Un présent royal – Par Seddik Maaninou

Un présent royal – Par Seddik Maaninou

La Tour des Larmes. Cette forteresse millénaire a été restaurée sur Hautes Instructions de Sa Majesté le Roi Mohammed VI afin d'être transformée en musée. Pourtant, voilà plus de vingt ans qu'elle demeure fermée, si bien que de la tour des larmes ne restent que les larmes

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À partir d'un souvenir personnel et d'un épisode méconnu de l'histoire de Salé, Seddik Maâninou revient sur le destin d'un espace culturel voulu par Hassan II, resté fermé durant quarante ans avant de retrouver sa vocation. L'auteur y voit le symbole d'un patrimoine dont la valorisation dépend autant de la volonté politique que de l'engagement des citoyens.

Seddik Maaninou

Une promesse royale

Lors de sa visite à Salé, le 9 juillet 1991, pour les célébrations de la Fête de la Jeunesse, qui coïncidait avec son anniversaire, Hassan II prononça un discours devant les habitants venus l'accueillir.

Le souverain adressa alors un reproche affectueux aux Slaouis : « Je pourrais vous adresser un léger reproche, vous, habitants de Salé, qui vous êtes quelque peu repliés sur vous-mêmes. Vous devez vous ouvrir davantage à d'autres horizons. » Il leur fit également cette promesse : « Nos oreilles resteront toujours attentives, même aux plus discrets de vos appels ; nos cœurs demeureront ouverts, même aux murmures de vos requêtes ; et nos yeux continueront à guetter, même le plus infime éclat de vos attentes. »

Quarante années d'attente

Hassan II avait ordonné la restauration de l'entrée de Bab El Khémis ainsi que l'aménagement de l'ancienne tour de guet en une vaste salle destinée à devenir un véritable centre culturel. Cet espace conjuguait harmonieusement patrimoine historique et équipements modernes.

Mais les habitants de Salé ne surent jamais réellement comment exploiter ce précieux présent. Les propositions se succédèrent sans aboutir et ce remarquable édifice demeura fermé pendant quarante ans, à l'exception de quelques ouvertures occasionnelles qui se comptaient sur les doigts d'une main. Les conseils élus se succédèrent, tout comme les gouverneurs et les ministres de la Culture, mais les portes restèrent closes, entraînant une dégradation progressive des équipements. Peu à peu, les Slaouis finirent par oublier la question.

Enfin, le dénouement

Il y a quelques mois, la situation s'est enfin débloquée. L'Association Bouregreg s'est vu confier la gestion du bâtiment afin d'y organiser des activités culturelles et artistiques.

À l'occasion de la seizième édition du festival Maqâmât, son président, Abdelmajid Fennich, décida d'y inaugurer les manifestations culturelles, donnant ainsi vie à l'espace que Hassan II avait imaginé comme un lieu de dialogue et de création.

À cette occasion, il me proposa d'y présenter et de dédicacer mon dernier ouvrage, Salé vue par les étrangers.

Le regard de l'administration coloniale

Devant un large public composé d'habitants de la ville et de nombreuses personnalités locales, j'ai présenté mon livre, expliqué les circonstances de sa publication et exposé ses principaux enseignements.

Cet ouvrage s'appuie sur un rapport des services de renseignement rédigé en 1937 par le contrôleur civil français de Salé à destination du ministère français des Affaires étrangères.

Ce rapport était le fruit de l'infiltration de ce responsable français dans la société slaouie et de son rapprochement avec les élites bourgeoises, intellectuelles et professionnelles. Il avait ainsi recueilli de nombreuses informations sur les réalités sociales, économiques et la vie quotidienne, tout en exerçant son rôle d'« œil de Moscou » colonial chargé de surveiller les élites nationalistes, leurs activités et leurs relations avec les militants d'autres villes.

Ce document, longtemps demeuré confidentiel, vient désormais enrichir un ensemble d'archives constituant une part essentielle de la mémoire de Salé, mémoire qu'il convient de préserver et de mettre à profit pour mieux comprendre l'histoire pluriséculaire de la ville ainsi que la vigueur de son mouvement national.

Une bibliothèque pour tous

Je fis savoir à l'assistance qu'à la suite de cette invitation, et afin d'ancrer durablement ce lieu comme espace consacré à la culture et à la création, j'avais proposé d'y créer une bibliothèque alimentée par les dons des habitants de Salé, ouverte aux élèves, aux étudiants et aux chercheurs.

J'ai inauguré cette initiative en offrant près de deux cents ouvrages issus de ma bibliothèque personnelle à la bibliothèque du « Pavillon Bab Fès ». Cette donation rassemble des livres relevant de domaines scientifiques, littéraires, historiques et économiques. Les organisateurs les ont soigneusement classés sur les rayonnages et ont placé au-dessus une plaque portant le nom du donateur.

Dans mon intervention, j'ai insisté sur la nécessité que les livres aillent désormais vers les lecteurs, puisque les lecteurs peinent de plus en plus à aller vers les livres. J'ai également exprimé le souhait que cette bibliothèque continue de s'enrichir grâce aux contributions des habitants et j'ai promis d'offrir prochainement deux cents nouveaux ouvrages couvrant d'autres disciplines.

La Tour des Larmes

En réalité, il aura fallu attendre quarante années, entre interrogations et désillusions, avant que la ville puisse enfin bénéficier du cadeau offert par Hassan II.

Plus étonnant encore, cette expérience malheureuse ne se limite pas à ce seul espace culturel. Salé continue aujourd'hui de souffrir d'une situation similaire avec la Tour des Larmes.

Cette forteresse millénaire a été restaurée sur Hautes Instructions de Sa Majesté le Roi Mohammed VI afin d'être transformée en musée. Pourtant, voilà plus de vingt ans qu'elle demeure fermée. Les installations de chauffage, d'éclairage et les équipements destinés à protéger le monument des effets de la mer se dégradent lentement sous l'effet de la rouille. Même les canons installés sur la terrasse de la tour ont disparu.

Faudra-t-il encore attendre quarante ans pour que les habitants puissent enfin profiter du cadeau de Mohammed VI et que les responsables chargés de la gestion de ce patrimoine historique exceptionnel parviennent à s'entendre ?

Si bien qu’aujourd’hui,  de la tour des larmes il ne reste que les larmes.

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