La trappe de Trappes

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Trappes, « Territoires perdus de la République » ou cluster de talents : Jamel Debbouz, Omar Sy, Anelka, Sophie Aram, La Fouine et bien d’autres

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Les deux dernières Unes du magazine français l‘Express sont, à elles seules, accablantes. Celle de la semaine dernière, quasiment humiliante, avec comme titre, « Sanofi, le fiasco français » revient, dans un article long comme un bras, sur la défaite française face aux Anglais, les Américains, les Chinois, les Russes et les Hindous, dans la folle chevauchée pour la découverte d’un vaccin, Graal du siècle, face à la pandémie. Cette semaine, en revanche, c’est la tentation présidentielle d’Éric Zemmour (moi, je dis chiche) qui a droit à la Une. Ainsi donc peut se résumer, avec ces deux dossiers, l’Etat de la France d’aujourd’hui. Un double déclin. Scientifique dans le pays de Pasteur et politique dans le pays de la révolution

On pourrait citer un autre exemple. Après l’épisode des masques qui manquaient cruellement lors du premier confinement, voilà l’industrie automobile qui se verrait menacée par la raréfaction des semi-conducteurs taiwanais, fournisseur mondial. C’est grave docteur ? Oui. C’est l’un des cauchemardesques retournements de la mondialisation heureuse. Or, qu’est ce qui déchire la France, depuis une dizaine de jours ? Le cas d’un prof de philo, Didier Lemaire, qui prétend être en insécurité dans son lycée de la ville de Trappes. 

Est-ce un zozo ? Un mytho ou un homme victime de ses convictions ?  Et tant qu’à faire, cela importe peu. Ce qui est devenu ubuesque, c’est que désormais, dans la France d’aujourd’hui, le chemin pour la gloire warholienne, est des plus simple. Pas besoin d’écrire un livre, produire une œuvre artistique ou trouver un vaccin. Il vous suffit d’être menacé de mort par les « islamistes », quitte à brandir un tweet expédié anonymement par un hurluberlu. Être sous protection policière comme Zineb, les journalistes de Charlie, Philippe Val, ou l’adolescente Mila, voilà le must du must.

Dans le cas de notre prof de philo, l’emballement est doublement opportun au moment même où le parlement français discute de la loi sur le séparatisme. Cette nouvelle victime présente de nombreux avantages. Son cas, réel ou fantasmé, convoque celui de Samuel Paty. Lui enseigne la philo alors que Samuel enseignait l’histoire, les deux matières devenues, avec le sport, les plus sensibles dans l’Education nationale non pas française (partout encensée dans le monde) mais en France. Comme Samuel, ce prof fut probablement de gauche. Il en garde, avec sa longue chevelure, la dégaine d’un chanteur anti-social, style Trust, un groupe de rock popularisé dans les années 1980. Il devait être un peu soixante-huitard sur les bords, ce qui ajoute du piment à la déconstruction de la pensée 68, coupable de tous les maux. C’est donc un bon client, comme on dit dans le jargon médiatique. En montant sur les barricades, pour dénoncer l’islamisme dont il est potentiellement victime, son témoignage devient christique et politiquement rentable pour d’aucuns.

Et puis il y a Trappes, la ville qui s’est donné un maire arabe. Circonstance aggravante, il est proche de Benoit Hamon, figure emblématique de l’islamo-gauchisme, cette trouvaille sémantique disqualifiante. Et puis, la ville n’a-elle pas hébergé une filière qui a envoyé, en Syrie, entre 60 et 80 jeunes ? N’est-elle pas la parfaite illustration de la thèse des « territoires perdus de la République ». Nice avec son Maire descendant d’une immigration italienne, honnie dans les années trente, sa Promenade des Anglais (horriblement ensanglantée par un camion fou), avait envoyé 150 jihadistes. Est-elle aussi un territoire perdu de la République ? Devra-t-on dire la même chose de Lunel, la ville qui a inspiré à Renaud Camus la thèse du « grand remplacement » ? Et que dire de Marseille, la ville la plus musulmane de France, qui n’a jamais envoyé un seul terroriste ? Les choses sont plus complexes qu’il n’y parait.

ORPHELINS DE LA REPUBLIQUE

Les « territoires perdus de la République » est une formule, répétée à satiété depuis 19 ans, qui a fini par être implantée dans les cerveaux français. Cette expression a une histoire.  Elle a pour origine un livre écrit en 2002. Tous les auteurs, membres de l’Education nationale, avaient emprunté des pseudonymes pour rédiger leurs témoignages pour évoquer le saccage de l’école. L’ouvrage fut coordonné par un certain Emmanuel Brenner, nom d’emprunt chez des juifs ashkénaze. Il s’agissait, en réalité de Georges Bensoussan, un français, juif séfarade, d’origine marocaine et bien de chez nous. C’est un spécialiste, reconnu et incontesté, de la Shoah, de l’antisémitisme et du sionisme. L’une de ses complices, la plus connue du moins, c’est Barbara Lefebvre, qui officie aujourd’hui sur LCI. A l’époque, le livre entendait dévoiler et dénoncer les perturbateurs de l’école que sont les enfants d’immigrés maghrébins. Cependant, la vraie thèse du livre, c’est que ces « nouveaux français » font preuve d’un antisémitisme (et d’un machisme) atavique. En caricaturant à l’extrême et en utilisant une formule qui n’est pas évoquée dans le livre mais qui fera polémique, ces jeunes maghrébins « tèteraient l’antisémitisme et (le machisme) dans le sein de leur mère ». Il sera écrit dans ce livre que cela ne concerne que les Maghrébins et pas les Africains noirs. En 2005, avec le gang des barbares, l’Ivorien Youssouf Fofana, dans l’affaire Ilian Halimi, apportera un cinglant démenti à ce type de phrases péremptoires. En 2015, le cas du malien Amedy Coulibaly sera, dans l’Hyper Cacher, encore plus ignominieux. Autre outrance. George Bensoussan, déplorera la situation dramatique des juifs au Maroc en s’appuyant sur des déclarations puisées dans Demain magazine d’Ali Lmabert ou sur les déclarations du Cheikh Zamzami, celui-là même qui faisait pouffer de rires les Marocains avec ses fatwas sur les carottes comme sex-toys pour les marocaines.

Presque en même temps que La nouvelle Judéophobie, de Pierre-André Taguieff ou Cher Djihadiste de Philippe Muray, le livre de Georges Bensoussan sera publié, par une collection, les Mille et une nuits, chaperonnée, à l’époque, par Elizabeth Levy. Ses chargés de com seront les puissant Alain Finkielkraut ou Elizabeth Badinter. Tour à tour, « les territoires perdus de la République » n’évoqueront plus l’école. Cette formule sera appliquée aux quartiers d’abord avant d’être plaquée à de villes toutes entières, comme c’est le cas aujourd’hui de Trappes. C’est-à-dire, à tous les endroits qui sont en réalité « orphelins de la République »

Il ne faut donc pas s’y tromper. On est ici face à une offensive. En plus d’affirmations imprécises pour ne pas dire mensongères, notre prof de philo excelle dans l’omission. Il passe sous silence son militantisme laïcard, son engagement comme cadre dans un parti (particule serait plus appropriée). Il ne réalise pas à quel point il n’est que de la piétaille médiatique. Il est une aubaine pour toutes les nouvelles trompettes de Jéricho qui sont à l’affût. Il est, comme tant d’autres, leur idiot utile. Instrumentalisé au maximum, il ne l’est, il faut le reconnaître, que par certains médias français, devenus les fourragères de l’ambiance anxiogène. 

En tête de gondole, on trouve la Fox news française, CNews qui, depuis qu’elle fut reprise par Vincent Bolloré, a enrégimenté tout ce que le mercato médiatique offre comme professionnels de la pensée outrancière, à commencer par la star, Éric Zemmour, le Griezmann de la polémique. Il y aussi Pascal Praud qui n’a retenu de son passé de journaliste sportif que l’art de la feinte. Ivan Rioufol, le croisé messianique qui aimerait bien assister, de son vivant, à une guerre civile ne serait-ce que pour le plaisir de l’avoir prédit. Phillipe Bilger et William Golnadel, tous deux avocats, l’un orateur finissant et l’autre qui excelle dans « le choix de ses victimes » pour reprendre l’expression favorite de son compère Pascal Praud. Il y a aussi Charlotte d’Ornellas, la conservatrice féminine de l’étape. Ne surtout pas oublier Jean Messiha, l’homme de tous les excès ni Elisabeth Levy, la névrose faite femme. Tout cet aéropage partage une obsession. Ils sont tous en croisade ouverte et déclarée contre le musulman français. 

Elizabeth Lévy, connue pour son politiquement incorrect obsessionnel, est agaçante. Elle ne cesse de crier, à qui veut l’entendre, qu’elle est interdite de parole, bien qu’elle soit partout. Elle officie comme directrice de Causeur dans lequel collabore notre prof de philo. Ce mensuel, Elizabeth, en est à l’origine avec Alain Finkielkraut. Démarré en 2007, comme un magazine en ligne, Causeur sera, à partir de 2013, diffusé mensuellement en kiosque. Le magazine ne crie pas sur les toits que son actionnaire de référence (qui détient 44% des actions) est Gérard Penciolelli, ancien cadre du PFN après l’avoir été dans Ordre nouveau, une organisation classée néofasciste qui intègrera le FN en 1973.

Enfin, il y a le magazine d’opinion Valeurs actuelles qui, depuis 2016, est sous la houlette du sémillant Geoffroy Le Jeune, le « plus jeune directeur de rédaction en France ». Celui-ci, en plus de droitiser radicalement le magazine, a largement ouvert les vannes à la pensée identitaires tout en arborant ostentatoirement sa proximité avec Marion Marechal Le Pen. Il est à la tête d’une escouade de jeunes journalistes, comme Charlottes d’Ornellas, (encore elle) mais aussi des briscards du journalisme de droite comme Éric Brunet (LCI), Catherine Nay ou Basile de Koch qui a aussi ses entrées dans Causeur. Faudra-t-il rappeler que Geoffroy Le Jeune fut le premier à imaginer « Zemmour président. Il avait écrit, en 2015, un livre pour vendre cette idée. Le livre fut publié par Ring, l’éditeur favori des réactionnaires les plus décomplexés dont une certaine Zineb El Ghazoui. 

Ainsi la boucle est bouclée. Ces gens se repassent les plats, et les patates froides qu’ils s’évertuent, avec talent, à rendre chaudes, voire brûlantes. En cuisine, il y a le sel fin et il y a le gros sel. Eux privilégient le gros. Gramsciens jusqu’au bout des ongles, ils sont dans une guerre, culturelle et idéologique, pour rendre possibles le victoires politiques dont ils nourrissent les rêves. Alors, ils labourent le cerveau français pour y planter une idée simple : le peuple français à un ennemi qui va le dissoudre : le musulman. Pour preuve, cette phrase létale : « si tous les Musulmans ne sont pas terroristes. Tous les terroristes qui ont frappé la France sont musulmans ». D’où le piège…ou la trappe.