur, voire comme un instrument d’aliénation des masses populaires les détournant de l’engagement révolutionnaire. Les philosophes de la théorie critique n’étaient d’ailleurs pas les seuls à nourrir cette méfiance. Une large partie des élites culturelles regardait avec suspicion les médias de masse et le cinéma, accusés d’encourager la standardisation, les mécanismes de mystification et les formes d’aliénation à travers les séductions du spectacle, les images trompeuses et les apparences illusoires.
Les premiers livres sur le cinéma
Lorsque Morin entreprit de penser le cinéma, les références intellectuelles dans ce domaine restaient peu nombreuses. Parmi les auteurs dont il reconnaît explicitement l’influence figurent Jean Epstein, Béla Balázs et Siegfried Kracauer. C’est au sein de ce que Morin appelle ce « milieu » intellectuel et humain qu’il rédigea, en 1956, son ouvrage « Le Cinéma ou l’Homme imaginaire. Essai d’anthropologie ». L’année suivante, sur les conseils du sociologue Alain Touraine, il publia son second livre consacré au cinéma, « Les Stars ».
Ce qui distingue Edgar Morin de la plupart des penseurs ayant réfléchi au cinéma et proposé des interprétations de ses images, de ses mouvements et de ses rythmes, c’est qu’il ne s’est jamais limité à la seule recherche académique. Parallèlement à ses travaux théoriques, il s’engagea sur deux fronts complémentaires qui enrichirent sa compréhension du cinéma et sa pratique de celui-ci.
Le premier fut celui de la critique cinématographique. Morin rédigeait régulièrement des analyses de films qu’il publiait dans différents journaux et revues, notamment L’Observateur, Esprit et La Nef. Pour lui, la critique exigeait une solide culture cinématographique, une fréquentation assidue des œuvres et une véritable compétence analytique. Il refusait de réduire l’exercice critique à de simples impressions subjectives ou à des jugements spontanés.
Le cinéma, estimait-il, possède sa propre grandeur et ses caractéristiques spécifiques. Il convient dès lors d’en mettre en lumière les contenus, les formes esthétiques et les besoins sociaux auxquels il répond. L’analyse des films doit également prendre en compte leurs dimensions historique, sociale et anthropologique afin de révéler les significations dissimulées dans les images.
L’aventure de la réalisation
Le second front fut celui de l’expérimentation cinématographique elle-même, à travers la réalisation et l’écriture de scénarios. Certes, sa contribution dans ce domaine demeura relativement modeste, mais sa rencontre avec Jean Rouch, considéré comme le fondateur du cinéma ethnologique, joua un rôle déterminant dans son passage à la pratique.
Cette rencontre eut lieu après la découverte du film Les Maîtres fous de Jean Rouch, présenté au Festival de Locarno en 1955. L’événement permit de renforcer leurs liens et d’accompagner de près les expériences du cinéma ethnographique. Peu à peu mûrit l’idée de réaliser un film ensemble, alors qu’ils participaient tous deux au jury du film ethnographique et sociologique de Florence.
C’est ainsi qu’est né le projet de Chronique d’un été, œuvre qui devint elle-même l’objet d’une histoire complexe et d’un différend entre Morin et Rouch.
En 1964, Morin écrivit également le scénario d’un film intitulé L’Heure de vérité, dont la réalisation fut confiée à Henri Calef. Là encore, le résultat final ne le satisfit pas. Selon lui, les choix de distribution et la construction du film ne rendaient pas justice à ce qu’il considérait comme l’essentiel du scénario. L’histoire racontait le destin d’un officier nazi ayant émigré vers les territoires palestiniens occupés sous une identité d’emprunt, où il parvenait à s’installer, à travailler et à fonder une famille mixte. Ce qui intéressait avant tout Edgar Morin dans cette intrigue, c’était de montrer les déchirements de l’être humain entre le poids du passé et les exigences du présent, entre vérité et mensonge, entre identité originelle et masque nouveau, entre la peur constante d’être démasqué et la nécessité de préserver sa propre existence.
Or, selon lui, ces tensions profondes n’apparurent pas à l’écran avec la force expressive ni avec l’esthétique qu’il avait imaginées au moment de l’écriture du scénario.
Une pensée nourrie par le cinéma et les sciences humaines
Il apparaît ainsi qu’Edgar Morin a évolué au sein d’un environnement intellectuel, artistique et humain exceptionnel, qui lui a permis d’apprendre auprès de grandes figures ayant produit des réflexions d’une rare profondeur sur le phénomène cinématographique. Il a également côtoyé des chercheurs qui ont provoqué d’importants bouleversements épistémologiques dans les domaines de l’ethnologie, de la sociologie et de l’anthropologie.
Son contact avec plusieurs réalisateurs lui a offert une connaissance directe des conditions du travail cinématographique, de ses règles, de ses contraintes et de ses multiples difficultés. Il a ainsi pu mesurer la complexité de la transformation d’une idée ou d’un scénario en œuvre filmique.
Parallèlement, il n’a jamais cessé de regarder des films, d’écrire à leur sujet ou simplement de les apprécier comme spectateur passionné. L’ensemble de ces expériences, nourries par des sensibilités, des parcours et des sources diverses, lui a donné les moyens d’interroger les images cinématographiques, d’accompagner les évolutions du cinéma dans ses courants, ses genres et ses expérimentations, tout en observant les manifestations de la dialectique entre le réel et l’imaginaire ainsi que les tensions que leur expression fait naître à travers les moyens propres au langage cinématographique.
Une fidélité inébranlable à l’humanisme
Qu’il s’agisse du cinéma ou des nombreux autres champs de la pensée humaine auxquels il a consacré son œuvre, Edgar Morin n’a jamais cessé de défendre l’humanité de l’homme.
Toute sa vie, il a insisté sur la nécessité de promouvoir ce qu’il appelait une « politique de civilisation », dont il s’est efforcé de définir les fondements. Cette démarche visait à briser les certitudes fermées sur elles-mêmes et à combattre les « identités meurtrières » invoquées au nom de la religion. Jusqu’aux derniers jours de son existence, il n’a pas hésité à dénoncer les actes commis par l’État d’Israël dans les territoires palestiniens et au Liban, qu’il considérait comme des politiques de meurtre et de destruction.
Jamais Edgar Morin n’a transigé sur ses principes. Il a constamment défendu la liberté contre l’occupation, la fraternité contre la discrimination, l’amour contre la haine et le vivre-ensemble contre l’exclusion.
C’est sans doute là que réside, au-delà de son œuvre théorique, l’une des dimensions les plus marquantes de son héritage intellectuel et moral.