Face au Mur de la Mort 3/6 : Les discours du Roi – Par Sddik Maaninou

Face au Mur de la Mort 3/6 : Les discours du Roi – Par Sddik Maaninou

Tout commença avec le discours du 16 octobre 1975, « le discours-déflagration » qui annonça l’organisation de la Marche Verte.

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Entre le 16 octobre et le 18 novembre 1975, le Maroc tout entier vécut au rythme des discours royaux, de la ferveur populaire et des bouleversements géopolitiques. En un mois décisif, Hassan II, raconte Seddik Maaninou, sut manier la parole comme une arme diplomatique et symbolique, donnant à la Marche Verte une dimension historique, politique et spirituelle. Cinq discours majeurs, une seule cause : le retour du Sahara dans le giron de la patrie.

Le titre de cet épisode annonce la densité et l’intensité du moment : en l’espace d’un mois, le roi Hassan II allait prononcer cinq discours successifs, répondant à une impérieuse nécessité d’expliquer et de clarifier la position du Maroc face aux événements. Durant cette période, le souverain fit preuve d’une force de communication exceptionnelle.

La bombe politique

Tout commença avec le discours du 16 octobre 1975, celui qui annonça l’organisation de la Marche Verte. Ce fut, selon mes propres notes, « le discours-déflagration ». Dans mes mémoires, je l’ai qualifié « bombe politique », tant il prit tout le monde de court — amis comme adversaires.

Les liens d’allégeance

Le roi aborda d’abord le volet juridique de l’avis consultatif rendu par la Cour internationale de justice, en déclarant :

La Cour a dit qu’il existait des liens juridiques, d’abord, puis des liens d’allégeance entre le le Maroc et son Sahara. »

Et d’ajouter que le droit islamique international « fut le premier système juridique à organiser la vie des individus, des communautés, des gouvernants et des gouvernés. »

Après cette introduction à forte portée juridique, Hassan II poursuivit :

« Que nous reste-t-il à faire ? Il nous reste à aller vers notre terre… Le Sahara nous a été ouvert juridiquement. Le monde a reconnu qu’il existait entre nous et le Sahara des liens qui ne peuvent être rompus, sauf par la force de la colonisation. »

C’est alors qu’il annonça solennellement l’organisation de la Marche Verte, en précisant :

« Il ne reste qu’une chose à faire : organiser une Marche Verte, partir ensemble, dans l’ordre et la discipline, vers notre Sahara pour renouer le lien du sang et de la fraternité avec nos frères sahraouis. »

J’écoutai ce discours depuis mon bureau, entouré de l’équipe de rédaction. Une émotion intense me traversa, un frisson d’histoire, et je décidai sur-le-champ de me porter volontaire pour participer à la Marche.

Doutes et ire…

Les réactions furent multiples. La presse française douta de la capacité du Maroc à organiser une mobilisation d’une telle ampleur, aussi rapide, y voyant une « manœuvre » du roi Hassan II. La presse espagnole affirma de son côté que l’armée ibérique ne laisserait jamais franchir la frontière et que « cette aventure » était vouée à l’échec.

En Algérie, ce fut un choc. Le journaliste français Jean Daniel, directeur du Nouvel Observateur, raconta dans ses mémoires :

« J’étais à table avec le président algérien Houari Boumediene lorsque nous avons écouté le discours du roi. Je le vis passer de la stupeur à la tension. À la fin du discours, il se leva, furieux, proférant des paroles grossières à l’égard du souverain — que je préfère ne pas répéter — tout en agitant plusieurs fois la main vers le téléviseur. J’ai compris à ce moment-là que l’homme avait perdu son sang-froid. »

À l’inverse, dans le monde arabe, un large consensus s’était formé en faveur de la Marche Verte. De nombreuses associations et organisations civiles annoncèrent leur intention d’y participer symboliquement.

Le discours de la réconciliation

Une semaine plus tard, Hassan II prononça un nouveau discours, cette fois à l’adresse des habitants du Sahara. Il y lança un appel vibrant à la réconciliation :

« Je vous le dis clairement : mon devoir est de rassembler, de réconcilier et de tendre la main à tous. Je vous promets l’oubli des rancunes, le pardon, et la fermeture définitive du livre des divisions, forgées par les ruses du colonisateur et les convoitises des opportunistes. »

Mais le discours le plus attendu, au Maroc comme à l’étranger, fut celui du 5 novembre 1975, prononcé depuis Agadir — la veille du grand départ. Ce jour-là, le destin d’un peuple tout entier allait s’inscrire dans l’histoire.

Le discours de la résolution

J’étais présent ce jour-là au siège de la municipalité. Un silence profond régnait sur tout le Maroc. Les regards du pays entier étaient tournés vers Agadir, dans l’attente d’un signe : la Marche Verte allait-elle véritablement commencer, ou bien serait-elle annulée ou différée ?

Au début de son discours, le roi déclara : « Mon cher peuple, Dieu le Tout-Puissant a dit : Quand tu prends une décision, place ta confiance en Dieu” (إذا عزمت فتوكل على الله ). Demain, la Marche commencera. »

À peine ces mots prononcés, une ferveur nationale s’empara du pays. Les citoyens se précipitèrent vers les mosquées pour prier, implorer la victoire et la bénédiction divine. Cette nuit du mercredi, peu de Marocains avaient dormi, veillant, le cœur suspendu à l’aube du jeudi 6 novembre 1975, l’aube du départ.

La Jeep de la gendarmerie

Ce matin-là, à 10h30, j’étais avec une équipe de la télévision à bord d’un véhicule « Jeep » de Gendarmerie Royale, posté à la frontière. Nous filmions les volontaires, leurs visages illuminés d’enthousiasme et leur élan irrésistible vers l’avant. Ils avançaient à travers les dunes, arrachant symboliquement les fils de fer barbelés installés par la présence coloniale. Les caméras captaient ces images de libération et de foi : la foule déferlait, disciplinée et fervente, vers le Sud.

La Marche progressa sur plusieurs dizaines de kilomètres avant de s’arrêter face au mur militaire espagnol — ce que nous appelions déjà le Mur de la Mort. Puis commença une longue attente. Quatre jours durant, les volontaires campèrent sur place, entre prière, émotion et détermination.

Le soir du dimanche 9 novembre, nous écoutâmes, via la radio, le discours royal appelant les participants à revenir vers le point de départ, aux abords de Tarfaya. Ce fut un moment douloureux. Je vis des visages bouleversés, des larmes, de l’incompréhension. Beaucoup refusaient de partir. Personne ne comprenait pourquoi il fallait revenir alors que tous étaient prêts à se sacrifier.

Le lendemain matin, lundi, de retour à Tarfaya, je reçus un appel téléphonique du ministre de l’Information m’enjoignant de me rendre immédiatement à Marrakech. J’ignorais encore ce qui se passait. Après plusieurs tentatives pour trouver un moyen de transport rapide, j’arrivai enfin dans la ville ocre, où l’on m’annonça que je devais rejoindre Madrid : les négociations maroco-espagnoles y allaient s’ouvrir.

Le Cinquième discours

Durant ces journées intenses, à Marrakech comme à Agadir, le roi Hassan II reçut des dizaines de délégations de journalistes étrangers, leur expliquant directement la position du Maroc devant l’opinion publique internationale — aux États-Unis, en Europe et au Moyen-Orient. Il accueillit également de nombreuses délégations venues de pays amis et frères, venues exprimer leur solidarité avec la Marche.

Aux représentants saoudiens, le souverain adressa des mots empreints d’émotion : « Le peuple marocain écrira votre participation, non pas à l’encre d’or, mais dans son cœur, pour que les générations la transmettent à celles qui suivront. »

Le 18 novembre, jour de la Fête de l’Indépendance, Hassan II prononça un cinquième discours historique. Il y annonça le succès de la Marche Verte et le retour du Sahara à ses légitimes habitants. Mais il appela aussi à regarder l’avenir : « Il nous faut désormais réfléchir aux moyens de développer le Sahara, d’y apporter la prospérité et l’abondance. Ouvrons la voie aux énergies sahariennes longtemps comprimées : ce sont les fils et les petits-fils des Almoravides, bâtisseurs et fondateurs. »

Une autre et longue histoire

La bataille se menait alors sur plusieurs fronts — politique, diplomatique, médiatique — mais celle de la communication tenait une place centrale. Comme l’a dit un jour un observateur : « Certaines victoires ne se gagnent que par la force du message. »

Hassan II, dans cette épopée, fit la démonstration éclatante d’un génie communicatif hors pair. Bientôt commenceraient d’autres luttes, plus dures et plus inattendues. Mais ceci est une autre et longue histoire.

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