Une nation qui n’honore pas ses artistes : Abdelwahab Doukkali interroge l’oubli

Une nation qui n’honore pas ses artistes :  Abdelwahab Doukkali interroge l’oubli

Lorsqu’une nation célèbre ses artistes disparus, elle ne célèbre pas seulement le passé. Elle ne rend pas uniquement hommage. Elle transmet aux générations futures une idée essentielle : la culture mérite respect et reconnaissance

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Revenant sur l'émotion suscitée par la disparition d'Abdelwahab Doukkali, Anwar Cherkaoui interroge la place que le Maroc accorde à ses grandes figures culturelles. Au-delà du cas d'un artiste, il invite à réfléchir à la reconnaissance institutionnelle due à celles et ceux qui ont façonné la mémoire collective, estimant qu'honorer les créateurs, c'est préserver une part essentielle de l'identité nationale.

Anwar CHERKAOUI

 Acteur Associatif

Il existe des moments où une société révèle, plus que par ses discours, la place qu’elle accorde à ceux qui ont façonné son imaginaire collectif.

Les funérailles d’un artiste ne sont jamais uniquement un dernier hommage rendu à un homme ou à une femme.  Elles sont aussi le miroir d’une nation, de sa reconnaissance, de sa mémoire et de son rapport à la culture.

En France, les obsèques de Johnny Haliday, en décembre 2017, ont pris la dimension d’un événement national.  Des centaines de milliers de personnes ont accompagné celui qui avait incarné pendant plus d’un demi-siècle une partie de la chanson française.

L’organisation d’un hommage populaire d’une ampleur exceptionnelle ont envoyé un message clair : un artiste qui accompagne plusieurs générations devient une partie de l’histoire du pays.

Au Maroc, le contraste avec les funérailles de Abdewahab DOUKKALI ou Abdelhadi BELKHAYAT, a provoqué une profonde amertume chez de nombreux admirateurs.

Abdelwahab Doukkali, celui qui fut l’une des grandes voix de la chanson marocaine et arabe, dont les œuvres ont traversé les frontières et marqué des décennies d’auditeurs, n’a pas bénéficié d’un hommage national à la hauteur de son parcours. L’absence remarquée de représentants gouvernementaux lors de ses funérailles a été ressentie par certains comme un silence institutionnel difficile à comprendre.

La comparaison entre ces deux situations ne doit pas être réduite à une compétition entre deux pays ou deux cultures. Elle pose une question plus profonde : comment une société considère-t-elle ceux qui ont contribué à construire son identité culturelle ?

Les artistes ne sont pas seulement des interprètes. Ils sont les gardiens des émotions collectives.  Une chanson peut accompagner, une période de jeunesse, un moment de fierté nationale une épreuve personnelle, une histoire d’amour ou l’Histoire tout court.

Pendant plus d’un demi-siècle, Abdelwahab Doukkali a accompagné les souvenirs de millions de Marocains et d’Arabes.  Sa voix appartient désormais au patrimoine affectif de plusieurs générations.

Lorsqu’une nation célèbre ses artistes disparus, elle ne célèbre pas seulement le passé.  Elle ne rend pas uniquement hommage. Elle transmet aux générations futures une idée essentielle : la culture mérite respect et reconnaissance. Le traitement réservé aux grandes figures artistiques devient alors un véritable baromètre de la place accordée à la création dans la société.

Le Maroc possède une histoire musicale riche, des voix exceptionnelles et des artistes qui ont porté son nom bien au-delà de ses frontières. Pourtant, le manque de cérémonies officielles, de reconnaissance institutionnelle et de rituels collectifs autour de certaines grandes figures laisse un sentiment de vide.

La disparition d’un artiste ne devrait pas être un simple événement familial ou médiatique de quelques heures. Elle devrait être un moment de mémoire nationale, un rendez-vous entre un peuple et ceux qui ont contribué à écrire son histoire émotionnelle. Une incitation aux talents naissance. Honorer ses artistes, ce n’est pas seulement rendre hommage aux morts.  C’est aussi nourrir les rêves et dire aux vivants que leur talent, leur travail et leur contribution à la société les feront passer dans la postérité.