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Et si Infantino avait raison ? Derrière le faux scandale, le vrai débat Par Abderrahmane Eladaoui
Le président de la FIFA, Gianni Infantino, félicite Lamine Yamal (n° 19) de l'Espagne après la victoire de son équipe face à l'Argentine lors de la finale de la Coupe du monde de la FIFA 2026, qui s'est déroulée au New York New Jersey Stadium le 19 juillet 2026 à East Rutherford, dans le New Jersey (Photo Andrew Harnik/Getty Images/AFP)
Dans cette chronique, Abderrahmane Eladaoui revient sur le projet avorté de Gianni Infantino visant à ouvrir jusqu’à 20 % du capital d’une nouvelle entité commerciale de la FIFA à des investisseurs privés. Soulignant que la polémique a précédé le débat de fond, il défend l’idée qu’une meilleure exploitation commerciale des actifs de la FIFA peut être légitime à condition qu’elle permette tous les sasses de contrôles nécessaires et de la transparence requise.

Abderrahmane Eladaoui
Il y a des affaires qui méritent un procès. Et il y en a d’autres qui méritent d’abord un débat.
La proposition de Gianni Infantino de créer une nouvelle entité commerciale de la FIFA, baptisée FIFA Forward Enterprise, et d’en ouvrir jusqu’à 20 % du capital à des investisseurs privés appartient probablement à la deuxième catégorie.
Le projet annoncé a été abandonné le 1er août, après une levée de boucliers d’une ampleur exceptionnelle.
Des confédérations continentales UEFA, CONCACAF, AFC, des responsables politiques, des dirigeants du football et plusieurs personnalités du monde sportif ont dénoncé une tentative de « vendre » le football et, plus particulièrement, de privatiser une partie de la valeur commerciale de la Coupe du monde. La controverse s’est rapidement transformée en crise politique autour de la personne même d’Infantino.
Mais au milieu du vacarme, une question fondamentale a été insuffisamment posée : et si le projet d’Infantino n’était pas, en soi, le complot que l’on a voulu y voir ?
Cela ne signifie pas qu’il était parfait. Cela ne signifie pas que sa conduite a été irréprochable. Cela ne signifie surtout pas que les interrogations sur la gouvernance, la transparence ou les conflits d’intérêts doivent être balayées.
Cela signifie simplement qu’avant de condamner une réforme aussi importante, il aurait fallu d’abord prendre le temps de comprendre ce qu’elle cherchait réellement à accomplir.
Car le débat dépasse largement le Président Gianni Infantino. Il touche à une question beaucoup plus profonde : qui doit créer la valeur du football mondial, qui doit la capter et surtout qui doit en bénéficier ?
Le procès avant le débat
Le premier problème de cette affaire est peut-être précisément celui-ci : le procès médiatique a commencé avant que le débat économique ait réellement commencé.
La révélation du projet a immédiatement déclenché une avalanche de qualificatifs : privatisation, vente du football, marchandisation, collusion, conflit d’intérêts, mainmise des milliardaires, proximité avec la famille de Donald Trump et les milieux financiers américains.
Les formules étaient médiatiquement percutantes. Mais économiquement, elles étaient beaucoup moins évidentes.
Le projet présenté par Infantino prévoyait la création d’une société destinée à développer les activités commerciales de la FIFA, notamment les droits audiovisuels, le sponsoring, les licences, la billetterie, l’hospitalité et certaines activités liées aux compétitions. La FIFA aurait conservé 80 % du capital et le contrôle de la société, tandis que des investisseurs privés auraient détenu une participation minoritaire de 20 %.
Autrement dit, il ne s’agissait pas juridiquement d’une vente de la Coupe du monde comme l’ont insinué les détracteurs mais de monétiser une partie de la valeur future des actifs commerciaux de la FIFA.
La nuance est considérable. Et c’est précisément cette nuance qui a presque disparu du débat public.
Le « crime » d’Infantino : vouloir faire entrer le capital privé dans le football ?
Le véritable péché d’Infantino, si l’on veut reprendre le vocabulaire de ses adversaires, serait donc d’avoir voulu faire entrer le capital privé dans la machine commerciale du football mondial.
Mais est-ce réellement une hérésie ?
Le football professionnel moderne repose déjà massivement sur le capital privé. Les clubs européens et surtout Anglais sont détenus, totalement ou partiellement, par des fonds d’investissement, des familles milliardaires, des groupes industriels, des sociétés cotées ou des investisseurs institutionnels.
Par actifs financiers on désigne les droits télévisés , les stades , la billetterie les plateformes numériques etc.
Le football est donc déjà profondément intégré à l’économie de marché.
Le paradoxe est saisissant ! On accepte volontiers que le capital privé finance dans les clubs qui animent les compétitions organisées par la FIFA et la Coupe du monde des clubs, mais pas la Coupe du Monde des équipes nationales
Dès que le Président Infantino a pensé à faire appel à ce même capital pour optimiser les propres actifs commerciaux de la FIFA, une partie du football institutionnel découvre soudain les dangers du capitalisme.
Il y a là, à tout le moins, une contradiction qui mérite d’être examinée. Car sport et argent ont toujours cohabité paisiblement et fructueusement.
Le modèle de la Formule 1
L’exemple de la Formule 1 est particulièrement éclairant. Lorsque Liberty Media a acquis Formula One en 2017, le monde de l’automobile n’a pas disparu.
La FIA est restée l’autorité sportive et réglementaire de la discipline, tandis que l’exploitation commerciale de la Formule 1 a été confiée à une entreprise contrôlée par Liberty Media.
La distinction entre gouvernance sportive et exploitation commerciale est précisément ce qui rend la comparaison intéressante. La F1 n’a pas seulement cherché à vendre davantage de droits. Elle a profondément travaillé la manière dont son produit était raconté, présenté et commercialisé.
L’un des symboles les plus puissants de cette stratégie a été "Drive to Survive", la série documentaire produite pour Netflix. Le succès de ce documentaire ne tient pas simplement au fait qu’il montre des courses automobiles. Il repose sur une mécanique beaucoup plus sophistiquée : raconter les rivalités entre pilotes et écuries, dévoiler les tensions dans les coulisses, mettre en scène les enjeux humains et transformer une compétition sportive parfois complexe en une histoire compréhensible et émotionnelle.
"Drive to Survive" a ainsi permis à la Formule 1 de toucher une audience qui ne regardait pas nécessairement les Grands Prix auparavant, notamment aux États-Unis.
La F1 n’a donc pas seulement vendu davantage de droits. Elle a appris à mieux raconter son propre produit.
Et cette capacité à raconter le sport, à créer de l’émotion autour de ses acteurs et à conquérir de nouveaux publics fait désormais partie intégrante de sa valeur commerciale.
C’est précisément cette logique qui mérite d’être examinée dans le cas de la FIFA.
Pourquoi serait-il inconcevable que le football mondial fasse lui aussi appel à des spécialistes du marketing, des médias, de l’analyse des données, du divertissement et du storytelling pour mieux valoriser un produit aussi puissant que la Coupe du monde ?
Le parallèle avec la Formule 1 ne signifie évidemment pas que les deux sports sont identiques. Il montre simplement qu’une meilleure exploitation commerciale peut élargir l’audience et la valeur d’un sport sans nécessairement transférer sa gouvernance sportive au secteur privé.
La Premier League, l’autre paradoxe
L’argument devient encore plus intéressant lorsqu’on observe la Premier League.
L’une des compétitions que l’UEFA présente volontiers comme l’un des grands modèles de réussite du football européen est précisément née d’une volonté de ses clubs de mieux contrôler et de mieux exploiter leur propre valeur commerciale.
En 1992, les clubs de première division anglaise se sont séparés de la Football League pour créer une nouvelle compétition disposant d’une capacité commerciale beaucoup plus importante.
Le résultat est connu. La Premier League est devenue l’une des propriétés sportives les plus puissantes et les plus rentables de la planète. Elle a construit une marque mondiale, développé des droits audiovisuels extrêmement valorisés et attiré des investisseurs internationaux.
Une part importante de ses clubs appartient aujourd’hui à des groupes étrangers, à des familles extrêmement fortunées ou à des fonds d’investissement.
Là encore, le paradoxe est évident. Le football accepte le capital privé lorsqu’il augmente la valeur des clubs, mais devient beaucoup plus sceptique lorsqu’il s’agit de mettre cette logique au service de la structure mondiale qui organise le football.
Cette contradiction ne signifie pas qu’Infantino a automatiquement raison. Elle signifie simplement que son projet ne peut pas être condamné uniquement parce qu’il introduit du capital privé. Il faut juger le mécanisme, ses garanties, son prix, sa gouvernance et ses conséquences.
La vraie question : vendre le football ou vendre mieux ce qu’il possède déjà ?
C’est ici que le raisonnement d’Infantino devient intéressant. La FIFA possède un actif rare mais sous évalué : la Coupe du monde.
Mais posséder un actif extraordinaire et en extraire toute sa valeur sont deux choses différentes.
Une entreprise peut posséder une marque mondiale sans savoir parfaitement la commercialiser. Elle peut posséder des droits exceptionnels sans disposer de l’organisation, des technologies, des équipes commerciales ou des réseaux nécessaires pour maximiser leur valeur.
Elle peut être excellente dans la gouvernance sportive et moins performante dans certaines disciplines du marketing, de la data, de la distribution numérique ou de la monétisation internationale.
C’est précisément l’argument économique qui semble sous-tendre le projet d’Infantino.
L’idée n’est donc pas nécessairement de vendre le football aux milliardaires. Elle peut aussi se résumer autrement : faire appel à ceux qui savent mieux transformer un actif mondial en valeur économique, tout en conservant le contrôle de cet actif.
C’est une proposition radicalement différente. Mais alors, où est le problème ?
Le problème existe. Et il est sérieux.
Mais il n’est pas nécessairement celui que ses adversaires ont choisi de mettre au premier plan. Le véritable problème est celui de la gouvernance.
Une opération de cette magnitude exige une transparence absolue.
Qui choisit les investisseurs ?
À quel prix ?
Sur quelle durée ?
Quels droits leur sont accordés ? Quels sont leurs droits économiques ?
Quels sont leurs droits de veto ? Peuvent-ils influencer la stratégie commerciale ?
Que se passe-t-il en cas de désaccord ?
Quels actifs sont transférés ?
Quelle est la méthode de valorisation ?
Pourquoi 20 % ?
Pourquoi cette valorisation ?
Pourquoi cet investisseur plutôt qu’un autre ?
Et surtout, quels mécanismes empêchent qu’une participation minoritaire devienne progressivement un pouvoir politique ?
Voilà les questions auxquelles Infantino aurait dû répondre avec une précision chirurgicale.
Les trois péchés d’Infantino
Le premier est celui de la méthode. Une réforme mondiale ne peut pas naître dans le secret.
Même si le projet était encore au stade de la consultation, la manière dont il a été révélé a créé l’impression d’une opération louche déjà largement ficelée. La FIFA pouvait toujours expliquer qu’aucune décision définitive n’avait été prise, mais en politique institutionnelle, la perception de la procédure compte presque autant que la procédure elle-même.
Lorsque l’on touche à l’un des actifs symboliques les plus puissants de la planète, on ne peut pas seulement être juridiquement correct. Il faut également être politiquement irréprochable.
C’était sûrement son intention mais Infantino aurait dû réunir les confédérations, les grandes fédérations, les représentants des joueurs et les principales parties prenantes économiques avant même que le projet ne sorte dans la presse.
Il aurait dû organiser le débat avant que ses adversaires ne puissent définir le projet à sa place. Il aurait tout simplement dû expliquer son projet mais ils ne lui ont pas laissé le temps
Il a laissé à ses adversaires le soin de raconter son histoire. Et ils ne l’ont évidemment pas racontée en sa faveur.
Le deuxième péché est économique, mais il tient surtout à la symbolique.
En avançant une valorisation spectaculaire pour la nouvelle structure, Infantino a donné à ses adversaires une arme politique formidable : la FIFA semblait soudain mettre un prix sur une partie de la valeur de la Coupe du monde.
Même si, juridiquement et économiquement, il s’agissait d’une valorisation d’une entité commerciale et non d’une vente de la propriété de la Coupe du monde, la symbolique était explosive.
Car la Coupe du monde n’est pas seulement un actif économique. C’est un actif culturel, historique, émotionnel et presque identitaire.
La traiter comme un produit financier peut donc être rationnel économiquement tout en étant extrêmement maladroit symboliquement.
Infantino aurait dû comprendre une réalité fondamentale : la valeur économique d’un actif n’est pas toujours sa valeur politique.
Le troisième péché tient à la perception des conflits d’intérêts.
La présence, parmi les investisseurs potentiels évoqués autour du projet, de Joshua Kushner, frère de Jared Kushner, proche de Donald Trump et ancien conseiller du président américain, a immédiatement transformé une opération financière en affaire politique.
Cette connexion était d’autant plus explosive que les relations entre Infantino et Donald Trump sont devenues particulièrement visibles.
Même en l’absence de preuve d’un quelconque arrangement illégal, l’apparence d’une proximité excessive est déjà un problème de gouvernance. Un dirigeant d’une institution mondiale doit parfois renoncer à une opération parfaitement légitime si sa structure crée un risque disproportionné pour la crédibilité de l’institution.
Infantino aurait dû le savoir.
Mais la réaction de l’UEFA pose elle aussi question
C’est ici que le débat devient véritablement intéressant.
L’UEFA a dénoncé le projet avec une formule extrêmement forte : le football n’appartiendrait à personne et la Coupe du monde ne serait pas à vendre.
Cette position est compréhensible.
Mais elle révèle aussi une bataille beaucoup plus profonde : qui contrôle la valeur créée par le football mondial ?
L’UEFA représente le football européen. La FIFA représente le football mondial. Cette distinction n’est pas anodine.
Le football européen concentre encore une immense partie de la puissance économique du football mondial, mais la croissance démographique, commerciale et médiatique du sport se joue désormais aussi en Amérique du Nord, en Asie, au Moyen-Orient, en Afrique et dans d’autres marchés émergents.
La FIFA a donc une responsabilité qui dépasse les intérêts économiques des grandes puissances européennes du football. Et c’est fort probablement là que se trouve le véritable conflit.
Derrière le débat sur 20 % du capital se cache une bataille beaucoup plus ancienne : qui décide de la direction économique du football mondial ?
Les fédérations riches contre le reste du monde ?
Il existe une autre dimension que le débat occidental a largement tendance à sous-estimer.
Pour une fédération européenne riche, quelques dizaines de millions supplémentaires peuvent être significatifs. Pour une fédération d’un petit pays d’Afrique, des Caraïbes, d’Asie ou du Pacifique, ils peuvent transformer complètement l’écosystème national.
L’argument d’Infantino mérite donc d’être entendu lorsqu’il affirme qu’une meilleure valorisation commerciale pourrait permettre d’augmenter les ressources consacrées au développement du football mondial.
C’est précisément ici que la question devient politique.
Car le football mondial ne peut pas être pensé uniquement à partir de Londres, Madrid, Paris, Munich ou Milan.
Le football est désormais une industrie mondiale. Et si la création de valeur se concentre toujours davantage dans les grands marchés, mais que les mécanismes de redistribution restent insuffisants, les inégalités sportives continueront de se creuser.
La question n’est donc pas simplement de savoir s’il faut faire entrer les investisseurs privés. La vraie question est de savoir ce que l’on fait de la valeur supplémentaire qu’ils permettent éventuellement de créer.
Le paradoxe : ceux qui dénoncent le capital privé vivent déjà de sa puissance
Il existe dans cette affaire une extraordinaire contradiction intellectuelle.
Le football moderne est déjà profondément financiarisé. Les droits audiovisuels sont des actifs financiers, les clubs sont des actifs financiers, les stades sont des actifs financiers, les plateformes numériques sont des actifs financiers, les maillots sont des actifs de marque et les compétitions sont des propriétés intellectuelles.
Les investisseurs américains, arabes, asiatiques et européens sont partout. Le football n’a donc pas besoin de décider s’il doit devenir une industrie. Il l’est déjà.
La véritable question est de savoir si ses institutions savent gérer cette industrie sans perdre ce qui fait sa singularité.
Le danger véritable serait ailleurs
Pour autant, les adversaires d’Infantino ne sont pas nécessairement tous des réactionnaires incapables de comprendre l’économie moderne.
Leur inquiétude peut être légitime.
Le danger serait qu’une logique commerciale finisse par prendre le dessus sur la logique sportive, que les compétitions soient conçues principalement pour maximiser les revenus, que les calendriers deviennent insoutenables pour les joueurs, que les supporters soient transformés en simples consommateurs, que les fédérations les plus riches deviennent encore plus puissantes et que les investisseurs finissent par influencer indirectement les décisions sportives.
Et surtout, le danger serait que la FIFA devienne une organisation dont la priorité ne serait plus le développement du football, mais l’optimisation permanente de ses revenus.
Voilà le véritable scénario à éviter.
C’est précisément pour cette raison que la séparation entre gouvernance sportive et exploitation commerciale doit être extrêmement étanche. Le football n’a pas besoin de moins d’argent. Il a besoin de meilleures règles.
C’est probablement là que le débat devrait aboutir.
Il serait absurde de prétendre que l’argent est l’ennemi du football. Sans argent, pas d’infrastructures, pas de formation, pas de football féminin professionnel, pas de centres de formation et pas de compétitions internationales modernes. Sans argent, les fédérations les plus pauvres resteront condamnées à dépendre des plus riches.
Le problème n’est donc pas l’argent. Le problème est le pouvoir que l’argent peut acheter.
Et c’est là que la proposition d’Infantino aurait dû être encadrée par des garanties extrêmement fortes : une majorité absolue et un contrôle durable de la FIFA, l’absence de droits de veto des investisseurs sur les décisions sportives, une transparence complète sur les bénéficiaires économiques, une valorisation indépendante et régulièrement auditée, l’interdiction de transférer la propriété des compétitions, des règles strictes sur les conflits d’intérêts, la publication des contrats essentiels, des mécanismes de protection des joueurs et des supporters et une affectation clairement définie d’une partie des revenus supplémentaires au développement mondial.
Avec de telles garanties, le débat change complètement de nature. Et c’est certainement là que l’intervention de l’UEFA aurait pu être plus pertinente au lieu du rejet catégorique
Et si le vrai scandale était de ne pas essayer ?
Il y a une question que personne ne semble vouloir poser.
Si la FIFA possède l’un des actifs sportifs les plus puissants de la planète et si elle estime qu’elle ne capte pas toute sa valeur commerciale, est-elle moralement obligée de laisser cette valeur inexploitable ?
Imaginons qu’un investisseur puisse apporter plusieurs milliards de dollars de capital, une expertise mondiale en marketing, en médias, en données, en distribution et en développement commercial, tout en ne détenant qu’une minorité d’une structure dont la FIFA conserve la majorité et le contrôle.
Pourquoi cela serait-il automatiquement mauvais pour le football ?
Il aurait fallu auparavant démontrer que l’opération détruit davantage de valeur qu’elle n’en crée. Or cette démonstration n’a jamais véritablement eu lieu. On a surtout démontré que le projet avait été mal communiqué. Ce qui n’est pas la même chose.
Mais Infantino ne peut pas demander la confiance sans accepter le contrôle. C’est ici que la défense d’Infantino doit elle-même s’arrêter.
Car le fait qu’une idée puisse être économiquement rationnelle ne dispense pas son promoteur de rendre des comptes. La gouvernance n’est pas un obstacle au développement économique. Elle en est la condition.
Une réforme aussi importante doit pouvoir être contestée, auditée et amendée. Si elle ne peut pas l’être, le problème devient institutionnel.
Si une réforme aussi importante ne peut être discutée librement à l’intérieur même de la FIFA, alors ses adversaires auront raison sur un point essentiel : le problème ne sera plus économique, mais institutionnel.
Une guerre qui dépasse Infantino
La crise actuelle ne doit donc pas être réduite à un affrontement entre pro et anti-Infantino. Elle révèle quelque chose de beaucoup plus profond.
Le football mondial entre dans une nouvelle ère. Les droits audiovisuels atteignent des niveaux gigantesques, les compétitions deviennent des plateformes mondiales de divertissement, les données deviennent une source de valeur, les investisseurs institutionnels cherchent des actifs sportifs capables de générer des revenus récurrents, les États utilisent le sport comme outil d’influence et les plateformes technologiques cherchent à devenir les nouveaux diffuseurs.
Le football est en train de devenir, plus que jamais, une industrie mondiale de l’attention. Refuser cette transformation est impossible.
La seule question raisonnable est de savoir qui la contrôlera et selon quelles règles.
Et si Infantino avait raison… mais trop tôt ?
C’est peut-être la conclusion la plus juste.
Infantino n’a peut-être pas eu tort sur le diagnostic. Il a peut-être eu tort sur la méthode.
Il a certainement compris avant beaucoup d’autres que la FIFA devait devenir beaucoup plus sophistiquée dans l’exploitation de ses actifs commerciaux. Il a vraisemblablement également compris que le football mondial ne pouvait plus se contenter de vendre ses droits selon les méthodes du passé.
Mais il a sous-estimé une réalité fondamentale : on ne réforme pas une institution mondiale comme on dirige une entreprise. Une entreprise peut décider rapidement. Une institution mondiale doit convaincre.
Une entreprise peut négocier avec un investisseur. Une institution mondiale doit protéger sa légitimité.
Une entreprise peut valoriser son actif. Une institution comme la FIFA doit aussi protéger sa valeur symbolique.
C’est probablement là qu’Infantino a perdu la bataille.
Pas nécessairement parce que son idée était absurde, mais parce qu’il n’a pas réussi à faire comprendre qu’il ne cherchait pas à vendre le football mais à le rentabiliser.
Il cherchait à vendre mieux ce que le football possède déjà.
Noyer le bébé dans le bassin du baptême
Le plus inquiétant, finalement, serait que le football mondial tire de cette crise la mauvaise conclusion.
Que toute ouverture au capital privé soit désormais considérée comme une trahison, que toute tentative de professionnaliser davantage la commercialisation soit suspectée de privatisation et que toute réflexion sur la valeur économique du football soit assimilée à une attaque contre son âme.
Ce serait une erreur.
Le football peut rester populaire tout en devenant plus performant. Il peut attirer des capitaux sans vendre son âme, professionnaliser son marketing sans abandonner sa gouvernance et créer davantage de valeur sans abandonner sa mission sociale.
Mais pour y parvenir, il faut une règle simple : le capital peut participer à la création de valeur ; il ne doit pas acheter le pouvoir sur le football.
C’est cette frontière qu’il faut protéger, pas nécessairement fermer la porte aux investisseurs.
Le véritable propriétaire du football
Il reste enfin une vérité que toutes les guerres institutionnelles semblent oublier.
Le football n’appartient ni à Infantino, ni à l’UEFA, ni à la FIFA, ni aux fonds d’investissement, ni aux clubs, ni aux gouvernements. Il appartient d’abord à ceux qui le font vivre : aux enfants qui jouent sur des terrains poussiéreux, aux supporters qui traversent des continents pour voir un match, aux familles qui économisent pour acheter un maillot, aux bénévoles, aux entraîneurs, aux éducateurs, aux petites fédérations et aux clubs amateurs.
Il appartient aux millions de personnes qui ne savent parfois même pas qui dirige la FIFA, mais qui savent parfaitement ce que représente leur équipe nationale.
Ce sont eux qui donnent au football sa valeur économique.
Et c’est précisément pour cela qu’ils doivent être les premiers bénéficiaires de la valeur créée par sa transformation.
Avec ou sans Gianni Infantino, avec ou sans investisseurs, avec ou sans UEFA, le football survivra probablement à tous ses dirigeants.
La question véritable n’est donc pas de savoir qui remportera la guerre contre Infantino. La question est de savoir si, après cette guerre, le football mondial sortira plus fort, plus riche et mieux gouverné, ou simplement plus divisé.
Et si l’on veut vraiment avoir un débat sérieux sur l’avenir du football, il faudrait peut-être commencer par cette question, beaucoup moins spectaculaire mais infiniment plus importante :
Et si le problème n’était pas de savoir s’il faut vendre le football, mais de savoir comment faire en sorte que sa valeur profite davantage à ceux qui le font vivre ?