''Cinéma, mon amour !'' de Driss Chouika - ''RAN'' DE AKIRA KUROSAWA UNE RICHESSE ESTHETIQUE INCOMPARAB

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L’épopée de “Ran“ a définitivement marqué le tournant majeur dans la vision du monde de Kurosawa, dans lequel le héros est devenu impuissant à maîtriser et modeler les évènements selon ses désirs

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« Un artiste ne détourne jamais son regard. Il observe tout, le plus horrible comme le plus beau, sans jamais tourner la tête ». Akira Kurosawa. 

« Ran » (chaos), le 28ème film de Akira Kurosawa, excusez du peu, aura nécessité près de 10 ans de gestation. C’est le temps dont avait besoin le cinéaste pour boucler le storyboard, en peinture, du découpage de son film. Et, il a fallu pas moins de deux ans à une équipe artistique bien choisie pour préparer les décors et les milliers de costumes, armes, armures et autres accessoires spéciaux exigés par la conception de cette grandiose oeuvre cinématographique. En terme de production, le budget de ce film a atteint la bagatelle somme de 12 millions de dollars et aura été ainsi le plus cher dans l’histoire du cinéma japonais jusqu’alors. Cette performance a été possible grâce à l’engagement capital du producteur français Serge Silberman, producteur notamment des films de Louis Buñuel.

L’idée de base est tirée de la parabole du seigneur féodal japonais Mori Motonari (1497 – 1571) qui donna à chacun de ses trois fils une flèche et leur dit de la briser. Quand ils l'eurent facilement fait il leur donna trois flèches réunies en faisceau et leur demanda de les briser. Tous échouèrent, et Motonari leur enseigna ainsi comment il est facile de briser une flèche mais non trois ensemble. L’intrigue est inspirée de la tragédie de William Shakespeare, “Le Roi Lear“. Et ce n’est pas la 1ère rencontre de Kurosawa avec Shakespeare. Il avait déjà réalisé “Throne of blood“ (1957) d’après Macbeth et “The bad sleep well“ (1960) d’après Hamlet.

Le film raconte une histoire se passant au 16ème siècle, dans un Japon ravagé par la guerre. Le vieux seigneur féodal Hidetora décide de céder le contrôle de son fief à ses trois fils, Taro, Jiro et Saburo, afin de finir ses jours heureux et en paix. Mais les dissensions entre les trois frères plongent rapidement leurs familles, leurs foyers et toute la région dans le chaos. Filmé dans des décors fabuleux, le film est une violente chronique d'une vile et impitoyable soif de pouvoir, de trahison du père par ses fils, du vieillissement, de la mort, de guerres fratricides meurtrières et de crimes qui vont finir par embraser toute la région et détruire le clan. Un véritable chaos, mais un chaos bien organisé par Akira Kurosawa.

UNE SUBLIME ESTHETIQUE CINEMATOGRAPHIQUE

Après celle de “Kagemusha“, l’épopée de “Ran“ a définitivement marqué le tournant majeur dans la vision du monde de Kurosawa, dans lequel le héros est devenu impuissant à maîtriser et modeler les évènements selon ses désirs. Il n'est plus qu'un élément infime d’un rouage impitoyable et sanglant, qu'il ne peut que subir. Mais le traitement thématique est bien servi par une esthétique d’une beauté à couper le souffle, conçue dans un style mouvementé et très dynamique, bien différent du style narratif classique. Les mouvements de la caméra sont très fluides et introduisent une dimension spaciale qui enrichit la narration. Les vastes paysages animés par les banières aux couleurs dansantes des différents clans, ainsi que les batailles bien agencées sont magnifiques. 

Aussi, la direction des acteurs est d’une précision minutieuse. L’attention apportée par Kurosawa à la direction des comédiens dans ce film fait mieux comprendre sa conception du jeu du comédien qu’il explique ainsi : « Ce qui est triste, dans l'industrie du cinéma, c'est que lorsqu'un acteur a remporté du succès dans un rôle particulier, on a tendance à lui redonner sans arrêt le même genre de rôle. C'est bien commode et rentable pour ceux qui l'emploient, mais pour l'acteur lui-même c'est une catastrophe. Il est insupportable de devoir reproduire sans arrêt le même rôle, comme si l'acteur était une machine à photocopier, et un acteur auquel on ne donne pas constamment de nouveaux rôles et de nouveaux sujets à aborder se dessèche et se flétrit comme un arbre que l'on plante dans un verger, et que l'on oublie ensuite d'arroser ».

En tout cas la qualité première de ce film réside dans sa beauté formelle, avec des images semblables à des tableaux, ainsi qu’un remarquable travail sur le cadrage qui accentue fortement l'effet de réel. Un film d'une immense richesse, tant sur le plan esthétique que thématique. Une œuvre phare et rare dans l’histoire du cinéma.

CRITIQUES  

Comme beaucoup d’autres films de grands cinéastes, « Ran » a eu droit à certaines critiques. On lui a reproché notamment sa violence extrême dans certaines scènes et son manque de sentiment. Certains critiques ont relevé le jeu exagéré de certains comédiens, peut-être fortement influencés par la tradition théâtrale japonaise.

Certains ont même vu que la majestueuse réalisation de Kurosawa a été quelque peu entachée par certaines longueurs et lourdeurs qui font perdre au film, par moments, une grande constance dans l'intérêt. Certains y ont même cru voir du déjà vu, certaines scènes semblent reprises d’anciens films de Kurusawa, comme Kagemusha. Mais ces critiques, somme toute bien isolées, subjectives et rares n’enlèvent rien à l’aura de ce chef-d’oeuvre d’une beauté esthétique inégalable.

FILMOGRAPHIE SELECTIVE

La nouvelle légende du grand judo (1945) ; Un merveilleux dimanche (1947) ; Rashomon (1950) ; L’idiot (1951) ; Les Sept Samourais (1954) ; Le château de l’araignée (1957) ; Les Bas-Fonds (1957) ; Les salauds dorment en paix (1960) ; Barberousse (1965) ; Dodes’kaden (1970) ; Dersou Ouzala (1975) ; Kagemusha (1980) ; Ran (1985) ; Rêves (1990) ; Madadayo (1993).

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