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Face au mur de la mort 5/6 : les manœuvres diplomatiques – Par Seddik Maaninou
Pendant que les Marcheurs Marocains étaient face au mur de la mort, la délégation marocaine conduite par le Premier ministre Ahmed Osman est à Madrid face à la délégation espagnole présidée par le prince Juan Carlos, futur roi d’Espagne et successeur de Franco alors agonisant. Ce dernier décédera le 20 novembre 1976, six jours après les accords du 14 novembre de la même année, rétrocédant le Sahara au Maroc
À l’automne 1975, les relations entre le Maroc et l’Espagne oscillent entre rapprochement et méfiance, apaisement et tension. Dans cette cinquième partie de série sur les moments critiques de la Marche Verte, Seddik Maaninou revient sur les tractations diplomatiques qui se multipliaient, révélant hésitations, pressions croisées et luttes d’influence autour de l’avenir du Sahara. Des échanges souvent secrets qui ont façonné les heures précédant la grande marche.

Seddik Maaninou
Les tensions se cristallisent
Les contacts entre le Maroc et l’Espagne n’ont cessé de fluctuer entre rapprochement et éloignement, entre calme et crispation. Les décisions du Maroc étaient claires et résolues : la Marche verte créait une pression politique qui accentuait la confusion au sein de la direction civile et militaire espagnole. Pour éclairer ces relations complexes, il faut rappeler certains éléments longtemps restés secrets dans les frictions entre les deux pays.
Il était évident que la maladie de Franco et son incapacité à trancher amplifiaient les craintes espagnoles et fragilisaient leurs positions. Deux jours après le discours du Roi Hassan II, soit le 16 octobre 1975, le gouvernement espagnol demanda une réunion urgente du Conseil de sécurité pour examiner ce qu’il qualifiait « d’invasion marocaine du Sahara ». L’initiative venait du ministre espagnol des Affaires étrangères, sans consultation ni accord préalable de son propre gouvernement.
Madrid tente l’apaisement
Le gouvernement espagnol et l’état-major se réunirent immédiatement et décidèrent, le 21 octobre, d’envoyer un émissaire à Marrakech pour apaiser la situation. « Je suis venu ouvrir les portes que Sa Majesté avait déjà ouvertes », déclara Jesús Solís, secrétaire général du Mouvement national espagnol, après sa rencontre avec le Roi. L’initiative, exploratoire, visait aussi à atténuer la rhétorique agressive du représentant espagnol aux Nations unies.
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Cette visite fut accueillie favorablement au palais de Marrakech, mais elle demeurait insuffisante. Dans ce climat, le Conseil de sécurité adopta une résolution qui ne mentionnait pas la Marche verte, mais appelait les parties concernées à « apaiser les tensions et ouvrir immédiatement des consultations ».
Guerre froide diplomatique
Le 24 octobre, alors que des milliers de volontaires continuaient d’affluer vers Tarfaya, les contacts restaient bloqués avec Madrid. Hassan II dépêcha alors son ministre des Affaires étrangères, Ahmed Laraki, afin de sonder les intentions espagnoles. Ce dernier se heurta au refus catégorique du ministre espagnol Pedro Cortina Mauri, hostile à toute négociation avec le Maroc et favorable à un rapprochement stratégique avec l’Algérie.
Pourtant, Laraki constata des fissures dans la position espagnole, le chef du gouvernement, Arias Navarro, se montrant plus disposé à comprendre la démarche marocaine.
Pressions algériennes et revirement espagnol
Le gouvernement espagnol présenta ensuite un projet de loi au Cortès pour se doter d’un cadre légal permettant de régler la question du Sahara. Dès que cette initiative apparut, l’Algérie dépêcha une importante délégation conduite par son ministre de l’Intérieur, afin de faire pression sur Madrid pour empêcher toute négociation avec Rabat.
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Le 29 octobre, le colonel Abdelghani arriva avec une délégation pour menacer et négocier. Son intervention fit effet : dès le 30 octobre, le gouvernement espagnol suspendit toutes les négociations avec le Maroc, sans fixer aucune date de reprise. Les tensions s’exacerbèrent à nouveau.
L’alliance Franco-Boumediene au grand jour
Profitant de la situation, le ministre espagnol des Affaires étrangères saisit une nouvelle fois le Conseil de sécurité. « Mon pays est prêt à défendre le Sahara contre la Marche, même si cela exige l’usage de la force », déclara l’ambassadeur espagnol. Celui de l’Algérie renchérit : « Mon pays s’opposera à la Marche si elle franchit les frontières ».
Malgré cette rhétorique belliqueuse, le Conseil de sécurité se contenta encore une fois d’appeler les parties à « prendre toute mesure susceptible de calmer la situation dans la région ». Madrid et Alger échouèrent donc à soutirer au Conseil de Sécurité une résolution empêchant le départ de la Marche verte.
Destination Madrid
Après l’échec de Madrid et d’Alger à obtenir une résolution empêchant le départ de la Marche verte, Hassan II envoya le 2 novembre, quatre jours avant le lancement de la Marche Verte, son Premier ministre à Madrid afin d’ouvrir un dialogue bilatéral. Le Premier ministre Ahmed Osman rapporte : « J’ai entamé des discussions avec une délégation gouvernementale présidée par le prince Juan Carlos. Ensuite, j’ai tenu une autre réunion présidée par Arias Navarro, le chef du gouvernement. Les discussions se sont déroulées dans une atmosphère difficile et nous avons décidé de nous arrêter quelque temps en raison des divergences au sein de la délégation espagnole. Lors de notre troisième rencontre, il fut convenu de suspendre les pourparlers et de les reprendre ultérieurement. »
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Le discours d’Agadir : la pression monte
Après avoir pris connaissance du rapport d’Ahmed Osman, Hassan II estima nécessaire d’accentuer la pression. Il prononça alors son discours d’Agadir, le mercredi 5 novembre, annonçant officiellement le départ de la Marche. Celle-ci eut lieu le 6 novembre 1975.
Ahmed Osman rapporte que « Dès le début des préparatifs, Hassan II était déterminé à se rendre lui-même au Sahara pour conduire la Marche. Mais avant son discours annonçant le départ, nous nous sommes rendus, dans une grande délégation, auprès du Roi. Nous lui avons demandé – voire supplié – de changer d’avis et de ne pas se rendre sur place, alors que toutes les dispositions pour son arrivée et son séjour étaient déjà achevées. »
Le Conseil de sécurité réagit, le Roi répond
Le jour même du départ de la Marche, le 6 novembre, l’Espagne demanda une nouvelle réunion urgente du Conseil de sécurité. Après délibération, sans adopter aucune recommandation, le président du Conseil, le Soviétique Adam Malik, fut chargé de demander au Roi Hassan II l’arrêt immédiat de la Marche.
La réponse du Souverain fut nette : « La Marche est déjà partie. Le peuple en est le décideur. C’est une Marche pacifique. »
La réunion du Conseil se prolongea de minuit à quatre heures du matin. Elle constata l’aggravation de la situation, regretta le lancement de la Marche, mais se limita à demander « l’ouverture de négociations entre les deux pays ». C’était un succès diplomatique pour Rabat, qui cherchait précisément à contraindre Madrid à la négociation.
Aux portes du “mur de la mort”
La Marche franchit la frontière et s’arrêta face au « mur de la mort » durant quatre jours. L’impact fut immédiat. Le gouvernement espagnol, désormais dirigé par Juan Carlos qui assumait l’intérim d’un Franco agonisant, se réunit d’urgence et décida de reprendre les négociations, malgré l’opposition du ministre des Affaires étrangères.
Le même jour, le ministre espagnol chargé du Sahara, Antonio Martínez, arriva à Agadir, où il confirma au Roi la volonté de l’Espagne de revenir à la table des discussions.
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Le 9 novembre, après examen de la proposition espagnole, Hassan II prononça l’un des discours les plus importants et les plus critiques de son règne. Il ordonna aux volontaires « de quitter le territoire du Sahara et de revenir au point de départ ». Cette décision, stratégique, visait à soutenir la partie espagnole favorable aux négociations et à éviter toute humiliation à l’armée espagnole. Elle ouvrait la voie aux discussions de Madrid.
Vers l’accord du 14 novembre
Les négociations purent ainsi s’engager, menant à l’Accord de Madrid du 14 novembre 1975 et au retrait de l’Espagne du territoire.
Le 17 novembre, Hassan II proclama : « Louange à Dieu. Mon cher peuple, ton Sahara t’a été rendu ». Une autre bataille commença, d’une autre nature. Et c’est une autre histoire.