Sebta : l’arbitraire d’une métaphore (2/2) - Mohamed Benabdelkader

Sebta : l’arbitraire d’une métaphore (2/2) - Mohamed Benabdelkader

Page d’accueil du site du Centre de Réflexion Al Hoceima 25 (Centro de Pensamiento Alhucemas 25) CPA25, lié à l’ACSD et au Conseil de direction duquel figure l’amiral général Fernando García Sánchez, évoquant l’un des épisodes les plus sanglants de l’intervention militaire espagnole en territoire marocain et semble revendiquer, sans le moindre pudeur critique, une mémoire au biais colonialiste marqué

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Ancien chef d’état-major de la Marine espagnole, Fernando García Sánchez présente la crise de Sebta à travers la métaphore du « cheval de Troie », suggérant une instrumentalisation de la jeunesse marocaine par Rabat. L’analyste et ancien ministre Mohamed Benabdelkader a déconstruit dans la première partie cette lecture et pointe une confusion entre hypothèse de renseignement et démonstration journalistique, où l’insinuation finit par tenir lieu de preuve. Dans ce second volet, Mohamed Benabdelkader confronte le discours public de l’ancien chef d’état-major espagnol Fernando García Sánchez avec les positions du Centre de Réflexion Al Hoceima 25, dont il est membre. L’auteur met en lumière l’écart entre une attribution catégorique au Maroc de prétendues « capacités hybrides » et, dans la presse, une rhétorique davantage fondée sur le conditionnel, l’insinuation et la métaphore infondée du « cheval de Troie ».

Mohamed Benabdelkader

Par sa trajectoire en tant qu’ancien chef d’état-major de la Défense, l’amiral général Fernando García Sánchez confère à sa chronique une autorité professionnelle et un ton d’exigence opérationnelle qui donnent du poids à ses recommandations adressées à l’État espagnol. Cependant, il n’apporte pas de données nouvelles sur la crise de Sebta, ne révèle aucune information privilégiée, n’offre pas non plus de diagnostic stratégique original, ni de proposition concrète et détaillée qui n’aurait pas déjà été sur la table. Bien plus encore, il a déployé un effort discursif considérable pour insinuer de manière implicite ce qu’il avait déjà confirmé explicitement quelques jours auparavant, dans un document collectif publié par l’Association pour la Promotion de la Culture de Sécurité et de Defensa (ACSD).

Le Centre de Réflexion Al Hoceima 25 (Centro de Pensamiento Alhucemas 25) CPA25, lié à l’ACSD et au Conseil de direction duquel figure l’amiral général Fernando García Sánchez, n’a pas eu recours à des circonlocutions ni à des formulations hypothétiques pour interpréter ce qui s’est passé à Sebta. Au contraire, il a situé directement la crise dans le cadre des dénommées « capacités hybrides du Maroc ». Dans un communiqué daté du 31 juillet 2026, à peine un jour après le début de l’assaut massif, le Centre affirmait de manière non équivoque :

« Cette crise met en évidence, d’une part, une vulnérabilité préoccupante des frontières et, d’autre part, les capacités hybrides du Maroc. Sans aucun doute, on se trouve face à un problème qui affecte la souveraineté et l’intégrité territoriale ainsi que la sécurité nationale. »

Ce qui est significatif, c’est que, dans ce communiqué associatif, la référence au Maroc est formulée en termes catégoriques et sans le blindage rhétorique du conditionnel ou de la conjecture. Mais, en outre, cette attribution s’inscrit explicitement dans une grammaire géopolitique et territoriale. La crise est présentée comme un problème qui affecte directement la souveraineté, l’intégrité territoriale et la sécurité nationale de l’Espagne. Il ne s’agit donc pas d’une simple allusion à un dysfonctionnement frontalier ou à un épisode migratoire, mais d’une lecture qui situe ce qui s’est passé à Sebta sur le terrain de la menace aux attributs fondamentaux de l’État et, par conséquent, au cœur même de la représentation géopolitique du conflit.

Ce que dit Alhucemas 25

Il ne s’agit donc pas d’une position isolée de l’ex-amiral général, mais d’une ligne d’interprétation partagée par le think tank dont il est membre de la direction et qui, de plus, mérite ici une brève pause. Le nom même de cette institution, Centro de Pensamiento Alhucemas 25, n’est pas anodin et ne semble pas entièrement neutre du point de vue de la mémoire géopolitique et militaire. La référence à Alhucemas renvoie inévitablement au débarquement de 1925, l’un des épisodes les plus emblématiques de l’histoire militaire espagnole et de la guerre coloniale dans le Rif. Qu’un centre dédié à la réflexion sur la sécurité, la défense et les questions stratégiques adopte précisément cette dénomination à la résonance si nettement guerrière introduit, à tout le moins, une charge historique et symbolique significative.

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Il ne s’agit pas d’attribuer au nom, à lui seul, une intention qui ne peut être démontrée, mais de souligner que toute dénomination institutionnelle inscrit également une mémoire déterminée, sélectionne certains référents et projette un certain imaginaire. Le nom « Alhucemas 25 », qui commémore le centenaire du débarquement d’Al-Hoceima en 1925, évoque l’un des épisodes les plus sanglants de l’intervention militaire espagnole en territoire marocain et semble revendiquer, sans le moindre pudeur critique, une mémoire au biais colonialiste marqué, en transformant une opération de conquête et de soumission en emblème identitaire d’un centre dédié à la pensée stratégique en matière de sécurité et de défense !

Il est difficile de ne pas percevoir le profond paradoxe - pour ne pas dire la flagrante contradiction - qui consiste, de la part d’une institution ayant choisi d’inscrire sa propre identité dans la mémoire d’un épisode marqué par la violence, l’injustice et la domination coloniale, à construire ensuite un discours présentant les prétendues « capacités hybrides du Maroc » comme une menace pour la souveraineté, l’intégrité territoriale et la sécurité nationale de l’Espagne.

Il convient de souligner, dans le même contexte, que le Centro de Pensamiento Alhucemas 25 et l’auteur Fernando García Sánchez s’inscrivent dans le courant (largement présent dans les analyses militaires, policières et de sécurité) qui interprète la crise de Sebta non comme une simple avalanche migratoire spontanée, mais comme un épisode révélant ou exploitant des capacités hybrides (pression migratoire + réseaux sociaux + éventuelles omissions ou facilitations + désinformation).

Laissons de côté, pour l’instant, le choix frappant d’un nom qui renvoie à la victoire franco-espagnole sur la résistance anticoloniale d’Abd el-Krim et au dénouement de la guerre du Rif. Baptiser un centre de réflexion sur la sécurité et la défense d’une référence à la charge si explicitement guerrière et coloniale, peut difficilement être considéré comme un choix innocent : il projette une mémoire d’agression militaire et de domination coloniale qui, à tout le moins, s’avère révélatrice. Mais refermons ici cette parenthèse et revenons à l’essentiel.

Débarquement espagnol à Al-Hoceima 8 septembre 1925 (photo : archive ABC)

Une question s’impose alors : pourquoi l’ex-amiral général a-t-il eu besoin, dans ABC, de tant de détours rhétoriques, de tant de « si », de tant de « nous pouvons penser », de tant de scénarios hypothétiques et de tant de formulations conditionnelles pour insinuer que le Maroc aurait pu jouer un rôle actif, délibéré et stratégique dans la crise de Sebta ? Pourquoi construire, à travers la métaphore du cheval de Troie et l’hypothèse d’une génération facilement manipulable, un soupçon que le lecteur doit reconstruire par lui-même, alors que l’auteur lui-même avait déjà souscrit, quelques jours auparavant, à un document bien plus explicite ?

La thèse des capacités hybrides du Maroc

Dans le communiqué (31 juillet) du Centre de Réflexion Al Hoceima 25, dont le Conseil de direction compte l’amiral général parmi ses membres, on affirmait sans avoir besoin de conditionnels que la crise mettait en évidence « les capacités hybrides du Maroc » et que se jouaient « la souveraineté et l’intégrité territoriale ainsi que la sécurité nationale ». Là, il n’était pas nécessaire d’insinuer, le Maroc apparaissait nommément comme un acteur doté de capacités hybrides et comme un facteur stratégique de la crise. Dans ABC, en revanche, le langage devient délibérément oblique, on formule une possibilité, on introduit une hypothèse, on attribue une capacité de manipulation et on laisse au lecteur le soin de compléter l’inférence.

Pourquoi donc cette différence de registre ? Pourquoi ce qui pouvait être affirmé catégoriquement dans le communiqué diffusé par une organisation qui, ce n’est pas anodin, porte le nom du débarquement d’Al-Hoceima, devait-il ensuite être dans l’article d’opinion, revêtu de précautions, de conditionnels et d’insinuations, voire enveloppé dans une rhétorique du soupçon ? Pourquoi ne pas assumer directement la thèse à laquelle il avait déjà souscrit ? S’agit-il simplement d’une précaution épistémologique - la prudence de celui qui distingue entre faits démontrés et hypothèses plausibles - ou d’une réponse à la nécessité de suggérer une attribution de responsabilité sans la formuler comme une accusation vérifiable ?

Et c’est ici qu’apparaît peut-être la contradiction centrale : quelle nécessité y avait-il de recourir au « cheval de Troie » si le communiqué lui-même « en réponse à la grave crise de Ceuta » avait déjà identifié les « capacités hybrides du Maroc » comme une dimension de la crise ? Cette métaphore ne se convertit-elle pas en une sorte de dispositif rhétorique destiné à produire, par insinuation, un effet que le communiqué produisait déjà par affirmation ?

La question, dès lors, n’est pas seulement de savoir ce que l’ancien chef d’état-major de la Défense a voulu dire, mais pourquoi il a décidé de le dire de deux manières si différentes. Pourquoi, dans un document collectif de militaires en situation de retraite, pouvait-il assumer la thèse des capacités hybrides marocaines, alors que dans les pages d’ABC il lui fallait la dissimuler derrière des conditionnels, des conjectures et des métaphores ? Pourquoi n’a-t-il pas pu assumer, dans un média, avec la même clarté, ce qu’il avait déjà signé dans un centre de réflexion ?

C’est peut-être précisément dans cette distance entre ce qui s’affirme et ce qui se laisse entendre que réside la clé de son argumentation. Car lorsqu’une hypothèse est formulée de manière suffisamment insistante, entourée d’indices et accompagnée d’une métaphore aussi chargée que celle du cheval de Troie, l’absence d’une accusation explicite cesse de signifier l’absence d’accusation pour se transformer en stratégie d’insinuation. Et alors la question finale n’est plus de savoir si l’article accuse directement le Maroc, mais une autre, bien plus inconfortable : pourquoi avait-il besoin de ne pas l’accuser explicitement alors que, en réalité, il avait déjà signé un texte dans lequel on affirmait bien davantage que ce qu’il s’est permis de dire ouvertement dans ABC ?

Responsabilice d’affirmer, confort d’insinuer

Il n’est pourtant pas nécessaire de s’acharner à trouver une réponse. Il suffit de confronter les deux discours pour saisir la différence entre la responsabilité d’affirmer et le confort d’insinuer. Dans le communiqué collectif, le Maroc est associé de manière catégorique à de prétendues « capacités hybrides » et la crise est élevée au rang de menace pour la souveraineté, l’intégrité territoriale et la sécurité nationale, dans l’article de presse, en revanche, cette même imputation se fragmente en conditionnels, hypothèses et métaphores. La différence ne réside pas nécessairement dans le fond de la thèse, mais dans la manière d’administrer discursivement sa responsabilité : lorsqu’on affirme, l’auteur assume la charge de ce qui est dit, lorsqu’on insinue, un effet accusatoire peut se produire sans que l’on assume pleinement la responsabilité de formuler une accusation.

C’est peut-être là que réside la véritable fonction de cette rhétorique conditionnelle élaborée : non pas exprimer un doute authentique, mais disposer d’un mécanisme de protection permettant de dire sans dire, d’accuser sans accuser et d’orienter le lecteur vers une conclusion déterminée, tout en conservant la possibilité de se réfugier derrière le fait que tout n’était qu’une hypothèse.

L’inadéquation évidente de la métaphore

Le problème est que, si la rhétorique conditionnelle a pu servir à l’auteur de refuge discursif, la métaphore du cheval de Troie n’a pas connu le même sort : elle a fini par révéler, par son emploi maladroit et inadéquat, les propres faiblesses de la construction argumentative. Qualifier de cheval de Troie l’assaut migratoire de Sebta constitue, en effet, un usage essentiellement arbitraire de la métaphore, car aucun des éléments structurels qui donnent son sens au mythe ne semble réellement correspondre aux faits : il n’y a ni tromperie matérialisée dans un présent offert et accepté par l’adversaire, ni force armée dissimulée à l’intérieur, ni infiltration secrète, ni ouverture délibérée des portes de l’intérieur.

L’inadéquation de la métaphore apparaît donc évidente à partir de trois considérations principales qui permettent de vérifier à quel point ses composantes essentielles ne trouvent aucune correspondance dans ce qui s’est produit à Sebta :

  1. Il n’y a ni tromperie ni dissimulation de combattants. Dans le mythe, les Grecs cachent des soldats à l’intérieur du cheval et les Troyens, croyant qu’il s’agit d’un trophée, le font entrer dans la ville. À Sebta, les mouvements de personnes sont visibles, massifs et publics ; il n’y a pas de « cadeau » dissimulant une force armée prête à agir de l’intérieur.
  2. Il n’y a pas d’ouverture délibérée des portes par des acteurs internes. La chute de Troie dépend du fait que les Troyens, une fois le cheval à l’intérieur, ouvrent les portes à une armée qui revient. Dans l’assaut sur Sebta, la dynamique est celle d’une pression à la frontière et de sauts de clôture, avec intervention des forces de sécurité, il n’y a pas de groupe interne qui, après avoir été « introduit » comme un cadeau, ouvre la ville à une armée cachée.
  3. Il n’y a pas d’équivalence entre migrants et « force d’assaut » dissimulée. La métaphore implique que ceux qui entrent sont, en réalité, des agents hostiles déguisés. L’appliquer à des personnes fuyant la précarité, transforme des collectifs vulnérables en menace dissimulée, ce qui constitue un saut injustifié et empiriquement insoutenable.

Cet usage maladroit et arbitraire de la métaphore du cheval de Troie n’est pas rhétoriquement anodin : il produit, au minimum, trois effets discursifs d’une portée considérable. Le premier est la déshumanisation des personnes migrantes, qui cessent d’être perçues comme des sujets d’une situation migratoire complexe pour devenir les vecteurs d’un prétendu danger existentiel. Ce déplacement sémantique favorise une lecture sécuritaire de la crise et peut légitimer des réponses exceptionnelles, tout en alimentant la tension géopolitique. Le deuxième effet est la simplification narrative : une réalité multicausale, traversée par des facteurs sociaux, politiques, économiques, frontaliers et diplomatiques, se trouve réduite au récit binaire d’une « invasion trompeuse » soigneusement orchestrée, où ne semblent pouvoir trouver place qu’un agresseur, des victimes et une réponse essentiellement coercitive. Le troisième est la charge idéologique que véhicule l’expression elle-même, dont l’utilisation dans certains discours xénophobes et alarmistes a contribué à associer la migration à l’infiltration, au terrorisme, à la menace démographique ou à la domination culturelle.

La métaphore comme dispositif d’alarme

En activant cet imaginaire, la métaphore n’apporte aucune explication supplémentaire des faits, elle ajoute du stigma, intensifie la polarisation et déplace le débat de la compréhension d’une crise complexe vers la construction symbolique d’un ennemi.

Ce qui demeure, dès lors, n’est pas l’architecture sémantique qui rend la métaphore intelligible, mais sa puissante charge émotionnelle, guerrière et évocatrice, détachée de son sens originel pour fonctionner comme un dispositif d’alarme. En la dépouillant de ses conditions narratives essentielles et en ne conservant que son pouvoir évocateur, l’expression active un imaginaire d’infiltration, d’invasion et de menace intérieure. Et ce sont précisément les personnes migrantes qui finissent par occuper, par une opération de déplacement sémantique, la place de ce prétendu instrument hostile. La métaphore cesse ainsi d’être un recours explicatif pour se convertir en un mécanisme de chosification et de déshumanisation : au lieu d’éclairer la complexité d’une crise frontalière, elle projette sur celle-ci un récit guerrier qui transforme des êtres humains en vecteurs d’une menace et convertit un phénomène migratoire complexe en le scénario d’une agression soigneusement conçue.

Sans chute finale, le mythe perd son sens

Une dernière contradiction structurelle, et peut-être la plus révélatrice : il n’y a ni défaite, ni chute, ni conquête de Sebta. Le cheval de Troie n’atteint son dénouement que lorsque la ruse culmine dans une victoire irréversible : Troie accepte le prétendu cadeau, ouvre ses portes et, pendant la nuit, les guerriers cachés à l’intérieur permettent l’entrée de l’armée grecque, qui finit par prendre et détruire la ville. Sans cette chute finale, le mythe perd précisément ce qui lui confère son sens dramatique et sa force métaphorique.

Dans l’épisode migratoire de Sebta, il se produit pourtant quelque chose de bien moins épique et de bien moins semblable à une conquête : il n’y a ni ville prise, ni portes ouvertes de l’intérieur, ni armée envahissante émergeant d’un ingénieux artifice. Les institutions continuent de fonctionner, le dispositif frontalier est renforcé par des effectifs policiers et militaires, et la réponse de l’État demeure pleinement opérationnelle. La plupart de ceux qui ont accédé de manière irrégulière ont été renvoyés ou réinstallés, tandis que s’organise l’accueil de ceux qui restent.

Le prétendu cheval de Troie, en définitive, semble avoir oublié une pièce assez importante du récit : que Troie devait tomber. Dans le cas de Sebta, il n’y a ni chute de la ville, ni substitution du pouvoir, ni victoire d’un ennemi caché, ni même le début d’un processus de décolonisation. Sans chute, sans conquête et sans vainqueur, ce qui reste du mythe n’est pas une explication de la réalité, mais à peine une scénographie guerrière superposée à une crise migratoire.

Il est aussi évident que le jour qu’il n’y a ni chute de la « ville », ni sa récupération par le Maroc, parler de « cheval de Troie » suggère donc un point final déterminant ou un dénouement transcendantal, qui ne correspond pas à une crise frontalière gérée (même de manière tendue et controversée) dans le cadre de l’ordre établi.

Entre Homère et Christopher Nolan

En définitive, si pour une raison quelconque l’ex-amiral général n’a pas encore trouvé le moment de se rapprocher d’Homère, dont l’Odyssée évoque le cheval de Troie en différents passages, ou de Virgile, qui offre dans l’Énéide un récit bien plus détaillé de la ruse et de l’entrée du cheval dans la ville, il n’a pas non plus à se désespérer, la culture classique a trouvé dans le cinéma une voie d’accès bien plus avenante. Il suffirait de se rendre dans la salle la plus proche et de se laisser emporter par la superproduction de Christopher Nolan, actuellement à l’affiche et disponible en format IMAX. Là, entre effets spéciaux, son immersif et la solennité épique de rigueur, il pourra constater quelque chose qui n’exige même pas une trop grande érudition classique : le cheval de Troie ne fonctionne comme cheval de Troie que lorsqu’il y a tromperie, guerriers cachés et, surtout, une ville qui finit par tomber.

Trois conditions élémentaires qui, par une curieuse malchance pour la métaphore employée, ne semblent pas avoir fait acte de présence dans l’épisode survenu fin juillet sur la digue du Tarajal. Il n’y a eu ni armée dissimulée dans un ingénieux artifice, ni portes ouvertes de l’intérieur, ni conquête de Sebta, ni chute de la ville. Le cheval, en définitive, semble être arrivé à Sebta sans transporter les Grecs à l’intérieur et, surtout, sans parvenir à faire tomber Troie. L’ironie finale est que même une superproduction cinématographique se montre plus rigoureuse avec la structure du mythe que la métaphore utilisée pour interpréter une crise migratoire réelle. Et c’est peut-être là qu’il convient de s’arrêter, si nous voulons recourir à la mythologie antique pour lire le présent et aventurer des scénarios sur l’avenir de Sebta et Melilla, il existe peut-être d’autres mythes, d’autres figures et d’autres métaphores bien plus pertinentes que celle du cheval de Troie. Mais c’est déjà une autre question, un autre récit et, peut-être, un autre chapitre de cette histoire.