Médecine : l’ascenseur social marche-t-il encore au Maroc ? Par Dr Anwar Cherkaoui

Médecine : l’ascenseur social marche-t-il encore au Maroc ? Par Dr Anwar Cherkaoui

Un étudiant brillant issu d’un milieu modeste peut toujours réussir. Mais il devra parfois gravir davantage de marches que celui qui dispose déjà d’un environnement familial favorable.

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Dans cette tribune, Anwar Cherkaoui interroge la capacité des études médicales à demeurer un véritable levier de mobilité sociale au Maroc. Longtemps voie privilégiée d’ascension pour des jeunes issus de milieux modestes, la médecine reste prestigieuse, mais la durée et le coût des études, les charges d’installation et le poids croissant du capital familial tendent à transformer cet ascenseur social en parcours à plusieurs vitesses.

Anwar Cherkaoui

Expert en communication médicale et de santé

Il fut un temps où le concours d’accès aux études médicales pouvait changer le destin d’une famille. Il pouvait assurer le passage de la pauvreté à une classe sociale relativement aisée. C’était même le chemin le ‘’plus sûr et le plus courts’’ pour se faire une place au soleil.

Dans le Maroc des années 1960 et 1970, de jeunes bacheliers issus de milieux modestes franchissaient les portes des deux facultés publiques de médecine, existantes à l’époque, à Rabat et à Casablanca, avec peu de moyens, mais une ambition immense.

Ils n’avaient pas nécessairement de médecins dans leur famille, pas de patrimoine à transmettre, parfois même pas les moyens de financer de longues études.

Il faut préciser que l’Etat marocain allouait une bourse d’études de 300 dh par mois pour tout étudiant qui entame des études universitaires. A l’époque, la médecine offrait quelque chose de rare : la possibilité de transformer le mérite scolaire en mobilité sociale.

Certains sont devenus professeurs de médecine, chefs de service, responsables hospitaliers, directeurs de cliniques privées.

Leur réussite professionnelle s’est parfois traduite par une réussite matérielle spectaculaire : belles villas, résidences secondaires à Ifrane ou à Cabo Negro, et parfois même des investissements immobiliers sur les côtes espagnoles.

Leurs enfants ont, à leur tour, bénéficié de cette ascension : Écoles privées coûteuses, grandes universités marocaines ou étrangères, études médicales, ingénierie, commerce, droit.

Le médecin devenu notable pouvait offrir à la génération suivante ce que lui-même n’avait pas reçu.

 La médecine était alors plus qu’un métier. Elle était un véritable ascenseur social. Mais en 2026, l’ascenseur fonctionne-t-il encore de la même manière ?

La médecine n’est plus le monopole de la promotion sociale

 La première rupture est économique. Faire médecine reste une formation prestigieuse et exigeante. Mais la durée des études, la difficulté du cursus, les années d’internat et de spécialisation retardent considérablement l’entrée dans la vie professionnelle.

À cela s’ajoute une réalité nouvelle : le coût des études médicales privées peut représenter un obstacle considérable pour les familles modestes.

Le paradoxe est saisissant.

Hier, un jeune pauvre pouvait entrer dans une faculté publique, devenir médecin et construire progressivement son patrimoine.

Aujourd’hui, pour certaines familles, il faut parfois disposer d’un capital financier important avant même que l’enfant n’entame sa carrière. L’ascenseur social risque alors de changer de sens : pour monter, il faudrait déjà disposer des moyens de prendre l’ascenseur.

 Le diplôme ne garantit plus la réussite matérielle

Il faut également distinguer prestige social et réussite économique. Le médecin conserve au Maroc une forte reconnaissance sociale. Mais cette reconnaissance ne signifie pas automatiquement confort financier.

Les charges d’installation, les investissements dans un cabinet ou une clinique, les équipements médicaux, le personnel, les assurances, les obligations administratives et fiscales ont profondément transformé l’économie de la médecine libérale.

Et surtout, le nombre de médecins augmente tandis que la géographie médicale demeure profondément déséquilibrée.

Un médecin installé dans une grande métropole, dans une spécialité très demandée et avec une clientèle importante, n’a évidemment pas la même trajectoire qu’un jeune médecin exerçant dans une zone où le pouvoir d’achat est faible. Le titre de docteur ne suffit donc plus à prédire le niveau de vie.

 L’ancien modèle familial s’essouffle

Il y a une autre différence fondamentale avec les années 1860 et 1970. Le médecin qui réussissait autrefois pouvait relativement rapidement transformer son revenu professionnel en patrimoine.

Aujourd’hui, le prix de l’immobilier, le coût de la vie, les investissements nécessaires à l’exercice médical et la compétition professionnelle rendent cette accumulation beaucoup plus difficile pour les nouvelles générations.

La villa, la résidence secondaire, la clinique et les études prestigieuses des enfants ne constituent plus nécessairement l’horizon naturel d’un jeune médecin.

Et lorsque ce patrimoine existe déjà dans la famille, l’ascension sociale change de nature. Le fils ou la fille d’un médecin ne part pas du même point que l’enfant d’un ouvrier, d’un petit fonctionnaire ou d’un agriculteur. Il bénéficie souvent d’un capital économique, culturel, relationnel et scolaire qui facilite considérablement son parcours.

La médecine peut donc demeurer un ascenseur social, mais elle devient aussi, paradoxalement, un secteur où le capital familial pèse de plus en plus lourd.

 Le vrai sujet : qui peut encore accéder à la médecine ? La question essentielle n’est finalement pas de savoir si un médecin peut encore devenir riche. Bien sûr que certains y parviennent.

La vraie question est beaucoup plus dérangeante : Un jeune Marocain issu d’une famille pauvre a-t-il aujourd’hui les mêmes chances de transformer ses études médicales en ascension sociale que son prédécesseur des années 1970 ?

C’est cette question que devraient poser les politiques publiques.

Car la démocratisation de l’accès aux études médicales ne consiste pas seulement à augmenter le nombre de places dans les facultés. Il faut également regarder qui accède à ces places, qui peut financer les années d’études, qui abandonne en cours de route, qui peut se spécialiser, qui peut s’installer et qui dispose, au moment de commencer sa carrière, d’un patrimoine familial permettant de franchir les premiers obstacles.

 De l’ascenseur social à l’ascenseur à plusieurs vitesses

Le risque est de voir apparaître une médecine à plusieurs vitesses jusque dans les parcours professionnels. Un étudiant brillant issu d’un milieu modeste peut toujours réussir.  Mais il devra parfois gravir davantage de marches que celui qui dispose déjà d’un environnement familial favorable.

Et cela pose une question de justice sociale. Car une société qui veut faire de la médecine un instrument de mobilité sociale doit garantir que le mérite académique puisse réellement compenser l’absence de capital familial.

Bourses, logements étudiants, accompagnement social, accès équitable aux formations spécialisées, financement des projets d’installation et soutien aux jeunes médecins issus de milieux défavorisés pourraient contribuer à maintenir cette fonction sociale de la profession.

 La médecine doit rester un rêve accessible

Il serait dangereux de raconter aux jeunes Marocains que la médecine garantit automatiquement la richesse. Ce serait faux.

Mais il serait tout aussi dangereux de laisser entendre que la médecine serait devenue une profession réservée à ceux qui disposent déjà d’un certain capital social ou économique. Car le véritable héritage des médecins des années 1970 n’est peut-être pas celui des villas, des résidences secondaires ou des cliniques.

C’est celui d’une génération qui a démontré qu’un enfant issu d’un milieu modeste pouvait, grâce à l’école et à l’université, changer le destin de toute sa famille.

C’est cela, au fond, que l’on attend encore de la médecine en 2026 : non pas qu’elle fabrique des fortunes, mais qu’elle continue à fabriquer des destins.

Si l’origine sociale commence à déterminer trop fortement qui peut devenir médecin, puis qui peut réussir comme médecin, alors l’ascenseur social n’aura pas disparu. Il sera simplement devenu un ascenseur réservé à ceux qui sont déjà au penthouse.

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