Au-delà des Marocains du monde au Mondial

 Au-delà des Marocains du monde au Mondial

Nombreux sont ceux qui voient dans le parcours d’Ayyoub Bouaddi le portrait réussi du jeune Marocain d’aujourd’hui. Doté d’un solide bagage scientifique, il a été reçu au palais de l’Élysée après avoir remporté un concours d’éloquence et de rhétorique devant le président Emmanuel Macron alors qu’il n’avait que 18 ans (Photo Getty via AFP)

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La forte présence de joueurs issus de la diaspora au sein de l’équipe nationale marocaine dépasse largement le cadre sportif. Abdelhamid Jmahri explique qu’elle illustre l’évolution d’une communauté de près de six millions de Marocains installés à travers le monde, qui ont un lien spécifique avec leur pays d’origine et qui sont devenus un levier stratégique pour le développement, le rayonnement culturel et l’influence internationale du Royaume.

Abdelhamid Jmahri

Ayyoub Bouaddi, symbole d’une réussite marocaine mondiale

Les joueurs marocains posent pour une photo d'équipe avant le match du groupe C de la Coupe du monde de la FIFA 2026 opposant l'Écosse au Maroc, au Boston Stadium, le 19 juin 2026 à Foxborough, dans le Massachusetts. (Photo Buda Mendes/Getty Images/AFP)

Nombreux sont ceux qui voient dans le parcours d’Ayyoub Bouaddi le portrait réussi du jeune Marocain d’aujourd’hui. Doté d’un solide bagage scientifique, il a été reçu au palais de l’Élysée après avoir remporté un concours d’éloquence et de rhétorique devant le président Emmanuel Macron alors qu’il n’avait que 18 ans. Cet esprit rigoureux repose aussi sur des qualités de finesse et de maîtrise que le parler marocain résume par le terme « rqaïqui », qui renvoie davantage à l’excellence artisanale et artistique qu’au simple talent sportif. Hérité du vocabulaire des maîtres du zellige, de l’ornementation et de la miniature, ce qualificatif sied parfaitement à ce jeune Marocain né à Creil dans une famille immigrée, aujourd’hui figure d’une génération qui représente près de 73 % de la sélection marocaine engagée dans le Mondial organisé sur le continent américain.

Une équipe nationale à l’image de l’évolution du droit marocain

L’équipe ne compte aucun joueur naturalisé. Tous ses membres sont marocains de naissance, par leur père ou par leur mère. Cette réalité reflète une évolution majeure de la société marocaine et du cadre juridique national. Le débat sur la transmission de la nationalité a conduit à une reconnaissance pleine du droit des mères marocaines à transmettre leur nationalité à leurs enfants nés d’un père étranger, conformément à la loi 62.06. La visibilité des mères lors des grandes compétitions sportives, notamment de football, trouve ainsi un écho particulier dans cette avancée juridique et sociétale qui a profondément marqué le pays.

Les Marocains résidant à l’étranger, que le Royaume désigne sous l’appellation valorisante de « Marocains du monde », constituent aujourd’hui une réserve stratégique pour l’avenir du pays. Ils associent un capital culturel et spirituel important à des compétences scientifiques, économiques et professionnelles reconnues.

Estimée à près de six millions de personnes, cette communauté a progressivement dépassé son implantation historique en France et en Belgique pour s’étendre à l’ensemble de l’Europe, puis à l’Amérique du Nord, notamment au Canada et aux États-Unis, ainsi qu’aux pays du Golfe.

Une identité qui dépasse le football

À chaque victoire des Lions de l’Atlas, les rues de nombreuses villes du monde prennent des airs de célébration marocaine, de Paris à Montréal, du Golfe à plusieurs capitales africaines. L’hymne national, connu par cœur des expatriés, devient alors l’expression renouvelée d’un attachement profond au pays d’origine.

Mais ce lien va bien au-delà du football. Il s’exprime dans la culture, la politique, la spiritualité et les multiples réseaux qui relient les Marocains du monde à leur pays. La littérature marocaine figure désormais dans de prestigieuses sélections internationales, tandis que la demande de traduction des œuvres d’auteurs marocains ne cesse de croître.

Cette dynamique a conduit le Maroc à considérer sa diaspora comme une véritable « treizième région », aux côtés des douze régions administratives du Royaume. La vision du Maroc à l’horizon 2035, notamment à travers le Nouveau Modèle de Développement, fait des Marocains du monde l’un des cinq leviers majeurs de transformation nationale. Leur contribution économique, évaluée à près de 14 milliards de dollars selon les dernières estimations, dépasse parfois les recettes générées par des secteurs stratégiques comme les phosphates ou le tourisme.

Cette place centrale explique les appels répétés du roi Mohammed VI, notamment dans son discours du Trône de 2024, en faveur d’une réorganisation institutionnelle dédiée aux Marocains du monde, afin de leur offrir une représentation à la hauteur de leur poids croissant dans le destin du Royaume.

La monarchie, trait d’union avec les Marocains du monde

La relation entre le Maroc et ses compétences ainsi que ses forces vives établies à l’étranger mérite une analyse plus approfondie que ne le permettent ici ni le cadre ni l’espace de cet article. Il convient toutefois de souligner que toute observation, même limitée au champ médiatique, ne peut ignorer la solidité du lien qui unit la monarchie aux Marocains du monde.

Cette relation peut être appréhendée sous deux angles. Le premier ressort des déclarations d’Idriss El Yazami, président du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger, militant des droits humains, ancien opposant et figure emblématique de l’immigration marocaine. Le second apparaît à travers les multiples manifestations concrètes de cet attachement.

Dans le premier cas, El Yazami affirme que « l’État a profondément changé dans l’esprit du Marocain émigré : il n’est plus un État qui inspire la crainte ». Cela ne signifie pas pour autant que la classe politique entretient la même relation positive avec les Marocains de l’étranger. Une certaine réserve, voire une forme de méfiance prudente, continue en effet de caractériser l’attitude d’une partie de cette classe politique.

Dans le second cas, la monarchie apparaît comme le visage le plus positif de l’État à travers l’image favorable dont elle jouit auprès des Marocains établis à l’étranger. Cette réalité plonge ses racines dans l’histoire même de l’institution monarchique, depuis le règne du sultan Hassan Ier. Ceux qui s’intéressent à l’histoire des migrations estudiantines se souviennent que l’envoi de jeunes Marocains à l’étranger pour y poursuivre leurs études, à une époque marquée par les difficultés politiques et les revers militaires, fut une initiative royale portée par Hassan Ier. Celui-ci dépêcha une mission d’étudiants à l’étranger au moment même où le Japon de l’ère Meiji envoyait ses propres jeunes se former hors du pays. La monarchie se montrait alors en avance sur une société conservatrice, voire réactionnaire, qui accueillera plus tard ces étudiants avec hostilité à leur retour.

La monarchie, en tant que valeur fondatrice et incarnation du patriotisme réformateur marocain — comme l’a souligné Abdallah Laroui dans son ouvrage « Les Origines du nationalisme marocain » — a préservé ce rôle historique. Elle demeure le principal trait d’union entre les migrants et ce que l’on pourrait appeler le « Maroc monarchique ». Il apparaît d’ailleurs que la plupart des grandes réformes et des politiques les plus audacieuses ont été portées ou accompagnées par l’institution monarchique, devenue une force essentielle de cohésion dans l’imaginaire national marocain, notamment à travers les initiatives de réconciliation globale conduites par le roi Mohammed VI.

Parallèlement, une partie de la jeunesse marocaine investit aujourd’hui les espaces de l’excellence académique : facultés de médecine, universités pluridisciplinaires, grandes écoles d’ingénieurs et établissements prestigieux tels que l’École Polytechnique de Paris. Ces jeunes quittent le pays à la recherche de nouveaux horizons. Le président français lui-même, lors d’un sommet franco-africain, avait salué ce qu’il avait qualifié de « révolution éducative » marocaine.

Cette dynamique rejoint celle d’une nouvelle génération née de l’immigration, contribuant à la constitution d’un capital stratégique dans les domaines des technologies de pointe, des énergies renouvelables et des biotechnologies. Le Maroc s’efforce ainsi de valoriser ses liens humains avec le reste du monde en faisant de sa diaspora un pont entre le Royaume et les grands centres internationaux du savoir et de l’innovation.

Cette réalité s’illustre à travers des parcours emblématiques, comme celui de Moncef Slaoui, chargé par Donald Trump du suivi de la stratégie vaccinale américaine durant la pandémie de Covid-19, ou encore celui de Samir Machour, vice-président exécutif du groupe sud-coréen Samsung Biologics. Ces trajectoires témoignent de la capacité des Marocains du monde à constituer un levier stratégique au service du rayonnement et du développement du Royaume.

De l’immigration de survie à l’immigration du savoir

Les générations des pères et des grands-pères ont traversé le détroit de Gibraltar à la recherche d’un travail et de meilleures conditions de vie. Leurs enfants et petits-enfants empruntent désormais les mêmes routes pour accéder au savoir, à la recherche scientifique et à des perspectives plus vastes.

Cette première génération de travailleurs a permis l’émergence de celle qui incarne aujourd’hui le Maroc du Mondial. Une génération capable de s’intégrer pleinement dans les sociétés européennes ou nord-américaines sans renoncer à ses attaches marocaines. Elle construit des réseaux d’appartenance multiples, mêlant citoyenneté dans les pays d’accueil et fidélité aux racines familiales et culturelles.

Dès les années 1980, de nombreuses associations de migrants se sont engagées dans des actions de solidarité et de développement au profit de leurs régions d’origine, notamment après les premières crises touchant l’emploi des travailleurs immigrés en Europe. Ce mouvement a contribué à tisser des liens durables entre les communautés expatriées, les familles et les territoires marocains.

Une expérience unique de l’appartenance

Même si l’image de l’État s’est profondément transformée auprès des Marocains du monde, certaines attentes demeurent. Plusieurs projets de participation politique ont été envisagés au fil des années, notamment lors des élections de 2002, sans que tous les dispositifs nécessaires à la représentation des Marocains de l’étranger ne soient pleinement mis en place.

Dans de nombreux dossiers, le niveau d’ambition affiché par la monarchie apparaît souvent supérieur à celui porté par une partie de la classe politique. Mais au-delà de ces débats institutionnels, les Marocains du monde évoluent désormais dans un espace public transnational où ils démontrent leur capacité à conjuguer plusieurs appartenances.

Cette aptitude à vivre simultanément plusieurs identités explique de nombreux parcours de réussite. Certains ont choisi le Maroc et s’y sont pleinement reconnus, d’autres ont privilégié une autre trajectoire. Au-delà des choix individuels, l’expérience marocaine demeure celle d’une appartenance solide, capable de traverser les frontières, les continents et même les générations.

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