Edgar Morin : le football, un phénomène complexe – Par Abdesslam Benabdelali

Edgar Morin : le football, un phénomène complexe – Par Abdesslam Benabdelali

Edgar Morin reproche à certaines positions vis-à-vis du football une vision réductrice, les ramenant à leur seule dimension économique, ou en les considérant comme un nouvel opium des masses

1
Partager :

À travers la pensée d’Edgar Morin, le football apparaît comme bien davantage qu’un simple sport ou une industrie du spectacle. Le philosophe et membre de l’Académie du Royaume revient dans cette chronique sur ce véritable phénomène social, culturel et émotionnel qui mobilise identités collectives, stratégies complexes, passions populaires et mécanismes cognitifs sophistiqués. Une lecture qui invite à dépasser les visions réductrices pour appréhender le football comme l’un des révélateurs les plus complets des dynamiques humaines et sociales.

Abdesslam Benabdelali

A la question : « Pour le penseur de la complexité que vous êtes, le sport, le phénomène sportif, d’une manière générale, comme tout phénomène culturel, ne gagnerait-il pas à être envisagé en tant que « fait social total » – pour reprendre les termes de Marcel Mauss ; et donc à faire l’objet d’une approche pluridisciplinaire voire transdisciplinaire ? », Edgar Morin (qui nous a quittés au début de ce mois) a répondu dans son livre intitulé Le sport porte en lui le tout de la société :

  « Parler, comme vous le faites, du sport comme « fait social total », c’est envisager des sports comme le football ou le rugby, qui non seulement mobilisent les foules mais surtout, lorsqu’il s’agit de sports professionnels, attirent le profit et les puissances d’argent. Des joueurs professionnels sont achetés très cher. Ce qui a priori peut sembler scandaleux ne l’est pas tant que ça a posteriori… Alors, le sport est-il un phénomène « total » ? Il l’est, parce qu’il va mobiliser l’amour et l’intérêt– c’est le cas du club local –, et une sorte de phénomène d’identification. L’Olympique de Marseille, par exemple, peut mobiliser beaucoup de jeunes « beurs » qui vont s’identifier à l’équipe. On voit que le sport génère un certain patriotisme local, bien que, dans d’autres domaines, persistent les différences et les antagonismes. »

Morin estime donc que les clubs de football jouent aujourd'hui, au niveau national, un rôle majeur dans le processus de construction du sentiment d'appartenance nationale. Il cite le cas du Brésil, qu'il considère d'une importance capitale à cet égard : « Il s’agit d’un pays dont le patriotisme ne s’est pas nourri d’une histoire guerrière antérieure, de victoires ou de défaites militaires, comme c’est le cas pour la France, avec Bouvines, Valmy ou Austerlitz ; leur patrie se nourrit de football. Et ce qui est frappant, c’est que ce nationalisme exalté produit très peu d’agressivité. Il y a bien sûr des cas limites, avec le phénomène des « hooligans », mais il est remarquable, tout de même, que tout en mobilisant une quantité considérable de ferveur ou de chagrin, selon que l’équipe gagne ou perd, voire de colère, si l’arbitrage est contesté, les choses se passent le plus souvent pacifiquement. »

L'auteur du "Le sport porte en lui le tout de la société" affirme à plusieurs reprises qu'il s'efforce d'avoir une vision complexe du sport, une vision non réductrice, en abordant le sujet à travers toutes ses dimensions enchevêtrées, et pas seulement ses aspects négatifs. Il utilise le terme "complexe" dans son sens étymologique latin complexus, signifiant « ce qui est tressé ou enlacé ensemble », et dans son "entrelacement" (plexus). Malgré cela, il observe que « La stratégie elle-même doit être complexe, mais, ce qui est intéressant, c’est que la stratégie complexe
mobilise une pensée qui est de facto complexe, sans être complexe dans la conscience des processus intellectuels et mentaux qu’elle met en œuvre ». Autrement dit, « il y a de fait beaucoup de complexité dans la cérébralité de l’action, et beaucoup moins dans la pensée consciente. »

Il donne l'exemple d'un match de football : « En principe, un entraîneur détermine la stratégie avec l’aide du capitaine. La stratégie d’une équipe de football n’est pas seulement de construire un jeu, mais aussi de déconstruire le jeu présumé de l’adversaire. Et le jeu de l’adversaire a exactement le même but. Chacun doit penser à ce que l’autre pense de son propre jeu, etc. C’est une situation de joueur déjà extrêmement complexe …Là-dessus naissent des alternatives permanentes. Par exemple, vous savez très bien que l’idéal, pour une équipe, c’est d’arriver par un jeu de passes extrêmement bien synchronisé au moment où un joueur, un ailier, va passer la balle à l’avant-centre qui est très bien placé, lequel va marquer le but en trompant le gardien. Seulement, nous savons que, à force de faire des petites passes précises, on risque de se faire piquer la balle par l’adversaire. C’est à ce moment qu’intervient l’autre stratégie. Si un joueur dispose de la balle, il court sa chance individuelle, et même, s’il n’est pas très bien placé, il va tenter le goal, et parfois le réussira, et parfois le ratera. Or c’est toujours un choix de dernier instant, une décision du joueur, à savoir s’il va tenter la passe ou choisir le goal. De même le passage de l’offensive à la défensive dépend non seulement d’une stratégie fixée – et ce sont les pauvres stratégies qui disent « on bétonne, on bétonne » –, mais aussi changeante selon que l’on a marqué ou que l’on n’a pas marqué un but. »

Il existe d'autres situations où cette « complexité » se cristallise de façon encore plus nette. Par exemple, «Lorsque Platini était extrêmement marqué par deux ou trois joueurs adverses, il attendait, pendant les quatre-vingt-dix minutes de jeu la seconde, ou les quelques secondes pendant lesquelles la tension sur lui se relâcherait et lui permettrait d’agir de façon très appropriée. C’est-à-dire que quelqu’un qui ne faisait pratiquement rien sur le terrain pouvait, à un moment donné, marquer quand même le but décisif. De plus, les deux ou trois joueurs qui le surveillaient libéraient le reste de l’équipe. »

Nous observons ainsi que le plan est complexe. Il doit se transformer sans cesse, car des failles réapparaissent à chaque instant. Le grand art dans le football est d'exploiter les erreurs de l'adversaire, dans la réception du ballon, et de réussir à marquer. Autrement dit, on construit sa stratégie sur les erreurs, sur les manques de l’adversaire. «Donc j’estime qu’il y a une pensée complexe en œuvre quotidiennement sur nos stades, dans tous les spectacles sportifs que nous voyons. Et elle existe sans le secours de la pensée conceptualisée….Enfin, le football comme la politique nécessitent toujours quelque chose en plus qui dépasse la pensée et qui est innommable, indicible, que certains appellent le pif, le flair, l’art, ce je-ne-sais-quoi ».

Il est vrai que le football repose sur l'entraînement, la préparation et les talents techniques, mais « Pour chacun des joueurs, tout se joue instant par instant dans un jeu de computation et d’intercomputation cérébrales – les computations étant les éléments de calcul qui dépendent de la perception des événements, puisqu’il faut regarder en avant et en arrière, écouter ce que vous crie un partenaire. Une sorte de sélection des éléments décisifs va déterminer la décision, elle-même aléatoire. Et alors? Cela signifie que notre cerveau en tant que machine perceptive et machine à organiser le comportement, du moins le mouvement de nos membres – principalement, dans notre cas, les membres inférieurs –, fonctionne sur un mode spontané déjà très complexe ».  

En conséquence, Morin reproche à certaines positions vis-à-vis du football une vision réductrice, les ramenant à leur seule dimension économique, ou en les considérant comme un nouvel opium des masses : « Je sais bien que cela soulève un certain nombre de critiques : de nature économique, par exemple, qui tend à réduire ce genre de sport à l’aspect financier ou au seul profit et qui ne voit pas le côté « ludique », totalement dévalué parce qu’environné par l’argent ».

On faisait valoir jadis une autre critique, à une époque où le marxisme dominait, celle de l’aliénation. « Je me souviens d’un très beau film brésilien de Leon Hirszman, A Falecida : c’est l’histoire d’un fan de football, dont la femme, très malade, est à l’agonie; mais c’est un jour de match, et il va le suivre avec passion; quand, à la fin, son équipe marque un but, il crie sa joie, avant de se rendre compte que sa femme va mourir; il éclate alors en sanglots. Il y a ainsi une forme de critique, pas vraiment marxiste, plutôt pseudo-marxiste, qui ne voit dans le sport qu’une aliénation, dont le but est de faire oublier aux prolétaires leur mission révolutionnaire et l’exploitation dont ils sont les victimes ».

Contre ces positions « réductrices », Morin estime que notre relation au football se vit à plusieurs niveaux, et ces niveaux sont si imbriqués que nous pouvons être très passionnés par le football tout en étant militants syndicaux ou politiques. Car « Quand on regarde un film, on révèle souvent le meilleur de soi-même, parce qu’on peut sympathiser avec des personnages que l’on ne verrait que de façon unilatérale dans la vie quotidienne ; comme dans Le Parrain, dont on voit que le héros n’est pas seulement un criminel mais aussi un père, un amant »

 Même chose pour le football, il y a du meilleur de nous-mêmes qui s’exprime dans un sentiment d’amour communautaire, pas seulement un sentiment d’amour de soi, mais d’amour de la communauté à laquelle on appartient. Ce sont des moments de joie très forts. « La vision trop économico-sociale, qui fait du sport une aliénation, est anthropologiquement unilatérale, car elle oublie que l’un des caractères fondamentaux de l’être humain est d’être Homo ludens – l’homme du jeu. L’être humain est un être du jeu… Or nous trouvons de la joie et du bonheur dans le jeu, même par procuration quand nous ne sommes que spectateurs. Au Brésil, au Maracanã de Rio, je participe à l’extase des partisans du club ; j’aime voir les fusées partir de tous côtés, les tambours qui battent, les cris, l’exultation ; ce sont comme des danses, des séances de possession, de possession de bonheur. »  

Seule la « vision complexe », qui considère le phénomène dans l'enchevêtrement de ses composantes, est la plus appropriée pour aborder les questions des organisations sociales et politiques, et c'est elle qui nous permet de nous approcher de tout phénomène humain, et pas seulement du football.