chroniques
Buland al-Haydari et Asilah à l’anniversaire de sa disparition… Tant qu’elle vit, tu vivras
Et tant qu’Asilah vit… je vis, et elle restera trop grande pour qu’elle me cherches dans un homme mort. »
Vingt-neuf ans après sa disparition, le poète irakien Buland al-Haydari demeure vivant dans la mémoire d’Asilah : un jardin et un prix pour jeunes poètes arabes portent son nom, prolongeant une histoire faite d’amitiés, d’art et d’épisodes marqués par la mort déjouée.

Par Hatim Betioui
Une mort souvent annoncée… puis démentie
Le 6 août 1996, le grand poète irakien Buland al-Haydari s’éteint à Londres, à la suite d’une opération cardiaque qui n’a pas réussi. Mais sa relation avec la mort a précédé ce départ définitif : journaux et revues ont, à plusieurs reprises, annoncé sa disparition alors qu’il était bel et bien vivant.
Un jour, un quotidien a publié la nouvelle de sa mort dans l’explosion d’une voiture piégée à Beyrouth. À une autre occasion, une revue arabe a publié l’avis de décès d’« Abou Omar » alors qu’il se trouvait à Asilah, au Maroc, prenant part au 5e Moussem culturel international, où il donna une conférence intitulée : « Al-Sayyab, al-Haydari et al-Malaïka : ce qu’on peut leur reconnaître et ce qu’on peut leur reprocher ».
Al-Haydari resta interdit lorsqu’un ami lui tendit l’exemplaire de la revue où il découvrit son propre faire-part. Puis il se mit à rire, mêlant étonnement et stupéfaction, tandis que son épouse, Dalal al-Mufti, faillit s’évanouir. Il commenta : « Étrange, ces gens… Ils se hâtent de me voir mourir, alors que la vie et la mort sont entre les mains de Dieu. »
Le quasi-drame de 1987 sur la route de Fès
Si ces morts n’étaient que radotages de journaux, sa disparition faillit, une autre fois, devenir réalité – et matière de choix pour la presse. L’ombre de la mort ne plana pas seulement sur al-Haydari, mais aussi sur moi, et sur un bon nombre d’intellectuels et de journalistes arabes.
En 1987, le 9e Moussem d’Asilah organisa un colloque sur les intellectuels arabes exilés. Feu Moulay Ahmed Alaoui, alors ministre d’État, fidèle ami d’Asilah et habitué de ses saisons culturelles, les invita à visiter Fès pour en découvrir les repères historiques et civilisationnels. J’eus l’honneur de les accompagner ; al-Haydari en faisait partie.
Un autocar spécial nous emmena d’Asilah vers Fès. Les autoroutes n’existaient pas encore au Maroc. À mi-chemin entre Ksar el-Kébir et Souk El Arbaa, nous aperçûmes une barrière devant la voie ferrée qui coupait la route. En s’en approchant, le chauffeur freina, mais l’autocar refusa de s’arrêter et fonça sur la barrière en bois, la défonçant comme un car kamikaze, avant de poursuivre sa course jusqu’à s’immobiliser – par la grâce de Dieu. Comme quoi un train en retard n’est pas toujours une mauvaise nouvelle. Par bonheur, nous échappâmes ainsi tous à une mort presque certaine.
Buland al-Haydari changea d’avis : le voyage lui parut de mauvais augure. Il décida de revenir à Asilah et se posta de l’autre côté de la route pour héler une voiture. Les autres invités décidèrent de continuer, mais attendirent longtemps l’arrivée d’un mécanicien pour réparer la défaillance des freins.
Le car repartit, la plupart des passagers ayant pressé le chauffeur de ne pas dépasser les 40 km/h. Sur la route, on aurait dit une tortue, et le trajet dura près de dix heures.
Accueil à Fès et mémoire d’Asilah
À l’arrivée à Fès, la chaleur de l’accueil et la générosité de l’hospitalité nous firent oublier cet accident terrible. Nous y passâmes deux journées agréables – sans perdre de vue que l’Heure, inéluctable, finit toujours par venir.
Vingt-neuf ans après sa disparition, al-Haydari demeure présent à Asilah à travers un jardin à son nom et la création d’un prix, également à son nom, destiné aux jeunes poètes arabes.
Un hommage à Tchicaya U Tam’si
En 1989, le poète congolais Félix Tchicaya U Tam’si, lié à al-Haydari par une amitié, s’éteignit. À Asilah, al-Haydari récita un poème magnifique qui bouleversa tous ceux qui l’entendirent ou le lurent, intitulé « Et Asilah, dès lors qu’elle vit… je vis », composé en hommage à U Tam’si, dont voici la traduction de quelques passages, Il y exprimait l’idée que la ville, porteuse des souvenirs et des amitiés, dépasse la mort elle-même :
« Tchicaya, ne pars pas,
toi qui as aimé de ton éclat toute la terre, ne pars pas.
Asilah a grandi… elle est devenue plus belle que toutes les jeunes filles du monde.
Et tant qu’Asilah vit… nous vivons.
Elle a gardé toutes les histoires des hommes,
toutes les histoires des djinns,
et elle est devenue un peu de toi, un peu de moi.
Elle sait que l’oncle Tchicaya fait partie de sa jeunesse,
elle croit que Tchicaya ne l’oubliera pas.
Tchicaya est-il mort ?!
Moi je sais, et Asilah sait,
que tu n’es pas mort.
Tu viendras cet été, avec deux mille ombres,
et tu viendras l’été prochain… il faut que tu viennes.
Et comme tu as toujours été grand,
et comme tu es… grand,
plus grand que toute mort.
Tchicaya est-il mort ?!
Il m’a fait signe de la main et m’a dit : je viendrai.
Asilah est ma maison,
et elle restera ma maison.
Et tant qu’Asilah vit… je vis,
et elle restera trop grande pour qu’elle me cherches dans un homme mort. »
"تشيكايا لا تمضِ/ يا من أحببت بوهجك كل الأرض/ لا تمضِ /فأصيلة قد كبرت... صارت أجمل من كل صبايا الدنيا/ وأصيلة إذ تحيا... نحيا//…حفظت كل حكايات الإنس/ وكل حكايات الجن/وصارت شيئاً منك وشيئاً مني/ وصارت تعرف أن العم تشيكايا من بعض صباها/ تؤمن أن تشيكايا لن ينساها/ ….هل مات تشيكايا؟! / … فأنا أعرف /وأصيلة تعرف... أنك ما متّ/ وستأتي في هذا الصيف، وبألفَي طَيف/ وستأتي في الصيف القادم... لا بد أن تأتي/ وكما كنت كبيراً وكما أنت... كبير... أكبر من كل الموت/ هل مات تشيكايا؟!/ لوّح لي بيديه وقال: سآتي/ فأصيلة بيتي/ وستبقى بيتي/ وأصيلة إذ تحيا... أحيا/وستبقى أكبر من أن تبحث عني في رجل ميت".